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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Amour, 1888

Prière du matin

Paul Verlaine· 25 quatrains, alexandrins, 100 vers

O Seigneur, exaucez‖ et dictez ma prière,Vous la pleine Sagesse‖ et la toute Bonté,Vous sans cesse anxieux‖ de mon heure dernière,Et qui m’avez aimé‖ de toute éternité.

Car – ce bonheur terrible‖ est tel, tel ce mystèreMiséricordieux,‖ que, cent fois médité,Toujours il confondit‖ ma raison qu’il atterre, –Oui, vous m’avez aimé‖ de toute éternité,

Oui, votre grand souci,‖ c’est mon heure dernière,Vous la voulez heureuse‖ et, pour la faire ainsi,Dès avant l’univers,‖ dès avant la lumière,Vous préparâtes tout,‖ ayant ce grand souci.

Exaucez ma prière‖ après l’avoir forméeDe gratitude immense‖ et des plus humbles vœux,Comme un poète scande‖ une ode bien-aimée,Comme une mère baise‖ un fils sur les cheveux.

Donnez-moi de vous plaire,‖ et puisque pour vous plaireIl me faut être heureux,‖ d’abord dans la douleurParmi les hommes durs‖ sous une loi sévère,Puis dans le ciel tout près‖ de vous sans plus de pleur,

Tout près de vous, le Père‖ éternel, dans la joieÉternelle, ravi‖ dans les splendeurs des saints,O donnez-moi la foi‖ très forte, que je croie.Devoir souffrir cent morts‖ s’ils plaît à vos desseins ;

Et donnez-moi la foi‖ très douce que ,j’estimeN’avoir de haine juste‖ et sainte que pour moi,Que j’aime le pécheur‖ en détestant son crime,Que surtout j’aime ceux‖ de nous encor sans foi ;

Et donnez-moi la foi‖ très humble, que je pleureSur l’impropriété‖ de tant de maux soufferts,Sur l’inutilité‖ des grâces et sur l’heureLâchement gaspillée‖ aux efforts que je perds ;

Et que votre Esprit-Saint‖ qui sait toute nuanceRende prudent mon zèle‖ et sage mon ardeur ;Donnez, juste Seigneur,‖ avec la confiance,Donnez la méfiance‖ à votre serviteur.

Que je ne sois jamais‖ un objet de censureDans l’action pieuse‖ et le juste discours ;Enseignez-moi l’accent,‖ montrez-moi la mesure ;D’un scandale, d’un seul,‖ préservez mes entours ;

Faites que mon exemple‖ amène à vous connaîtreTous ceux que vous voudrez‖ de tant de pauvres fous,Vos enfants sans leur Père,‖ un état sans le Maître,Et que, si je suis bon,‖ toute gloire aille à vous ;

Et puis, et puis, quand tout‖ des choses nécessaires,L’homme, la patience‖ et ce devoir dicté,Aura fructifié‖ de mon mieux dans nos serres,Laissez-moi vous aimer‖ en toute charité,

Laissez-moi, faites-moi‖ de toutes mes faiblessesAimer jusqu’à la mort‖ votre perfection,Jusqu’à la mort des sens‖ et de leurs mille ivresses,Jusqu’à la mort du cœur,‖ orgueil et passion,

Jusqu’à la mort du pauvre‖ esprit lâche et rebelle.Que votre volonté‖ dès longtemps appelaitVers l’humilité sainte‖ éternellement belle,Mais lui gardait son rêve‖ infernalement laid,

Son gros rêve, éveillé‖ de lourdes rhétoriques,Spéculation creuse‖ et calculs impuissants,Ronflant et s’étirant‖ en phrases pléthoriques.Ah ! tuez mon esprit,‖ et mon cœur et mes sens !

Place à l’âme qui croie,‖ et qui sente et qui voieQue tout est vanité‖ fors elle-même en Dieu ;Place à l’âme, Seigneur,‖ marchant dans votre voieEt ne tendant qu’au ciel,‖ seul espoir et seul lieu !

Et que cette âme soit‖ la servante très douceAvant d’être l’épouse‖ au trône non pareil.Donnez-lui l’Oraison‖ comme le lit de mousseOù ce petit oiseau‖ se baigne de soleil,

La paisible oraison‖ comme la fraîche étableOù cet agneau s’ébatte‖ et broute dans les coinsD’ombre et d’or quand sévit‖ le midi redoutable.Et que juin fait crier‖ l’insecte dans les foins,

L’oraison bien en vous,‖ fût-ce parmi la foule.Fût-ce dans le tumulte‖ et l’erreur des cités.Donnez-lui l’oraison‖ qui soude et d’où découleUn ruisseau toujours clair‖ d’austères vérités

La mort, le noir péché,‖ la pénitence blanche,L’occasion à fuir‖ et la grâce à guetter ;Donnez-lui l’oraison‖ d’en haut et d’où s’épancheLe fleuve amer et fort‖ qu’il lui faut remonter :

Mortification‖ spirituelle, épreuveDu feu par le désir‖ et de l’eau par le pleurSans fin d’être imparfaite‖ et de se sentir veuveD’un amour que doit seul‖ aviver la douleur,

Sécheresses ainsi‖ que des trombes de sableEn travers du torrent‖ où luttent ses bras lourds.Un ciel de plomb fondu,‖ la soif inapaisableAu milieu de cette eau‖ qui l’assoiffe toujours,

Mais cette eau-là jaillit‖ à la vie éternelle.Et la vague bientôt‖ porterait doucementL’âme persévérante‖ et son amour fidèleAux pieds de votre Amour‖ fidèle, ô Dieu clément !

La bonne mort pour quoi‖ Vous-Même vous mourûtesMe ressusciterait‖ à votre éternité.Pitié pour ma faiblesse,‖ assistez à mes luttesEt bénissez l’effort‖ de ma débilité !

Pitié, Dieu pitoyable !‖ et m’aidez à parfaireL’œuvre de votre cœur‖ adorable, en sauvantL’âme que rachetaient‖ les affres du Calvaire ;Père, considérez‖ le prix de votre enfant.

Versification

Forme
25 quatrains (quatrains)
Rimes
25(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
25 quatrains
Mots à la rime
a prière / dernière féminine, classiqueb Bonté / éternité masculine, classiquea mystère / atterre féminine, classiqueb médité / éternité masculine, classiquea dernière / lumière féminine, classiqueb ainsi / souci masculine, classiquea formée / bien-aimée féminine, classiqueb vœux / cheveux masculine, classiquea plaire / sévère féminine, classiqueb douleur / pleur masculine, classiquea joie / croie féminine, classiqueb saints / desseins masculine, classiquea j’estime / crime féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquea pleure / l’heure féminine, classiqueb soufferts / perds masculine, classiquea nuance / confiance féminine, classiqueb ardeur / serviteur masculine, classiquea censure / mesure féminine, classiqueb discours / entours masculine, classiquea connaître / Maître féminine, classiqueb fous / vous masculine, classiquea nécessaires / serres féminine, classiqueb dicté / charité masculine, classiquea faiblesses / ivresses féminine, classiqueb perfection / passion masculine, classiquea rebelle / belle féminine, classiqueb appelait / laid masculine, classiquea rhétoriques / pléthoriques féminine, classiqueb impuissants / sens masculine, classiquea voie féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb pareil / soleil masculine, classiquea étable / redoutable féminine, classiqueb coins / foins masculine, classiquea foule / découle féminine, classiqueb cités / vérités masculine, classiquea blanche / s’épanche féminine, classiqueb guetter / remonter masculine, classiquea épreuve / veuve féminine, classiqueb pleur / douleur masculine, classiquea sable / inapaisable féminine, classiqueb lourds / toujours masculine, classiquea éternelle / fidèle féminine, classiqueb doucement / clément masculine, classiquea mourûtes / luttes féminine, classiqueb éternité / débilité masculine, classiquea parfaire / Calvaire féminine, classiqueb sauvant / enfant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1900· numérisation scribd.com· Sources