Élégies, 1893
VII. « Enfin c’est toi ! Laisse-moi rester dans tes bras »
Enfin c’est toi !‖ Laisse-moi rester dans tes bras ;Puis tu m’objurgueras‖ tant que tu le voudras ;Mais laisse-moi pleurer‖ dans ton giron, que sais-je ?Sur tes pieds, vers tes yeux‖ ou mon remords s’allège ;Mon remords véritable,‖ ou ma honte plutôt,Ma honte véridique‖ à n’en point perdre un mot,Et voici, non pas mon‖ excuse… superflue !Voici les faits, et juge :
Or, un jour de berlue,J’avais, toi là, lorgné‖ quelque minois passant.Tu m’en fis l’observation‖ en te gaussant,C’est vrai, mais non sans quelque‖ amertume latente,Du moins pensais-je ainsi,‖ moi toujours dans l’attenteDe tous tes sentiments‖ qu’ils soient bons ou mauvais,Pour m’en désespérer‖ ou m’en réjouir, maisPassons. Et me piquant‖ au jeu, je jouai double,D’abord plein de scrupule,‖ ô conscience trouble !Puis délibérément,‖ sans pudeur, à ton nez(Adorable pourtant‖), et mes vœux étonnésQui, dès longtemps n’avaient‖ que loi pour but au mondeS’égaillèrent bientôt‖ de la brune à la blonde.Enfin vint le départ,‖ la fuite, l’abandonDe toi par moi,‖ mes rencontres d’une GotonPar nuit, vingt nuits avec‖ des femmes différentes,Et, je m’habituais‖ à ça comme des rentesSans même me douter‖ si c’était odieux,Tant mes sens m’étaient devenus‖ comme des dieux,De ta saine présence‖ exilés volontairesEt je les enivrai‖ de ces vingt adultèresAinsi qu’un vil païen‖ prodiguant son encensA des idoles, et‖ son cœur avec ou sans.
Le cœur, quelle catin‖ alors qu’il se dérange !
Dans ces femmes d’ailleurs‖ je n’ai pas trouvé l’angeQu’il eût fallu‖ pour remplacer ce diable, toi !L’une, fille du Nord,‖ native d’un Crotoy,Était rousse, mal grasse‖ et de prestance molle :Elle ne m’adressa‖ guère qu’une paroleEt c’était d’un petit‖ cadeau qu’il s’agissait.L’autre, pruneau d’Agen,‖ sans cesse croassait,En revanche, dans son‖ accent d’ail et de poivre,Une troisième,‖ récemment chanteuse au Havre,Affectait le dandinement‖ des matelotsEt m’…engueulait comme un‖ gabier tançant les flots,Mais portait beau vraiment,‖ sacrédié, quel dommageLa quatrième était‖ sage comme une image,Châtain clair, peu de gorge‖ et priait Dieu parfois :Le diantre soit de ses‖ sacrés signes de croix !Les seize autres, autant‖ du moins que ma mémoireSurnage en ce vortex,‖ contaient toutes l’histoireConnue, un amant chic,‖ puis des vieux, puis « l’îlot »Tantôt bien, tantôt moins,‖ le clair café falotLes terrasses l’été,‖ l’hiver les brasseriesEt par degrés‖ l’humble trottoir en théoriesEn attendant les bons‖ messieurs compatissantsCapables d’un louis‖ et pas trop repoussantsQuorum ego parva‖ pars erim, me disais-je.Mais toutes, comme la‖ première du cortège,Dès avant la bougie‖ éteinte et le rideauTiré, n’oubliaient pas‖ le « mon petit cadeau ».
Et voilà mou bilan‖ de folles andalouses.Ça vexe-t-il par trop,‖ dis, tes fureurs jalousesOu si je suis plutôt‖ à plaindre qu’à blâmer ?Mais voici que j’y pense –‖ ô misère d’aimer !Moi qui parle tout franc‖ et qui plaide coupable.Ne serais-tu pas, toi,‖ de ton côté capableNon pas de ne pas pardonner‖ (c’est si joli,Si gentil le pardon,‖ – quand c’est fleuri d’oubli),Mais, te voyant ainsi‖ méchamment esseulée,Hein, de t’être faite une veuve‖ consolée ?Bonne guerre, après tout,‖ et m’en taire siérait.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 35((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a bras / voudras masculine, classiqueb sais-je / s’allège féminine, classiquec plutôt / mot masculine, classiqued superflue / juge / berlue féminine, classiqueb passant / gaussant masculine, classiquec latente / l’attente féminine, classiqued mauvais / mais masculine, classiquee double / trouble féminine, classiquef nez / étonnés masculine, classiqueg monde / blonde féminine, classiqueh l’abandon / Goton masculine, classiquei différentes / rentes féminine, classiquej odieux / dieux masculine, classiquek volontaires / adultères féminine, classiquel encens / sans masculine, classiquea dérange / l’ange féminine, classiqueb toi / Crotoy masculine, classiquec molle / parole féminine, classiqued s’agissait / croassait masculine, classiquee poivre / Havre féminine, classiquef matelots / flots masculine, classiqueg dommage / image féminine, classiqueh parfois / croix masculine, classiquei mémoire / l’histoire féminine, classiquej l’îlot / falot masculine, classiquek brasseries / théories féminine, classiquel compatissants / repoussants masculine, classiquem disais-je / cortège féminine, classiquen rideau / cadeau masculine, classiquea andalouses / jalouses féminine, classiqueb blâmer / d’aimer masculine, classiquec coupable / capable féminine, classiqued joli / d’oubli masculine, classiquee esseulée / consolée féminine, classiquef siérait / pardonnerait masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
71 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1901· numérisation scribd.com· Sources