Amour, 1888
Écrit en 1875
A EDMOND LEPELLETIER
J’AI naguère habité‖ le meilleur des châteauxDans le plus fin pays‖ d’eau vive et de coteaux :Quatre tours s’élevaient‖ sur le front d’autant d’ailes,Et j’ai longtemps, longtemps‖ habité l’une d’elles.Le mur, étant‖ de briques extérieurement,Luisait rouge au soleil‖ de ce site dormant,Mais un lait de chaux, clair‖ comme une aube qui pleure,Tendait légèrement‖ la voûte intérieure.O diane des yeux‖ qui vont parler au cœur,O réveil pour les sens‖ éperdus de langueur,Gloire des fronts d’aïeuls,‖ orgueil jeune des branches,Innocence et fierté‖ des choses, couleurs blanches !Parmi des escaliers‖ en vrille, tout aciers,Et cuivres, luxes brefs‖ encore émaciés,Cette blancheur bleuâtre‖ et si douce à m’en croire,Que relevait un peu‖ la longue plinthe noire,S’emplissait tout le jour‖ de silence et d’air purPour que la nuit y vint‖ rêver de pâle azur.Une chambre bien close,‖ une table, une chaise,Un lit strict où l’on pût‖ dormir juste à son aise,Du jour suffisamment‖ et de l’espace assez,Tel fut mon lot durant‖ les longs mois là passés,Et je n’ai jamais plaint‖ ni les mois ni l’espace,Ni le reste, et du point‖ de vue où je me place,Maintenant que voici‖ le monde de retour,Ah ! vraiment, j’ai regret‖ aux deux ans dans la tour !Car c’était bien la paix‖ réelle et respectable,Ce lit dur, cette chaise‖ unique et cette table,La paix où l’on aspire‖ alors qu’on est bien soi,Cette chambre aux murs blancs,‖ ce rayon sobre et coi,Qui glissait lentement‖ en teintes apaisées,Au lieu de ce grand jour‖ diffus de vos croisées.Car, à quoi bon le vain‖ appareil et l’ennuiDu plaisir, à la fin,‖ quand le malheur à lui,(Et le malheur est bien‖ un trésor qu’on déterre)Et pourquoi cet effroi‖ de rester solitaireQui pique le troupeau‖ des hommes d’à présent,Comme si leur commerce‖ était bien suffisant ?Questions ! Donc j’étais‖ heureux avec ma vie,Reconnaissant de biens‖ que nul, certes, n’envie.(O fraîcheur de sentir‖ qu’on n’a pas de jaloux !O bonté d’être cru‖ plus malheureux que tous !)Je partageais les jours‖ de cette solitudeEntre ces cieux bienfaits,‖ la prière et l’étude,Que délassait un peu‖ de travail manuel.Ainsi les Saints ! J’avais‖ aussi ma part de ciel,Surtout quand, revenant‖ au jour, si proche encore.Où j’étais ce mauvais‖ sans plus qui s’édulcoreEn la luxure lâche‖ aux farces sans pardon,Je pouvais supputer‖ tout le prix de ce don :N’être plus là, parmi‖ les choses de la foule,S’y dépensant, plutôt‖ dupe, pierre qui roule,Mais de fait un complice‖ à tous ces noirs péchés,N’être plus là, compter‖ au rang des cœurs cachés,Des cœurs discrets que Dieu‖ fait siens dans le silence,Sentir qu’on grandit bon‖ et sage, et qu’on s’élanceDu plus bas au plus haut‖ en essors bien réglés,Humble, prudent, béni,‖ la croissance des blés !D’ailleurs, nuls soins gênants,‖ nulle démarche à faire.Deux fois le jour ou trois,‖ un serviteur sévèreApportait mes repas‖ et repartait muet.Nul bruit. Rien dans la tour‖ jamais ne remuaitQu’une horloge au cœur clair‖ qui battait à coups larges,C’était la liberté‖ (la seule !) sans ses charges,C’était la dignité‖ dans la sécurité !O lieu presque aussitôt‖ regretté que quitté.Château, château magique‖ où mon âme s’est faite,Frais séjour où se vint‖ apaiser la tempêteDe ma raison allant‖ à vau-l’eau dans mon sang,Château, château qui luis‖ tout rouge et dors tout blanc,Comme un bon fruit de qui‖ le goût est sur mes lèvresEt désaltère encor‖ l’arrière-soif des fièvres,O sois béni, château‖ d’où me voilà sortiPrêt à la vie, armé‖ de douceur et nantiDe la Foi, pain et sel‖ et manteau pour la routeSi déserte, si rude‖ et si longue, sans doute,Par laquelle il faut tendre‖ aux innocents sommets.Et soit aimé l’AUTEUR‖ de la Grâce, à jamais !
(Stickney, Angleterre.)
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 39((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a châteaux / coteaux masculine, classiqueb d’ailes / d’elles féminine, classiquec extérieurement / dormant masculine, classiqued pleure / intérieure féminine, classiquee cœur / langueur masculine, classiquef branches / blanches féminine, classiqueg aciers / émaciés masculine, classiqueh croire / noire féminine, classiquei pur / azur masculine, classiquej chaise / aise féminine, classiquek assez / passés masculine, classiquel l’espace / place féminine, classiquem retour / tour masculine, classiquen respectable / table féminine, classiqueo soi / coi masculine, classiquep apaisées / croisées féminine, classiqueq l’ennui / lui masculine, classiquer déterre / solitaire féminine, classiques présent / suffisant masculine, classiquet vie / n’envie féminine, classiqueu jaloux / tous masculine, classiquev solitude / l’étude féminine, classiquew manuel / ciel masculine, classiquex encore / s’édulcore féminine, classiquey pardon / don masculine, classiquez foule / roule féminine, classiquea péchés / cachés masculine, classiqueb silence / s’élance féminine, classiquec réglés / blés masculine, classiqued faire / sévère féminine, classiquee muet / remuait masculine, classiquef larges / charges féminine, classiqueg sécurité / quitté masculine, classiqueh faite / tempête féminine, classiquei sang / blanc masculine, classiquej lèvres / fièvres féminine, classiquek sorti / nanti masculine, classiquel route / doute féminine, classiquem sommets / jamais masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1900· numérisation scribd.com· Sources