Jadis et naguère, 1884· Naguère
L’impénitence finale
A Catulle Mendès.
La petite marquise‖ Osine est toute belle,Elle pourrait aller‖ grossir la ribambelleDes folles de Watteau‖ sous leur chapeau de fleursEt de soleil, mais comme‖ on dit, elle aime ailleurs.Parisienne en tout,‖ spirituelle et bonneEt mauvaise à ne rien‖ redouter de personne,Avec cet air mi-faux‖ qui fait que l’on vous croit,C’est un ange fait pour‖ le monde qu’elle voit,Un ange blond, et même‖ on dit qu’il a des ailes.
Vingt soupirants, brûlés‖ du feu des meilleurs zèlesAvaient en vain quêté‖ leur main à ses seize ans,Quand le pauvre marquis,‖ quittant ses paysansComme il avait quitté‖ son escadron, vint faireEscale au Jockey ; vous‖ connaissez son affaireAvec la grosse Emma‖ de qui – l’eussions-nous cru ?Le bon garçon était‖ absolument féru,Son désespoir après‖ le départ de la grue,Le duel avec Gontran,‖ c’est vieux comme la rue ;Bref il vit la petite‖ un jour dans un salon,S’en éprit tout d’un coup‖ comme un fou ; même l’onDit qu’il en oublia‖ si bien son infidèleQu’on le voyait le jour‖ d’ensuite avec Adèle.Temps et mœurs ! La petite‖ (on sait tout aux Oiseaux)Connaissait le roman‖ du cher, et jusques auxMoindres chapitres : elle‖ en conçut de l’estime.Aussi quand le marquis‖ offrit sa légitimeEt sa main contre sa‖ menotte, elle dit : Oui,Avec un franc parler‖ d’allégresse inouï.Les parents, voyant sans‖ horreur ce mariage(Le marquis était riche‖ et pouvait passer sage),Signèrent au contrat‖ avec laisser-aller.Elle qui voyait là‖ quelqu’un à consolerOuït la messe dans‖ une ferveur profonde.
Elle le consola‖ deux ans. Deux ans du monde !
Si bien qu’un jour elle attendaitUn autre et que cet autre‖ atrocement tardait,De dépit la voilà‖ soudain qui s’agenouilleDevant l’image d’une Vierge‖ à la quenouilleQui se trouvait là, dans‖ cette chambre en garni,Demandant à Marie,‖ en un trouble infini,Pardon de son péché‖ si grand, si cher encore,Bien qu’elle croie au fond‖ du cœur qu’elle l’abhorre.
Comme elle relevait‖ son front d’entre ses mains,Elle vit Jésus-Christ‖ avec les traits humainsEt les habits qu’il a‖ dans les tableaux d’église.Sévère, il regardait‖ tristement la marquise,La vision flottait‖ blanche dans un jour bleuDont les ondes, voilant‖ l’apparence du lieu,Semblaient envelopper‖ d’une atmosphère élueOsine qui semblait‖ d’extase irrésolueEt qui balbutiait‖ des exclamations.Des accords assoupis‖ de harpe de SionsCélestes descendaient‖ et montaient par la chambre,Et des parfums d’encens,‖ de cinnamome et d’ambre.Fluaient, et le parquet‖ retentissait des pasMystérieux de pieds‖ que l’on ne voyait pas,Tandis qu’autour c’était,‖ en cadences soyeuses,Un grand frémissement‖ d’ailes mystérieusesLa marquise restait‖ à genoux, attendant,Toute admiration‖ peureuse, cependant.
Et le Sauveur parla :« Ma fille, le temps passe,Et ce n’est pas toujours‖ le moment de la grâce.Profitez de cette heure,‖ ou c’en est fait de vous. »
La vision cessa.Oui certes, il est douxLe roman d’un premier‖ amant. L’âme s’essaie,C’est un jeune coureur‖ à la première haie.C’est si mignard qu’on croit‖ à peine que c’est mal.Quelque chose d’étonnamment‖ matutinal.On sort du mariage‖ habitueux. C’est commeQui dirait la lueur‖ aurorale de l’homme,Et les baisers parmi‖ cette fraîche clartéSonnent comme des cris‖ d’alouette en été,O le premier amant !‖ Souvenez-vous, mesdames ?Vagissant et timide‖ élancement des âmesVers le fruit défendu‖ qu’un soupir révéla…Mais le second amant‖ d’une femme, voilà !On a tout su. La faute‖ est bien délibéréeEt c’est bien un nouvel‖ état que l’on se crée,Un autre mariage‖ à soi-même avoué.Plus de retour possible‖ au foyer bafoué.Le mari, débonnaire‖ ou non, fait bonne gardeEt dissimule mal.‖ Déjà rit et bavardeLe monde hostile et qui‖ sévirait au besoin.Ah ! que l’aise de l’autre‖ intrigue se fait loin,Mais aussi cette fois‖ comme on vit, comme on aime.Tout le cœur est éclos‖ en une fleur suprême.Ah ! c’est bon ! Et l’on jette‖ à ce feu tout remords,On ne vit que pour lui,‖ tous autres soins sont morts.On est à lui, on n’est‖ qu’à lui, c’est pour la vie,Ce sera pour après‖ la vie, et l’on défieLes lois humaines et‖ divines, car on estFolle de corps et d’âme,‖ et l’on ne reconnaîtPlus rien, et l’on ne sait‖ plus rien, sinon qu’on l’aime !
Or cet amant était‖ justement le deuxièmeDe la marquise, ce‖ qui fait qu’un jour après,– O sans malice et presque‖ avec quelques regrets, –Elle le revoyait‖ pour le revoir encore.Quant au miracle, comme‖ une odeur s’évaporeElle n’y pensa plus‖ bientôt que vaguement.
Un matin, elle était‖ dans son jardin charmant,Un matin de printemps,‖ un jardin de plaisance.Les fleurs vraiment semblaient‖ saluer sa présence,Et frémissaient au vent‖ léger, et s’inclinaientEt les feuillages, verts‖ tendrement, lui donnaientL’aubade d’un timide‖ et délicat ramageEt les petits oiseaux‖ volant à son passage,Pépiaient à plaisir‖ dans l’air tout embauméDes feuilles, des bourgeons‖ et des gommes de mai.Elle pensait à lui ;‖ sa vue errait, distraite,A travers l’ombre jeune‖ et la pompe discrèteD’un grand rosier bercé‖ d’un mouvement câlin,Quand elle vit Jésus‖ en vêtement de linQui marchait, écartant‖ les branches de l’arbusteEt la couvait d’un long‖ regard triste. Et le JustePleurait. Et en tout un‖ instant s’évanouit.Elle se recueillait.
Soudain un petit bruitSe fit. On lui portait‖ en secret une lettre,Une lettre de lui,‖ qui lui marquait peut-êtreUn rendez-vous.
Marquis, pauvre marquis,‖ qu’avez-vous à pleurerAu chevet de ce lit‖ de blanche mousseline ?Elle est malade, bien malade.« Sœur Aline,A-t-elle un peu dormi ? »– « Mal, Monsieur le marquis. »« Et le marquis pleurait.« Elle est ainsi depuis« Deux heures, somnolente‖ et calme. Mais que dire« De la nuit ? Ah ! Monsieur‖ le marquis, quel délire ?« Elle vous appelait,‖ vous demandait pardon« Sans cesse, encor, toujours,‖ et tirait le cordon« De sa sonnette. »Et le marquis frappait sa têteDe ses deux poings et, fou‖ dans sa douleur muette,Marchait à grands pas sourds‖ sur les tapis épais.(Dès qu’elle fut malade,‖ elle n’eut pas de paixQu’elle n’eût avoué‖ ses fautes au pauvre hommeQui pardonna.) La sœur‖ reprit pâle : « Elle eut comme« Un rêve, un rêve affreux,‖ Elle voyait Jésus,« Terrible sur la nue‖ et qui marchait dessus,« Un glaive dans la main‖ droite et du la main gaucheQui ramait lentement‖ comme une faux qui fauche,Écartant sa prière,‖ et passait furieux. »
Un prêtre saluant‖ les assistants des yeux,Entre.Elle dort.O ses paupières violettes !O ses petites mains‖ qui tremblent maigrelettes !O tout son corps perdu‖ dans des draps étouffants !
Regardez, elle meurt‖ de la mort des enfants.Et le prêtre anxieux‖ se penche à son oreille.Elle s’agite un peu,‖ la voilà qui s’éveille,Elle voudrait parler,‖ la voilà qui s’endortPlus pâle.Et le marquis : « Est-ce déjà la mort ? »Et le docteur lui prend‖ les deux mains et sort vite,
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 75((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a belle / ribambelle féminine, classiqueb fleurs / ailleurs masculine, classiquec bonne / personne féminine, classiqued croit / voit masculine, classiquee ailes / zèles féminine, classiqueb ans / paysans masculine, classiquec faire / affaire féminine, classiqued cru / féru masculine, classiquee grue / rue féminine, classiquef salon / l’on masculine, classiqueg infidèle / Adèle féminine, classiqueh Oiseaux / aux masculine, classiquei l’estime / légitime féminine, classiquej Oui / inouï masculine, classiquek mariage / sage féminine, classiquel laisser-aller / consoler masculine, classiquem profonde / monde féminine, classiquea passe / attendait / tardait masculine, classiqueb s’agenouille / quenouille féminine, classiquec garni / infini masculine, classiqued encore / l’abhorre féminine, classiquea mains / humains masculine, classiqueb d’église / marquise féminine, classiquec bleu / lieu masculine, classiqued élue / irrésolue féminine, classiquee exclamations / Sions masculine, classiquef chambre / d’ambre féminine, classiqueg pas masculine, classiqueh soyeuses / mystérieuses féminine, classiquei attendant / cependant masculine, classiquea parla / passe / grâce féminine, classiqueb vous / cessa / doux masculine, classiqueb s’essaie / haie féminine, classiquec mal / matutinal masculine, classiqued comme / l’homme féminine, classiquee clarté / été masculine, classiquef mesdames / âmes féminine, classiqueg révéla / voilà masculine, classiqueh délibérée / crée féminine, classiquei avoué / bafoué masculine, classiquej garde / bavarde féminine, classiquek besoin / loin masculine, classiquel aime / suprême féminine, classiquem remords / morts masculine, classiquen vie / défie féminine, classiqueo est / reconnaît masculine, classiquep l’aime / deuxième féminine, classiqueb après / regrets masculine, classiquec encore / s’évapore féminine, classiqued vaguement / charmant masculine, classiqueb plaisance / présence féminine, classiquec s’inclinaient / donnaient masculine, classiqued ramage / passage féminine, classiquee embaumé / mai masculine, classiquef distraite / discrète féminine, équivalenteg câlin / lin masculine, classiqueh l’arbuste / Juste féminine, classiquei s’évanouit / recueillait / bruit masculine, classiqueb lettre / peut-être féminine, classiquea vous / déchirer / pleurer masculine, classiqueb mousseline / malade / Aline féminine, classiquec dormi / marquis / pleurait / depuis masculine, classiqued dire / délire féminine, classiquee pardon / cordon masculine, classiquef sonnette / tête / muette féminine, classiqueg épais / paix masculine, classiqueh homme / comme féminine, classiquei Jésus / dessus masculine, classiquej gauche / fauche féminine, classiquek furieux / yeux masculine, classiqueb Entre / dort / violettes / maigrelettes féminine, classiquec étouffants / enfants masculine, classiqueb oreille / s’éveille féminine, classiquec s’endort / pâle / mort masculine, classiqued vite / petite féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation scribd.com· Sources