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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bonheur, 1891

XXX. « L'amour de la Patrie est le premier amour »

Paul Verlaine· 31 quatrains, alexandrins, 124 vers

L'amour de la Patrie‖ est le premier amourEt le dernier amour‖ après l'amour de Dieu,C'est un fou qui s'allume‖ alors que luit le jourOù notre regard luit‖ comme un céleste feu,

C'est le jour baptismal‖ aux paupières divinesDe l'enfant, la rumeur‖ de l'aurore aux oreillesFrais-écloses, c'est l'air‖ emplissant les poitrinesEn fleur, l'air printanier‖ rempli d'odeurs vermeilles !

L'enfant grandit, il sent‖ la terre sous ses pasQui le porte, le berce,‖ et, bonne, le nourrit,Et douce, désaltère‖ encore ses repasD'une liqueur, délice‖ et gloire de l'esprit.

Puis l'enfant se fait homme‖ ou devient jeune filleEt ce pendant que croit‖ sa chair pleine de grâce,Son âme se répand‖ par delà la familleEt cherche une âme sœur,‖ une chair qu'il enlace ;

Et quand il a trouvé‖ cette âme et cette chair,Il naît d'autres enfants‖ encore, fleurs de fleurs,Qui germeront aussi‖ le jardin jeune et cherDes générations‖ d'ici, non pas d'ailleurs.

L'homme et la femme ayant‖ l'un et l'autre leur tâche,S'en vont chacun un peu‖ de son côté. La femme,Gardienne du foyer‖ tout le jour sans relâche,La nuit garde l'honneur‖ comme une chaste flamme ;

L’homme vaque aux durs soins du dehors : les travaux,La parole à porter,‖ — sûr de ce qu'elle vaut, —Sévère et probe et douce,‖ et rude aux discours faux,Et la nuit le ramène‖ entre les bras qu'il faut.

Tous deux, si pacifique‖ est leur course terrestre,Mourront bénis de fils‖ et vieux dans la patrie ;Mois que le noir démon,‖ la Guerre, essore l'œstre,Que l'air natal s'empourpre‖ aux reflets de tuerie,

Que l'étranger‖ mette son pied sur le vieux solNourricier, — imitant‖ les peuples de tous bords,Saragosse, Moscou,‖ le Russe, l'Espagnol,La France de Quatre-vingt-treize,‖ l'homme alors,

Magnifié soudain,‖ à son oeuvre se hausseEt tragique et classique‖ et très fort et très calme,Lutte pour sa maison‖ ou combat pour sa fosse,Meurt en pensant aux siens‖ ou leur conquiert la palme.

S'il survit, il reprend‖ le train de tous les joursÉlève ses enfants‖ dans la crainte du dieuDes ancêtres, et va‖ refleurir ses amoursAux flancs de l'épousée‖ éprise du fier jeu.

L'âge mûr est celui‖ des sévères pensées,Des espoirs soucieux,‖ des amitiés jalouses,C'est l'heure aussi des justes‖ haines amassées,Et quand sur la place publique,‖ habits et blouses,

Les citoyens discords‖ dans d'honnêtes combats(Et combien douloureux‖ à leur fraternité !)S'arrachent les devoirs‖ et les droits, ô non pasPour le lucre, mais pour‖ une stricte équité,

Il prend parti, pleurant‖ de tuer, mais terribleEt tuant sans merci,‖ comme en d'autres batailles,Le sang autour de lui‖ giclant comme d'un crible,Une atroce fureur,‖ pourtant sainte, aux entrailles.

Tué, son nom, célèbre‖ ou non, reste honoré.Proscrit ou non, il meurt‖ heureux, dans tous les cas,D'avoir voué sa vie‖ et tout au Lieu SacréQui le fit homme et tout,‖ de joyeux petit gas.

Sa veuve et ses petits‖ garderont sa mémoire,La terre sera douce‖ à cet enfant fidèleOù le vent pur de la‖ Patrie, en plis de gloire,Frissonnera comme un‖ drapeau tout fleurant d'elle.

Mais quoi donc, le poète,‖ à moins d'être chrétien,(Le chrétien se fait tel‖ que Jésus dit qu'il soit)Comment en ces temps-ci‖ ce très fier peut-il bienAimer la France ainsi‖ qu'il doit comme il la voit,

Dépravée, insensée,‖ une fille, une folleDéchirant de ses mains‖ la pudeur des aïeulesEt l'honneur ataval‖ et, l'antique parole,La parlant on argot‖ pour des sottises seules,

L'amour, l'évaporant‖ en homicides vilsD'où quelque pâle enfant,‖ rare fantôme, sort,Son Dieu, le reniant‖ pour quels crimes civils !Prête à mourir d'ailleurs‖ de quelle lâche mort !

Lui-même que Dieu voit‖ être un pur patrioteL'affamant aujourd'hui,‖ le proscrivant naguère,Pour n'avoir pas voulu‖ boire comme un iloteLe gros vin du scandale‖ au verre du vulgaire,

Le dénonçant aux sots‖ pires que les méchants,Bourreaux mesquins,non moins‖ d'ailleurs que tels méchantsPire que tous, à cause,‖ ô honte ! que ses chantsFaisaient honte à plusieurs‖ à cause de leurs chants,

Enfin, méconnaissant‖ et l'heure et le génieJusqu'à ce péché noir‖ entre tous ceux de l'homme,Jusqu'à ce plongeon dans‖ toute l'ignominieD'insulter l'ange comme‖ en l'unique Sodome !

Mais le poète est un‖ chrétien qui dit : « Non pas ! »A ces comme velléités‖ d'être tentéVers les déclamations par la Pauvreté,Et d'elles dans l'horreur‖ du premier mauvais pas.

« Non pas ! » puis s'adressant‖ à la Vierge Marie :« O vous, reine de France‖ et de toute la terre,Vous qui fidèlement‖ gardez notre patrieDepuis les premiers temps‖ jusqu'à cette heure austère

Où chacun a besoin‖ du courage de dixS'il veut garder sa foi‖ par ses pertes de fois,La pratiquer‖ tout simplement, ainsi jadis,Puis y mourir‖ tout simplement, comme autrefois !

Depuis les Notre-Dame‖ au-dessus des ancêtresProfilant leur prière‖ immense et solennelleJusqu'aux mois de Marie,‖ échos des soirs champêtresSourire de l'Église‖ aux cœurs vierges en elle,

Depuis que votre culte‖ intronisait nos rois,Depuis que notre sang‖ teignait votre pennonJusqu'au jour où quel Dogme‖ à travers tant d'effroisAjoutait quel honneur‖ encore à votre nom,

Vous qui, multipliant‖ miracles et promesses,De la Sainte-Chandelle‖ à la Salette et Lourdes,Daignez faire chez nous‖ éclore des prouessesMême en ces temps d'horreur‖ d'État louches et sourdes,

Mère, sauvez la France,‖ intercédez pour nous,Donnez-nous la foi vive‖ et surtout l'humble foi,Que l'âme de tous nos‖ aïeux brûle en nous tousPour la vie et la mort,‖ au foyer, dans la loi,

Dans le lit conjugal,‖ sur la couche dernière,Simple et forte et sincère‖ et bellement naïve,Pour qu'en les chocs prévus,‖ virils à sa manière,Qui fut la bonne quand‖ elle dut être active,

Si Dieu nous veut vaincus,‖ du moins nous le soyonsEn exemple, lavant‖ hier par aujourd'huiEt faits, après l'horreur,‖ l'honneur des nations,Et s'il nous veut vainqueurs‖ nous le soyons pour lui. »

Versification

Forme
31 quatrains (quatrains)
Rimes
30(abab) 1(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6÷6
Strophes
31 quatrains
Mots à la rime
a amour / jour masculine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquea divines / poitrines féminine, classiqueb oreilles / vermeilles féminine, classiquea pas / repas masculine, classiqueb nourrit / l'esprit masculine, classiquea fille / famille féminine, classiqueb grâce / enlace féminine, classiquea chair / cher masculine, classiqueb fleurs / d'ailleurs masculine, classiquea tâche / relâche féminine, classiqueb femme / flamme féminine, classiquea travaux / vaut masculine, non classiqueb faux / faut masculine, non classiquea terrestre / l'œstre féminine, classiqueb patrie / tuerie féminine, équivalentea sol / l'Espagnol masculine, classiqueb bords / alors masculine, classiquea hausse / fosse féminine, classiqueb calme / palme féminine, classiquea jours / amours masculine, classiqueb dieu / jeu masculine, classiquea pensées / amassées féminine, classiqueb jalouses / blouses féminine, classiquea combats / pas masculine, classiqueb fraternité / équité masculine, classiquea terrible / crible féminine, classiqueb batailles / entrailles féminine, classiquea honoré / Sacré masculine, classiqueb cas / gas masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb fidèle / d'elle féminine, classiquea chrétien / bien masculine, classiqueb soit / voit masculine, classiquea folle / parole féminine, classiqueb aïeules / seules féminine, classiquea vils / civils masculine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea patriote / ilote féminine, classiqueb naguère / vulgaire féminine, classiquea méchants masculine, classiqueb chants masculine, classiquea génie / l'ignominie féminine, classiqueb l'homme / Sodome féminine, classiquea pas masculine, classiqueb tenté / Pauvreté masculine, classiquea Marie / patrie féminine, classiqueb terre / austère féminine, classiquea dix / jadis masculine, classiqueb fois / autrefois masculine, classiquea ancêtres / champêtres féminine, classiqueb solennelle / elle féminine, classiquea rois / d'effrois masculine, classiqueb pennon / nom masculine, classiquea promesses / prouesses féminine, classiqueb Lourdes / sourdes féminine, classiquea nous / tous masculine, classiqueb foi / loi masculine, classiquea dernière / manière féminine, classiqueb naïve / active féminine, classiquea soyons / nations masculine, classiqueb aujourd'hui / lui masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies religieuses, Paris, LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR, A. MESSEIN Succr., 1904· numérisation gallica.bnf.fr· Sources