Jadis et naguère, 1884· Naguère
La grace
A Armand Silvestre.
Un cachot. Une femme‖ à genoux, en prière.Une tête de mort‖ est gisante par terre,Et parle, d’un ton aigre‖ et douloureux aussi.D’une lampe au plafond‖ tombe un rayon transi.
« Dame Reine… – Encor toi,‖ Satan ! – Madame Reine…– « O Seigneur, faites mon‖ oreille assez sereinePour ouïr sans l’écouter‖ ce que dit le Malin ! »– « Ah ! ce fut un vaillant‖ et galant châtelain« Que votre époux ! Toujours‖ en guerre ou bien en fête ;« (Hélas ! j’en puis parler‖ puisque je suis sa tête),« Il vous aima, mais moins‖ encore qu’il n’eût dû.« Que de vertu gâtée‖ et que de temps perdu« En vains tournois, en cours‖ d’amour loin de sa dame« Qui belle et jeune prit‖ un amant, la pauvre âme ! »– « O Seigneur, écartez‖ ce calice de moi ! »– « Comme ils s’aimèrent ! Ils‖ s’étaient juré leur foi« De s’épouser sitôt‖ que serait mort le maître,« Et le tuèrent dans‖ son sommeil d’un coup traître. »« – Seigneur, vous le savez,‖ dès le crime accompli,« J’eus horreur, et prenant‖ ce jeune homme en oubli,« Vins au roi, dévoilant‖ l’attentat effroyable,« Et pour mieux déjouer‖ la malice du diable,« J’obtins qu’on m’apportât‖ en ma juste prison« La tête de l’époux‖ occis en trahison :« Par ainsi le remords,‖ devant ce triste reste,« Me met toujours aux yeux‖ mon action funeste.« Et la ferveur de mon‖ repentir s’en accroît,« O Jésus ! Mais voici :‖ le Malin qui se voit« Dupe et qui voudrait bien‖ ressaisir sa conquête,« S’en vient-il pas loger‖ dans cette pauvre tête« Et me tenir de faux‖ propos insidieux ?« O Seigneur, tendez-moi‖ vos secours précieux ! »– « Ce n’est pas le démon,‖ ma Reine, c’est moi-même,« Votre époux, qui vous parle‖ en ce moment suprême,« Votre époux qui, damné‖ (car j’étais en mourant« En état de péché‖ mortel), vers vous se rend,« O Reine, et qui, pauvre âme‖ errante, prend la tête« Qui fut la sienne aux jours‖ vivants pour interprète« Effroyable de son‖ amour épouvanté. »– « O blasphème hideux,‖ mensonge détesté !« Monsieur Jésus, mon maître‖ adorable, exorcise« Ce chef horrible et le‖ vide de la hantise« Diabolique qui‖ n’en fait qu’un instrument« Où souffle Belzébuth‖ fallacieusement,« Comme dans une flûte‖ on joue un air perfide ! »– « O douleur, une erreur‖ lamentable te guide,« Reine, je ne suis pas‖ Satan, je suis Henry ! »– « Oyez, Seigneur, il prend‖ la voix de mon mari !« A mon secours, les Saints,‖ à l’aide, Notre-Dame ! »– « Je suis Henry, du moins,‖ Reine, je suis son âme,« Qui, par sa volonté,‖ plus forte que l’enfer,« Ayant su transgresser‖ toute porte de fer« Et de flamme, et braver‖ leur impure cohorte,« Hélas ! vient pour te dire‖ avec cette voix morte« Qu’il est d’autres amours‖ encor que ceux d’ici.« Tout immatériels‖ et sans autre souci« Qu’eux-mêmes, des amours‖ d’âmes et de pensées.« Ah ! que leur fait le Ciel‖ ou l’Enfer. Enlacées,« Les âmes, elles n’ont‖ qu’elles-mêmes pour but !« L’enfer pour elles, c’est‖ que leur amour mourût,« Et leur amour de son‖ essence est immortelle !« Hélas ! moi, je ne puis‖ te suivre aux deux, cruelle« Et seule peine en ma‖ damnation. Mais toi,« Damne-toi ! Pousserons‖ heureux à deux, la loi« Des âmes, je le dis,‖ c’est l’alme indifférence« Pour la félicité‖ comme pour la souffrance« Si l’amour partagé‖ leur fait d’intimes cieux.« Viens afin que l’enfer,‖ jaloux, voie, envieux,« Deux damnés ajouter,‖ comme on double un délice,« Tous les feux de l’amour‖ à tous ceux du supplice,« Et se sourire en un‖ baiser perpétuel ! »– Ame de mon époux,‖ tu sais qu’il est réel« Le repentir qui fait‖ qu’en ce moment j’espère« En la miséricorde‖ ineffable du Père« Et du Fils et du Saint‖-Esprit ! Depuis un mois« Que j’expie, attendant‖ la mort que je te dois,« En ce cachot trop doux‖ encor, nue et par terre,« Le crime monstrueux‖ et l’infâme adultère,« N’ai-je pas, repassant‖ ma vie en sanglotant,« O mon Henry, pleuré‖ des siècles cet instant« Où j’ai pu méconnaître‖ en toi celui qu’on aime ?« Va, j’ai revu, superbe‖ et doux, toujours le même,« Ton regard qui parlait‖ délicieusement,« Et j’entends, et c’est là‖ mon plus dur châtiment,« Ta noble voix, et je‖ me souviens des caresses !« Or si tu m’as absous‖ et si tu t’intéresses« A mon salut, du haut‖ des cieux, ô cher souci,« Manifeste-toi, parle,‖ et démens celui-ci« Qui blasphème et vomit‖ d’affreuses hérésies ! »– « Je te dis que je suis‖ damné ! Tu t’extasies« En terreurs vaines, ô‖ ma Reine. Je te dis« Qu’il te faut rebrousser‖ chemin du Paradis,« Vain séjour du bonheur‖ banal et solitaire« Pour l’amour avec moi !‖ Les amours de la terre« Ont, tu le sais, de ces‖ instants chastes et lents :« L’âme veille, les sens‖ se taisent somnolents,« Le cœur qui se repose‖ et le sang qui s’affaire« Font dans tout l’être comme‖ une douce faiblesse.« Plus de désirs fiévreux,‖ plus d’élans énervants,« On est des frères et‖ des sœurs et des enfants,« On pleure d’une intime‖ et profonde allégresse,« On est les cieux, on est‖ la terre, enfin on cesse« De vivre et de sentir‖ pour s’aimer au delà,« Et c’est l’éternité‖ que je t’offre, prends-la !« Au milieu des tourments‖ nous serons dans la joie,« Et le Diable aura beau‖ meurtrir sa double proie,« Nous rirons, et plaindrons‖ ce Satan sans amour.« Non, les Anges n’auront‖ dans leur morne séjour« Rien de pareil à ces‖ délices inouïes ! » –
La Comtesse est debout,‖ paumes épanouies.Elle fait le grand cri‖ des amours surhumains,Puis se penche et saisit‖ avec ses pâles mainsLa tête qui, merveille !‖ a l’aspect de sourire.Un fantôme de vie‖ et de chair semble luireSur le hideux objet‖ qui rayonne à présentDans un nimbe languissamment‖ phosphorescent.Un halo clair, semblable‖ à des cheveux d’aurore,Tremble au sommet et semble‖ au vent flotter encoreParmi le chant des cors‖ à travers la forêt.Les noirs orbites ont‖ des éclairs, on diraitDe grands regrets de flamme‖ et noirs. Le trou faroucheAu rire affreux, qui fut,‖ Comte Henry, ta bouche,Se transfigure rouge‖ aux deux arcs palpitantsDe lèvres qu’auréole‖ un duvet de vingt ans,Et qui pour un baiser‖ se tendent savoureuses…Et la Comtesse à la‖ façon des amoureusesTient la tête terrible‖ amplement, une mainDerrière et l’autre sur‖ le front, pâle, en cheminD’aller vers le baiser‖ spectral, l’âme tendue,Hoquetant, dilatant‖ sa prunelle perdueAu fond de ce regard‖ vague qu’elle a devant…Soudain elle recule,‖ et d’un geste rêvant(O femmes, vous avez‖ ces allures de faire !)Elle laisse tomber‖ la tête qui profèreUne plainte, et, roulant,‖ sonnant creux et longtemps :– « Mon Dieu, mon Dieu, pitié !‖ Mes péchés pénitents« Lèvent leurs pauvres bras‖ vers ta bénévolence,« O ne les souffre pas‖ criant en vain ! O lance« L’éclair de ton pardon‖ qui tuera ce corps vil !« Vois que mon âme est faible‖ en ce dolent exil !« Et ne la laisse pas‖ au Mauvais qui la guette !« O que je meure ! »
Avec le bruit d’un corps qu’on jette,La Comtesse à l’instant‖ tombe morte, et voici :Son âme en blanc linceul,‖ par l’espace éclairciD’une douce clarté‖ d’or blond qui flue et vibreMonte au plafond ouvert‖ désormais à l’air libreEt d’une ascension‖ lente va vers les cieux.
La tête est là dardant‖ en l’air ses sombres yeuxEt sautèle dans des‖ attitudes étranges :Telles dans les Assomptions‖ des têtes d’anges,Et la bouche vomit‖ un gémissement long,Et des orbites vont‖ coulant de pleurs de plomb.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 71[aa] 1[aabba] 1[abbaa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a prière / terre féminine, classiqueb aussi / transi masculine, classiquea Reine / sereine féminine, classiqueb Malin / châtelain masculine, classiquec fête / tête féminine, classiqued dû / perdu masculine, classiquee dame / âme féminine, classiquef moi / foi masculine, classiqueg maître / traître féminine, classiqueh accompli / oubli masculine, classiquei effroyable / diable féminine, classiquej prison / trahison masculine, classiquek reste / funeste féminine, classiquel accroît / voit masculine, classiquem conquête / tête féminine, classiquen insidieux / précieux masculine, classiqueo moi-même / suprême féminine, classiquep mourant / rend masculine, classiqueq tête / interprète féminine, classiquer épouvanté / détesté masculine, classiques exorcise / hantise féminine, classiquet instrument / fallacieusement masculine, classiqueu perfide / guide féminine, classiquev Henry / mari masculine, classiquew Notre-Dame / âme féminine, classiquex l’enfer / fer masculine, classiquey cohorte / morte féminine, classiquez d’ici / souci masculine, classiquea pensées / Enlacées féminine, classiqueb but / mourût masculine, classiquec immortelle / cruelle féminine, classiqued toi / loi masculine, classiquee indifférence / souffrance féminine, classiquef cieux / envieux masculine, classiqueg délice / supplice féminine, classiqueh perpétuel / réel masculine, classiquei j’espère / Père féminine, classiquej mois / dois masculine, classiquek terre / adultère féminine, classiquel sanglotant / instant masculine, classiquem aime / même féminine, classiquen délicieusement / châtiment masculine, classiqueo caresses / t’intéresses féminine, classiquep souci / celui-ci masculine, classiqueq hérésies / t’extasies féminine, classiquer dis / Paradis masculine, classiques solitaire / terre / s’affaire féminine, classiquet lents / somnolents masculine, classiqueu faiblesse / allégresse / cesse féminine, classiquev énervants / enfants masculine, classiquew delà / prends-la masculine, classiquex joie / proie féminine, classiquey amour / séjour masculine, classiquez inouïes / épanouies féminine, classiqueb surhumains / mains masculine, classiquec sourire / luire féminine, classiqued présent / phosphorescent masculine, classiquee d’aurore / encore féminine, classiquef forêt / dirait masculine, classiqueg farouche / bouche féminine, classiqueh palpitants / ans masculine, classiquei savoureuses / amoureuses féminine, classiquej main / chemin masculine, classiquek tendue / perdue féminine, classiquel devant / rêvant masculine, classiquem faire / profère féminine, classiquen longtemps / pénitents masculine, classiqueo bénévolence / lance féminine, classiquep vil / exil masculine, classiqueq guette / meure / jette féminine, classiqueb voici / éclairci masculine, classiquec vibre / libre féminine, classiqued cieux / yeux masculine, classiqueb étranges / d’anges féminine, classiquec long / plomb masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
153 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation scribd.com· Sources