Sagesse, 1881· I
II. « J’avais peiné comme Sisyphe »
J’avais peiné comme SisypheEt comme Hercule travailléContre la chair qui se rebiffe.
J’avais lutté, j’avais bâilléDes coups à trancher des montagnes,Et comme Achille ferraillé.
Farouche ami qui m’accompagnes,Tu le sais, courage païen,Si nous en fîmes des campagnes.
Si nous n’avons négligé rienDans cette guerre exténuante,Si nous avons travaillé bien !
Le tout en vain : l’âpre géanteA mon effort de tout côtéOpposait sa ruse ambiante.
Et toujours un lâche abritéDans mes conseils qu’il environneLivrait les clés de la cité.
Que ma chance fût mâle ou bonne,Toujours un parti de mon cœurOuvrait sa porte à la Gorgone.
Toujours l’ennemi suborneurSavait envelopper d’un piègeMême la victoire et l’honneur !
J’étais le vaincu qu’on assiège,Prêt à vendre son sang bien cher,Quand, blanche en vêtement de neige
Toute belle au front humble et fier,Une dame vint sur la nue,Qui d’un signe fit fuir la Chair.
Dans une tempête inconnueDe rage et de cris inhumains,Et déchirant sa gorge nue,
Le Monstre reprit ses cheminsPar les bois pleins d’amours affreuses,Et la dame, joignant les mains :
– « Mon pauvre combattant qui creuses,Dit-elle, ce dilemme en vain,Trêve aux victoires malheureuses !
« Il t’arrive un secours divinDont je suis sûre messagèrePour ton salut, possible enfin ! »
– « O ma Dame dont la voix chèreEncourage un blessé jalouxDe voir finir l’atroce guerre,
« Vous qui parlez d’un ton si douxEn m’annonçant de bonnes choses,Ma Dame, qui donc êtes-vous ? »
– « J’étais née avant toutes causesEt je verrai la fin de tousLes effets, étoiles et roses.
« En même temps, bonne, sur vous,Hommes faibles et pauvres femmes,Je pleure et je vous trouve fous !
« Je pleure sur vos tristes âmes,J’ai l’amour d’elles, j’ai la peurD’elles, et de leurs vœux infâmes !
« O ceci n’est pas le bonheur.Veillez, Quelqu’un l’a dit que j’aime,Veillez, crainte du Suborneur,
« Veillez, crainte du Jour suprême !Qui je suis ? me demandais-tu.Mon nom courbe les anges même,
« Je suis le cœur de la vertu,Je suis l’âme de la sagesse,Mon nom brûle l’Enfer têtu,
« Je suis la douceur qui redresse,J’aime tous et n’accuse aucun,Mon nom, seul, se nomme promesse
« Je suis l’unique hôte opportun,Je parle au Roi le vrai langageDu matin rose et du soir brun,
« Je suis la PRIÈRE, et mon gageC’est ton vice en déroute au loin ;Ma condition : « Toi, sois sage. »
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 25(aba) b
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a Sisyphe / rebiffe féminine, classiqueb travaillé / bâillé / ferraillé masculine, classiqueb montagnes / m’accompagnes / campagnes féminine, classiqueb païen / rien / bien masculine, classiqueb exténuante / géante / ambiante féminine, classiqueb côté / abrité / cité masculine, classiqueb environne / bonne / Gorgone féminine, classiqueb cœur / suborneur / l’honneur masculine, classiqueb piège / assiège / neige féminine, classiqueb cher / fier / Chair masculine, classiqueb nue / inconnue féminine, classiqueb inhumains / chemins masculine, classiqueb affreuses / creuses / malheureuses féminine, classiquec mains / vain masculine, classiquea divin / enfin masculine, classiqueb messagère / chère / guerre féminine, classiqueb jaloux / doux masculine, classiqueb choses / causes / roses féminine, classiquec êtes-vous / tous masculine, classiquea vous / fous masculine, classiqueb femmes / âmes / infâmes féminine, classiqueb peur / bonheur / Suborneur masculine, classiqueb j’aime / suprême / même féminine, classiqueb demandais-tu / vertu / têtu masculine, non classiqueb sagesse / redresse / promesse féminine, classiqueb aucun / opportun / brun masculine, classiqueb langage / gage / sage féminine, classiqueb loin / témoin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation scribd.com· Sources