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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Élégies, 1893

I. « A mon âge, je sais, il faut rester tranquille »

Paul Verlaine· distiques, alexandrins, 101 vers

A mon âge, je sais,‖ il faut rester tranquille,Dételer, cultiver‖ l’art, peut-être imbécile,D’être un bourgeois, poète‖ honnête et chaste époux,A moins que de plonger,‖ sevré de tout dégoût,Dans la crapule des‖ célibats innomables.

Je sais bien, et pourtant‖ je trouve plus aimablesLes femmes et leurs yeux‖ et tout d’elles, depuisLes pieds fins jusqu’aux noirs‖ cheveux, nuit de mes nuits,Car les femmes c’est toi‖ désormais pour la vie,Pour moi, pour mon esprit‖ et pour ma chair ravie,Ma chair, elle se tend‖ vers toi, pleine d’émoiSacré, d’un bel émoi,‖ le feu, la fleur de moi ;Mon âme, elle fond sur‖ ton âme et s’y fond toute,Et mon esprit veut ton esprit.

Chérie, écouteMoi bien : Or je suis vieux‖ ou presque, et Dieu voulutTe faire de dix ans‖ plus jeune, dans le butÉvident d’être, toi,‖ la plausible compagneDe ma misère emmi‖ mes châteaux en Espagne.

– Ne me regarde pas‖ de tes petits yeux bruns,Naguère, moi compris,‖ les bourreaux de d’aucuns. –

Châtelaine de qui‖ je ne suis, las ! le page,Mais le vieil écuyer‖ fidèle et pas trop sageGrâces à ta bonté‖ qui pleut dans le désertParfois, mais le chanteur‖ familier et disertRentrant et ressortant‖ par une porte basse,Le berger de tes gras‖ pâturages qui passePour sorcier, qui sur toi‖ dresse ses yeux matoisEt t’évoque et t’envoûte‖ en son rauque patois,Le moine confesseur,‖ saint homme par sa robeAustère, blanche et noire‖ et qui, dit-on, dérobeDes masses de malice‖ et plus d’un joli tour,L’archer, enfin, qui veille‖ au créneau de la tour,Châtelaine de mes‖ domaines de Bohème,Écoute bien, chérie,‖ écoute bien : je t’aime !

– Et dis à tes cheveux‖ de me luire moins noir,Tes cheveux, pourpre en deuil‖ sur le rouge du soir. –

Les gens crieront ce qu’ils‖ voudront : « C’est ridicule,Idiot ! Un barbon !‖ Où la chair nous acculePourtant ! « Passe encor de‖ bâtir » et cætera !Va, toi ! le monde en vain‖ de moi caquettera,Je t’aime, moi, barbon,‖ toi, plus une ingénue,D’une amour, comme de‖ printemps, tard survenueEt d’un élan, aussi,‖ médité, concerné,Mariant mon déclin‖ à ta maturité.

O ta maturité‖ plus belle et plus jolieQue telle adolescence‖ à la taille qui plieEt que tels vingt-cinq ans‖ certes très savoureuxMais trop fringants pour faire‖ assez mes sens heureux !Toi, simple et, par la loi‖ des choses, reposéeMoyennant toutefois‖ parfois une fuséeDe franche passion‖ et de goût aux ébats,Tu sais porter le poids‖ divin de tes appasComme un soldat instruit‖ porte à l’aise ses armes,Et manier avec‖ autorité tes charmes.

Et puis, ô ton bon sens,‖ et puis, ô ta gaîté,Ta raisonnable et fine‖ et sans rien d’apprêtéGaîté ! Sages conseils‖ souvent épicés d’irePlaisamment simulée‖ et finissant en rire.

Le Bottin ne saurait‖ nombrer tes agréments.Ta conversation‖ éclate en mots charmantsPlus naïfs que roués,‖ bien que roués quand même,Et pour tout dire enfin,‖ excitants à l’extrêmeGrâce à ton visage enfantin‖ et grâce à laLèvre supérieure‖ en avant que voilà,Qui boude drôlement‖ sous quel nez qui se moque,Nez en l’air, nez léger,‖ petit nez qu’un rien choqueEt fronce amusamment,‖ sottise ou male odeur,Ou parfum excessif,‖ ou propos em…nuyeur.Quelque méchanceté,‖ dame ! il faut qu’on l’avoue,Te hérisse à son tour –‖ et certes je t’en loue,Mais j’en souffre – et sur moi,‖ non pas étourdiment,Mais de propos‖ délibéré, va promenantSa herse, tel‖ un laboureur brisant des mottes.

– O que tes longues mains,‖ n’étant plus des menottes,Bercent, ne griffent plus‖ mon amour agité. –

Mais au fond, bien au fond,‖ cette méchancetéMême m’est salutaire‖ et bonne, tant je t’aime !Elle fouette mon sang‖ qui coule plutôt blêmeA cause de la maladie‖ et des ennuis,Elle avertit‖ le casse-cou fou que je suis,Et, par l’effet de la‖ pure logique, amèneMon regret, ou plutôt‖ mon remords, à l’amèneFaçon que j’ai, des jours‖ de penser et d’agirEt j’entends ma méchanceté‖ propre rugirEt rendre malheureux‖ tel ou tel ou telle autreEn dépit de mes airs‖ tout ronds de bon apôtre.Aussi, malgré les pleurs‖ dont tu rougis mes yeux,Je proclame à jamais‖ les torts délicieux.

Puis, ces défauts, car tu‖ n’en manques point peut-êtreAssez, – quelque charmants‖ qu’ils daignent me paraître, –Ne sont rien. Tu me plais.‖ Que dis-je, tu m’es Dieu.Non pas Déesse, tant‖ tu me brûles d’un feuJovial, et tu m’es‖ maître et non plus maîtresse,Tant ta volonté tonne‖ à travers toute ivresse.Tes défauts ne sont rien‖ que le miroir des miens.Capricieuse avec‖ des retours, ô si tiens !Colère, point jalouse‖ (est-ce taquinerie ?)Très maussade entre temps,‖ car il faut bien qu’on rie,Gaie à l’excès, car il‖ faut bien qu’on pleure aussi,Et le reste… Mais quoi,‖ tu m’es tout, – et merci !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
50((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a tranquille / imbécile féminine, classiqueb époux / dégoût masculine, non classiquec innomables / aimables féminine, classiqueb depuis / nuits masculine, classiquec vie / ravie féminine, classiqued d’émoi / moi masculine, classiquee toute / esprit / écoute féminine, classiqueb voulut / but masculine, classiquec compagne / Espagne féminine, classiquea bruns / d’aucuns masculine, classiquea page / sage féminine, classiqueb désert / disert masculine, classiquec basse / passe féminine, classiqued matois / patois masculine, classiquee robe / dérobe féminine, classiquef tour masculine, classiqueg Bohème / t’aime féminine, classiquea noir / soir masculine, classiquea ridicule / accule féminine, classiqueb cætera / caquettera masculine, classiquec ingénue / survenue féminine, classiqued concerné / maturité masculine, classiquea jolie / plie féminine, classiqueb savoureux / heureux masculine, classiquec reposée / fusée féminine, classiqued ébats / appas masculine, classiquee armes / charmes féminine, classiquea gaîté / d’apprêté masculine, classiqueb d’ire / rire féminine, classiquea agréments / charmants masculine, classiqueb même / l’extrême féminine, classiquec la / voilà masculine, classiqued moque / choque féminine, classiquee odeur / nuyeur masculine, classiquef l’avoue / loue féminine, classiqueg étourdiment / promenant masculine, classiqueh mottes / menottes féminine, classiqueb agité / méchanceté masculine, classiqueb t’aime / blême féminine, classiquec ennuis / suis masculine, classiqued amène / l’amène féminine, classiquee d’agir / rugir masculine, classiquef autre / apôtre féminine, classiqueg yeux / délicieux masculine, classiquea peut-être / paraître féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquec maîtresse / ivresse féminine, classiqued miens / tiens masculine, classiquee taquinerie / rie féminine, classiquef aussi / merci masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

101 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1901· numérisation scribd.com· Sources