Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
« Au milieu de mes liberiez »
REQUESTE AU ROY.
Au milieu de mes liberiez,Dans un plein repos de ma vieOù mes plus molles voluptezSembloient avoir passé l’envie,D’un traict de foudre inopinéQue jetta le ciel mutinéDessus le comble de ma joyeMes desseins se virent trahis,Et moy d’un mesme coup la proyeDe tous ceux que j’avois hays.
Le visage des courtisansSe peignit en ceste advantureDes couleurs dont les mesdisansVoulurent peindre ma nature.Du premier traict dont le malheurSepara mon destin du leurMes amis changerent de face ;Ils furent tous muets et sourds,Et je ne vis en ma disgraceRien que moy-mesme à mon secours.
Quelques foibles soliciteursFaisoient encore un peu de mineD’arrester mes persecuteursSur le penchant de ma ruine ;Mais en un peril si pressantLeur secours fut si languissantEt ma guarison si tardive,Que la raison me resolutA voir si quelque estrange riveM’offriroit un port de salut.
Je fus long-temps à desseignerOù j’irois habiter la terre,Et, sur le poinct de m’esloigner,Mille peurs me faisoient la guerre :Car le soleil, qui chaque jourFaict si vite un si large tour,Ne visite point de contréeOù ces chefs de dissentionsNe donnent aisément l’entréeA quelqu’un de leurs espions.
Après cinq ou six mois d’erreurs,Incertain en quel lieu du mondeJe pourrois asseoir les terreursDe ma misere vagabonde,Une incroyable trahisonMe fit rencontrer ma prisonOù j’avois cherché mon azile :Mon protecteur fut mon sergent.O grand Dieu ! qu’il est difficileDe courre avecques de l’argent !
Le billet d’un religieux,Respecté comme des patentes,Fit espier en tant de lieuxLe porteur des Muses errantes,Qu’à la fin deux meschans prevosts,Fort grands voleurs et très-devots,Priant Dieu comme des apostres,Mirent la main sur mon collet,Et, tous disans leurs patenostres,Pillerent jusqu’à mon valet.
A l’esclat du premier appas,Esblouys un peu de la proye,Ils doutaient si je n’estois pasUn faiseur de fausse monnoye.Ils m’interrogeoient sur le prixDes quadruples qu’on m’avoit prisQui n’estoient pas du coin de France.Lors il me print un tremblement,De crainte que leur ignoranceMe jugeast prevostablement.
Ils ne pouvoient s’imaginer,Sans soupçon de beaucoup de crimes,Qu’on trouvast tant à butinerSur un simple faiseur de rimes,Et, quoy que l’or fût bon et beau,Aussi bien au jour qu’au flambeau,Ils croyoient, me voyant sans peine,Quelque fonds qu’on me desrobât,Que c’estoient des fueilles de chesneAvec la marque du sabat.
Ils disoient entr’eux sourdementQue je parlois avec la lune,Et que le diable àsseurementEstoit autheur de ma fortune ;Que, pour faire service à Dieu,Il falloit bien choisir un lieuOù l’object de leur tyrannieMe fist sans cesse discourirDu trespas plein d’ignominieQui me devoit faire perir.
Sans cordon, jartieres ny gans,Au milieu de dix hallebardes,Je flattois des gueux arrogansQu’on m’avoit ordonné pour gardes,Et nonobstant, chargé de fers,On m’enfonce dans les enfersD’une profonde et noire cave,Où l’on n’a qu’un peu d’air puantDes vapeurs de la froide baveD’un vieux mur humide et gluant.
Dedans ce commun lieu de pleurs,Où je me vis si miserable,Les assassins et les voleursAvoient un trou plus favorable.Tout le monde disoit de moyQue je n’avois ny foy ny loy,Qu’on ne cognoissoit point de viceOù mon ame ne s’adonnât,Et, quelque traict que j’escrivisse,C’estoit pis qu’un assassinat ;
Qu’un sainct homme de grand esprit,Enfant du bien heureux Ignace,Disoit en chese et par escritQue j’estois mort par contumace, .Que je ne m’estois absentéQue de peur d’estre executéAussi bien que mon effigie ;Que je n’estois qu’un suborneur,Et que j’enseignois la magieDedans les cabarets d’honneur ;
Qu’on avoit bandé les ressortsDe la noire et forte machineDont le souple et le vaste corpsEstend ses bras jusqu’à la Chine ;Qu’en France et parmy l’estrangerIls avoient dequoy se vangerEt dequoy forger une foudreDont le coup me seroit fatal,En deust-il couster plus de poudreQu’ils n’en perdirent à Wital ;
Que, par le sentiment chrestienD’une charité volontaire,Infinité de gens de bienAvoient entrepris mon affaire ;Qu’on estoit si fort irrité,Qu’en despit de la verité,Que Jesus-Christ a tant aymée,Pour les interests du clergéOn me vouloit voir en fuméeSoudain que je serois jugé.
Et le gaillard Pere Guerin,Qui tous les jours faict à la chesePlus de leçons à TabarinQu’à tous les clercs d’un dioceze,Ce vieux bateleur desguisé,Comme s’il eust bien disposéEt ciel et terre à ma ruine,Preschoit qu’à peu de jours de làLa justice humaine et divineM’immoleroit à Loyola.
On employe, de par le roy,De la force et de l’artifice,Comme si Lucifer pour moyEust entrepris sur la justice.A Paris, soudain que j’y fus,J’entendois par des bruits confusQue tout estoit prest pour me cuire,Et je doutois avec raisonSi ce peuple m’alloit conduireA la Greve ou dans la prison.
Icy donc, comme en un tombeau,Troublé du peril où je resve,Sans compagnie et sans flambeau,Tousjours dans le discours de Greve,A l’ombre d’un petit faux jourQui perce un peu l’obscure tourOù les bourreaux vont à la queste,Grand roy, l’honneur de l’univers,Je vous presente la requesteDe ce pauvre faiseur de vers.
Je demande premierementQu’on supprime ce grand volume,Qui brave trop insolemmentLa captivité de ma plume,Et que monsieur le Cardinal,Après m’avoir fait tant de mal,Pour l’amour de Dieu se retienne :Il va contre la charité,Et choque une vertu cbrestienneQuand il choque ma liberté ;
Qu’on remonstre aux religieux,A qui mon nom semble un blasphemeQue leur zele est injurieuxDe vouloir m’oster le baptesme ;Que les crimes qu’ils ont preschez,Incogneus aux plus desbauchez,Sont eontrouvez pour me destruïre,Et sement un subtil appasPar où l’ame se peut instruireAu vice qu’elle ne sçait pas ;
Que, si ma plume avoit commisTout le mal qu’il -vous font entendre,La fureur de mes ennemisM’auroit desjà reduit en cendre ;Que leurs escrits et leurs abois,Qui desjà depuis tant de moisFont la guerre à mon innocence,M’auroient fait faire mon procez,Si dans ma plus grande licenceJe n’avois esvité l’excez ;
Que c’est un procédé nouveau,Dont Ignace estoit incapable,De fouiller l’air, la terre et l’eau,Pour rendre un innocent coulpable ;Qu’autrefois on a pardonnéCe carnaval desordonnéDe quelques uns de nos poetesQui se trouverent convaincusD’avoir sacrifié des bestesDevant l’idole de Bachus ;
Qu’à mon exemple nos rimeursNe prendront point ce privilege,Et que mes escrits et mes mœursOnt en horreur le sacrilege ;Que mon confesseur soit tesmoinSi je ne rends pas tout le soinQu’un bon chrestien doit à l’Eglise,Et qu’on ne voit en aucun lieuQu’un vers de ma façon se liseQui soit au deshonneur de Dieu ;
Que l’honneur, la pitié, le droict,Sont violez en ma poursuite,Et que certain Pere voudroitN’avoir point empesché ma fuite ;Mais la honte d’avoir manquéCe qu’il a si fort attaquéDemande qu’on m’aneantisse.De peur que, me rendant au roy,Les marques de son injusticeNe survivent avecques moy.
Juste Roy, protecteur des loix,Vous sur qui l’equité se fonde,Qui seul emportez sur les roysCe tiltre, le plus grand du monde,Voyez avec combien de tortVostre justice sent l’effortDu tourment qui me desespere :En France, on n’a jamais souffertCeste procedure estrangereQui vous offence et qui me perd.
Si j’estois du plus vil mestierQui s’exerce parmy les rues,Si j’estois fils de savetierOu de vendeuse de morues,On craindroit qu’un peuple irrité,Pour punir la temeritéDe celuy qui me persecute,Ne fist avec seditionCe que sa fureur executeEn son aveugle esmotion.
Après ce jugement mortel,Où l’on a veu ma renomméeEt mon portraict sur leur autelN’estre plus qu’un peu de fumée,Falloit-il chercher de nouveauLes matieres de mon tombeau ?Falloit-il permettre à l’envieD’employer ses injustes soinsPour faire icy languir ma vieEn l’attente de faux tesmoins ?
Mais quelques peuples si lointains,Dont la nouvelle intelligencePuisse accompagner les desseinsDe leur cruelle diligence,Que des lutins, des loups-garoux,Obeissant à leur courroux,Viennent icy pour me confondre,Dieu, qui leur serrera la voix.Pour mon salut fera respondreLa saincte authorité des loix.
Qui peut avoir assez de front,Quels fols ont assez de licencePour ne se taire avec affrontA l’abord de mon innocence ?Et, quoy que la canaille ait ditPour l’argent ou pour le creditDont on leur a jette l’amorce,Dans les mouvemens de leurs yeuxOn verra qu’ils parlent par forceDevant des juges et des Dieux.
O grand maistre de l’univers,Puissant autheur de la nature,Qui voyez dans ces cœurs perversL’appareil de leur imposture ;Et vous, saincte mere de Dieu,A qui les noirs creux de ce lieuSont aussi clairs que les estoilles,Voyez l’horreur où l’on m’a mis,Et me desveloppez des toilesDont m’ont enceint mes ennemis !
Sire, jettez un peu vos yeuxSur le precipice où je tombe ;Saincte image du roy des cieux,Rompez les maux où je succombe.Si vous ne m’arrachez des mainsDe quelques morgueurs inhumainsA qui mes maux donnent à vivre,L’hyver me donnera secours :En me tuant, il me delivreDe mille trespas tous les jours.
Qu’il plaise à Vostre MajestéDe se remettre en la memoireQue par fois mes vers ont estéLes messagers de vostre gloire,Comme pour accomplir mes vœux,Encor aujourd’huy je ne veuxRavoir ma liberté premiereQue pour la mettre en ce devoir,Et ne demande la lumiereQue pour l’honneur de vous revoir.
Dans ces lieux vouez au malheur,Le soleil, contre sa nature,A moins de jour et de chaleurQue l’on n’en faict à sa peinture.On n’y voit le ciel que bien peu,On n’y voit ny terre ny feu ;On meurt de l’air qu’on y respire ;Tous les objects y sont glacez,Si bien que c’est icy l’empireOù les vivans sont trespassez.
Comme Alcide força la mortLors qu’il luy fit lascher Thesée,Vous ferez avec moins d’effortChose plus grande et plus aisée :Signez mon eslargissement ;Ainsi, de trois doigts seulement,Vous abatrez vingt et deux portesEt romprez les barres de ferDe trois grilles qui sont plus fortesQue toutes celles de l’enfer.
330 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources