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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sagesse, 1881· I

III. « Qu’en dis-tu, voyageur, des pays et des gares  »

Paul Verlaine· 17 quatrains, alexandrins, 68 vers

Qu’en dis-tu, voyageur,‖ des pays et des gares ?Du moins as-tu cueilli‖ l’ennui, puisqu’il est mûr,Toi que voilà fumant‖ de maussades cigares,Noir, projetant une ombre‖ absurde sur le mur ?

Tes yeux sont aussi morts‖ depuis les aventures,Ta grimace est la même‖ et ton deuil est pareil ;Telle la lune vue‖ à travers des mâtures,Telle la vieille mer‖ sous le jeune soleil.

Tel l’ancien cimetière‖ aux tombes toujours neuves !Mais voyons, et dis-nous‖ les récits devinés,Ces désillusions‖ pleurant le long des fleuves,Ces dégoûts comme autant‖ de fades nouveau-nés,

Ces femmes ! Dis les gaz,‖ et l’horreur identiqueDu mal toujours, du laid‖ partout sur les chemins,Et dis l’Amour et dis‖ encor la PolitiqueAvec du sang‖ déshonoré d’encre à leurs mains.

Et puis surtout ne va‖ pas l’oublier toi-mêmeTraînassant ta faiblesse‖ et ta simplicitéPartout où l’on bataille‖ et partout où l’on aime,D’une façon si triste‖ et folle, en vérité !

A-t-on assez puni‖ cette lourde innocence ?Qu'en dis-tu ? L'homme est dur,‖ mais la femme ? Et tes pleurs,Qui les a bus ? Et quelle‖ âme qui les recenseConsole ce qu’on peut‖ appeler tes malheurs ?

Ah les autres, ah toi !‖ Crédule à qui te flatte,Toi qui rêvais (c’était‖ trop excessif, aussi)Je ne sais quelle mort‖ légère et délicate ?Ah toi, l’espèce d’ange‖ avec ce vœu transi !

Mais maintenant les plans,‖ les buts ? Es-tu de force,Ou si d’avoir pleuré‖ t’a détrempé le cœur ?L’arbre est tendre s’il faut‖ juger d’après l’écorce,Et tes aspects ne sont‖ pas ceux d’un grand vainqueur.

Si gauche encore ! avec‖ l’aggravation d’êtreUne sorte à présent‖ d’idyllique engourdiQui surveille le ciel‖ bête par la fenêtreOuverte aux yeux matois‖ du démon de midi.

Si le même dans cette‖ extrême décadence !Enfin ! – Mais à ta place‖ un être avec du sens,Payant les violons‖ voudrait mener la danse,Au risque d’alarmer‖ quoique peu les passants.

N’as-tu pas, en fouillant‖ les recoins de ton âme,Un beau vice à tirer‖ comme un sabre au soleil,Quelque vice joyeux,‖ effronté, qui s’enflammeEt vibre, et darde rouge‖ au front du ciel vermeil ?

Un ou plusieurs ? Si oui,‖ tant mieux ! Et pars bien viteEn guerre, et bats d’estoc‖ et de taille, sans choixSurtout, et mets ce masque‖ indolent où s’abriteLa haine inassouvie‖ et repue à la fois…

Il faut n’être pas dupe‖ en ce farceur de mondeOù le bonheur n’a rien‖ d’exquis et d’alléchantS’il n’y frétille un peu‖ de pervers et d’immonde,Et pour n’être pas dupe‖ il faut être méchant.

– Sagesse humaine, ah ! j’ai‖ les yeux sur d’autres choses,Et parmi ce passé‖ dont ta voix décrivaitL’ennui, pour des conseils‖ encore plus moroses,Je ne me souviens plus‖ que du mal que j’ai fait.

Dans tous les mouvements‖ bizarres de ma vie,De mes « malheurs », selon‖ le moment et le lieu,Des autres et de moi,‖ de la route suivie,Je n’ai rien retenu‖ que la grâce de Dieu.

Si je me sens puni,‖ c’est que je le dois être.Ni l’homme ni la femme‖ ici ne sont pour rien.Mais j’ai le ferme espoir‖ d’un jour pouvoir connaîtreLe pardon et la paix‖ promis à tout Chrétien.

Bien de n’être pas dupe‖ en ce monde d’une heure,Mais pour ne l’être pas‖ durant l’éternité,Ce qu’il faut à tout prix‖ qui règne et qui demeure,Ce n’est pas la méchanceté,‖ c’est la bonté.

Versification

Forme
17 quatrains (quatrains)
Rimes
17(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
17 quatrains
Mots à la rime
a gares / cigares féminine, classiqueb mûr / mur masculine, classiquea aventures / mâtures féminine, classiqueb pareil / soleil masculine, classiquea neuves / fleuves féminine, classiqueb devinés / nouveau-nés masculine, classiquea identique / Politique féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea toi-même / aime féminine, classiqueb simplicité / vérité masculine, classiquea innocence / recense féminine, classiqueb pleurs / malheurs masculine, classiquea flatte / délicate féminine, classiqueb aussi / transi masculine, classiquea force / l’écorce féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquea d’être / fenêtre féminine, classiqueb engourdi / midi masculine, classiquea décadence / danse féminine, classiqueb sens / passants masculine, classiquea âme / s’enflamme féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea vite / s’abrite féminine, classiqueb choix / fois masculine, classiquea monde / d’immonde féminine, classiqueb d’alléchant / méchant masculine, classiquea choses / moroses féminine, classiqueb décrivait / fait masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea être / connaître féminine, classiqueb rien / Chrétien masculine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb l’éternité / bonté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation scribd.com· Sources