Les soirs, 1887· Les flambeaux noirs 1890· III Projection extérieure
Les livres
Les chats d’ébène et d’or‖ ont traversé le soir.
« Au dessus de la vie‖ et des formes, dans l’airNon remué jamais‖ de la pensée abstraite,Point immatériel,‖ inaccessible et clair,Élée avait, jusques au faîte,Hissé le songe‖ et l’unité d’un Dieu.La matière ? qui donc‖ y jettera les sondes ?L’être immense, absolu, total,Emplit de son unique‖ éternité les mondes.Les sages blancs, assis‖ sur la montagne blanche,Ne voient même jamais‖ d’éclair, lointainement,Tomber vers eux, par à‖ travers le firmament,Tellement haut‖ se darde son rayonnement. »Les chats d’ébène et d’or‖ ont traversé le soir,Avec des bruits stridents‖ de vrille et de fermoir.
« Et lucides cristaux‖ suspendus sur la merDiscordante des figures et apparences,Dans l’immobilité‖ de leurs fixes essences,Les lucides cristaux‖ scintillaient sur la merEt ses vagues, vers l’infini‖ échaffaudées.C’étaient, Platon,‖ tes purs orgueils d’idéesDe qui se réclamait,‖ pour à l’instant finir,Le monde inconsistant‖ et bref du Devenir.
Les chats d’ébène et d’or‖ ont traversé le soir,Avec des bruits stridents‖ de vrille et de fermoirEt des griffes, en l’air,‖ vers les étoiles.
« Comme une grotte d’yeux‖ et d’oreilles, ouvertsÀ des splendeurs myriadaires,Les sens braquent leurs feux‖ rouges et solidaires,Par à travers les faits,‖ jusques à la pensée.La mémoire compare,‖ agence et resplendit.L’idée éclate — et la‖ certitude dressée,En mât d’orgueil‖ sur des voiliers de nuit,Monte à l’assaut‖ des mers des univers.Et long rêveur et front‖ ravagé de science,Épicure darde ces vérités,À travers des‖ siècles de patience,Vers notre ivresse d’absurdités. »
Les chats d’ébène et d’or‖ ont traversé le soir,Avec des bruits stridents‖ de vrille et de fermoir,Avec des bruits‖ de vis et de coupoir,Et leurs griffes, en l’air,‖ vers les étoiles.
« Reposez-vous d’errer‖ pauvres cerveaux antiques,En l’église du dogme‖ et de l’extase, ici,Sans qu’un sophisme éclate‖ en la pensée, ainsiQue sur des lins pieux‖ les ors asiatiques.Les paradis chrétiens,‖ verrières de splendeur,Brûlent, de leurs feux clairs,‖ les murailles nocturnesLaissez croire les yeux,‖ laissez pleurer les urnesDivinement de la‖ croyance sur le cœur,La neigeuse raison‖ gèle le doux mystèreDu bon Jésus pasteur‖ qui s’en revient, là-bas,Par les jardins, avec‖ ses pauvres agneaux las ;Laissez croire l’amour‖ et la raison se taire. »
Les chats d’ébène et d’or‖ ont traversé le soirAvec des bruits de vrille, de vis et de fermoir,Les chats peignés d’un vent de flammeOnt traversé,‖ de part en part mon âme.
« Penser, même douter‖ que l’on pense, c’est être.Première ! au jour‖ intérieur, cette fenêtre.L’idée éclot innée,‖ elle se scrute, insiste ;L’infini se conçoit :‖ donc il existe,Et Dieu ne trompe pas‖ l’homme sur l’univers.Mais l’âme humaine encore‖ gothiqueMaintient le corps‖ que rongeront les versAinsi qu’un instrument‖ sous son doigté mystique »
Les chats d’ébène en flammeOnt traversé,‖ de part en part, mon âme,Comme des rages de vent noirEt des tempêtes dans le soirEt des chocs de marées,Immensément, désespérées.
« La raison invariable et fatale,Debout, dans le cerveau,‖ à toutes ses issues,Préside à l’expérience brutaleEt la fixe d’après‖ des formes préconçues,Elle se scrute et se‖ juge préexistanteAux sens à l’entendement.Elle a sa vie‖ et sa splendeur patenteElle est la reine, et vers‖ son étincellementMarchent les critiques et les philosophies »
Les chats d’ébène et d’or‖ ont traversé le soir,Avec des cris‖ de vis et de fermoir,Ils ont griffé‖ mon cœur et le miroirDe mes yeux clairs vers les étoiles ;Ils ont mordu, jusques au sang,Mon rêve atrocement‖ agonisant,Ils ont mordu mon cœur‖ et mon rêve et mes moëlles :Les chats d’ébène et d’orOnt déchiré mon cœur à mort.
« Et fleur dernière‖ en la forêt des êtres,Après des millions‖ de jours éparsEn semailles vers les hasards,L’homme se greffe clair‖ sur ses humbles ancêtresEt lent, s épanouit‖ en suprêmes cerveaux.Matériel pourtant‖ et de même substanceQue l’univers‖ qui s’ignore dans l’existenceEt se roule, par l’infini‖ des renouveaux,Dites, vers quels seuils de nocturnes tombeaux ?Et des mondes encore‖ et puis des mondesTournent autour de lui‖ leurs mutuels flambeaux,Et l’homme est l’égaré‖ de leurs routes profondesEt le perdu‖ de leur immensité.
Les chats en noir‖ ont traversé le soir,Quand le moulin des maladies,Fauchait le vent des incendies,Éperdument, sa voile au nord.Lorsque j’étais celui‖ qui se casse la têteAux blocs d’hiver de la tempêteEt qui recommence, toujours,Sa même mort de tous les jours.Hélas ! ces tours de ronde de l’infini, le soir,Et ces courbes et ces spiralesEt cette terreur, tout à coup,Comme une corde au cou,Sans aucun cri, sans aucun râle,Lorsque soudain les noirs chats d’orSe sont assis sur ma murailleEt m’ont fixé de leurs grands yeux,Comme des fous silencieux,Si longuement‖ fixé de leur mystère,Avec de telles pointes‖ de clous,Que j’en reste béant,‖ avec des trous,Dans ma tête réfractaire,Morne de moi, fini d’essor,Hagard — mais regardant encorLes yeux des chats d’ébène et d’or.
Versification
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 10 syllabes (62 de 12, 26 de 8, 26 de 10, 4 de 6, 3 de 7, 3 de 9, 2 de 13, 1 de 11)· profil 6, 7, 8, 3÷6, 4÷6, 11i, 6÷6, 13
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
127 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources