Œuvres complètes, 1632· Seconde partie
Au roy
SUR SON RETOUR DE LANGUEDOC.
Jeune et victorieux monarque,Dont les exploits si glorieuxOnt donné de l’envie aux DieuxEt de la frayeur à la Parque,Qu’attendez-vous plus des destins ?C’est assez puny de mutins,C’est assez desmoly de villes ;Nous sçavons bien que desormaisLa fureur des guerres civilesNe nous sçauroit oster la paix.
Laissez là ces terres estrangesOù vous faictes tant de desers ;Boisset prepare des concers,Et moy des vers à vos louanges.Paris ne fut jamais si beau.Les sources de Fontainebleau,Rompant leurs petits flots de verreContre les murs de leurs rempars,Ne murmurent que de la guerreQui les prive de vos regars.
Dans les allégresses publiques,Mesme en célebrant vos vertus,Nos visages sont abatusEt nos ames melancoliques ;Vos exploicts, qu’on nous faict ouyr,Ne peuvent sans nous resjouyrVous donner de la renommée,Et ne peuvent sans nous fascherExposer au sort de l’arméeUn roy que nous avons si cher.
Dans ce sanglant mestier des armesOù vos bras sont trop exercez,D’autant de sang que vous versezLe peuple verse icy des larmes,Le demon ennemy du jour,Noyant les astres de la courDans l’horreur de ses fleuves sombres,Partage vostre estât aux mortsEt bastit l’empire des ombresDe la ruine de nos corps.
Si les fureurs estoient hardiesA ce poinct que leur cruautéAttaquast vostre MajestéDe leurs funestes maladies,Quelle si secourable mainPeut fournir le secours humain,Ou quelle assistance divineVous pourroit si soudain guerir,Que la peur de nostre ruineNe nous eust plustost fait mourir ?
Revenez au sein de la France ;C’est où les astres les plus douxEncore pour l’amour de vousAdouciront leur influence ;Tous les plus gracieux climats,Qui sans gresles et sans frimatsPeuvent accomplir leur année,Dans leur plus favorable jour,N’ont rien d’esgal à la journéeDe vostre bien-heureux retour.
Vostre demon, tenant la guerreReduitte à sa devotion,Laisse gronder l’ambitionDes plus vaillans Roys de la terre ;On n’en void point du temps passéDe qui le renom effacéNe vous rende un muet hommage,Et le marbre, devant vos lys,Est honteux de servir d’imageA leurs exploicts ensevelis.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources