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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Seconde partie

Elegie

Théophile de Viau· 296 vers

Souverain qui regis l’influence des versAussi bien que tu fais mouvoir tout l’universAme de nos esprits, qui dans nostre naissanceInspiras un rayon de ta divine essence,Pourquoy ne m’as-tu fait les sentimens meilleurs ?Pourquoy tes beaux tresors sont-ilz coulez ailleurs ?Je voy de toutes parts des escrivains sans nombre,Dont la grandeur a mis mon petit nom à l’ombre.Je n’ay qu’un pauvre fond d’un mediocre esprit,Où je vay cultiver ce que le Ciel m’apprit ;Des tristes sons rimeurs, d’un style qui se traine,Espuisent tous les jours ma languissante veine.Si j’avois la vigueur de ces fameux Latins,Ou l’esprit de celuy qui força les destins,Qui vit à ses chansons les Parques desarméesEt de tous les damnez les tortures charmées,Quand pour l’amour de luy le prince des enfersLaissa vivre Euridice et la tira des fers ;Ou, si c’est trop d’avoir ces merveilleux genies,Qu’à nostre siecle infame à bon droit tu denies,Je me contenterois d’esgaler en mon artLa douceur de Malherbe ou l’ardeur de Ronsart,Et mille autres encore à qui je fais hommage,Et de qui je ne suis que l’ombre et que l’image.Je donnerois ma plume à ces soins violans,A peindre ces sanglots et ces desirs bruslans.Que depuis peu de jours quelque demon allumeDans mon sang, où l’amour se plaist et me consume.Si mes vers retenoient encore la ferveurQui les fit autrefois naistre pour la faveur,Et tant d’ecrits perdus, que pour chanter leur Dame,Mille de mes amis m’ont arraché de l’ameO Cloris, qui te sçais si bien faire adorer,Qui l’ame par les yeux m’as peu si bien tirer,Beauté que désormais je nommeray mon ange,Je le consacrerais sans doute à ta louange ;J’ay si peur que ma Muse ait perdu ses appasA flater vainement ceux que je n’aime pas,Que ma plus belle ardeur aujourd’huy se retire,M’estant si necessaire à ce nouveau martire,Et qu’au meilleur besoin, mes esprits finissansNe me fournissent plus que des vers languissans.Mon esprit, espuisé dans des travaux funestes,N’aura pour ton subject rien gardé que des restes.Cloris, je le confesse, et qu’en ce beau desseinMon ardeur s’amortit en mon timide soin ;Mais le feu de l’amour, qui s’est rendu le maistreDe tous mes sentimens, la peut faire renaistre,Et sa douce fureur, par un traict de tes yeux,Peut rendre à mon esprit ce qu’il avoit de mieux.Ainsi, sur cet espoir dont ta beauté me date,Ta beaulé dont le feu par tous moyens esclate,Encore mon esprit ose se faire fortDe sauver ton merite et mon nom de la mort.Je conçois un poëme en l’ardeur qui me pique,De ce vaste dessein qu’on appelle heroïque.Je sçay que les François n’ont pas encor aprisDe pousser dans ce champ leurs delicats esprits ;Je me veux engager à ce penible ouvrage,Car tu m’en fourniras la force et le courage.Si je suis le premier à ce divin effort,Ce n’est à mon advis que le plaisir du sort,Qui, voulant que premier ceste œuvre j’escrivisse,Voulut que le premier ceste beauté je visse,Et que dans tes appas je prinsse une chaleur,Où les sœurs d’Appollon n’ont rien donné du leur,Où rien que ton objet ma passion n’allume,Où je n’ay que ta main pour conduire ma plume.O Dieux, pourray-je bien, sans vous fascher un peu,Suivre les mouvemens de mon aveugle feu ?Desjà comme l’amour m’engage à la furie,Je croy que l’adorer n’est pas idolatrie ;Deussay-je despiter vostre divin courroux,Tout ce que j’en veux dire est au dessous de vous ;S’il vous plaist que le monde uniquement vous ayme,Si vous voulez purger la terre du blaspheme,Faire que les mortels rendent la libertéDe leurs desirs pervers à vostre volonté,Sans les espouvanter de l’esclat du tonnerre,Changez-vous en Cloris et venez sur la terre.Alors de vostre amour ils seront tous ravis,Alors absolument vous en serez servis.Il est vray que tout cede à l’amoureuse peine,Que Paris et sa ville ont bruslé pour Heleine,Et les antiquitez font voir aux curieuxQue l’Aube mist Titon dans le siege des Dieux ;Et de tant de beautez qui furent les maistressesDe l’aisné de Saturne on en fait des Deesses,Qui n’ont esté pourtant, non plus que leur amant,Que le triste butin d’un mortel monument.Mais, d’autant que l’amour est le bien de la vieQui seul ne peut jamais esteindreson envie,Qui tousjours dans la peine espere le plaisir,Qui dans la resistance augmente le desir,Et que les sentimens de ceste douce flameSuivent jusqu’à la fin les derniers traits de l’ame,On a creu de l’amour qu’il estoit immortel,Et qu’aussi son subject ne peut estre que tel.Ainsi ces Dieux payens furent ce que nous sommes,Ainsi les vrais amans seront plus que les hommes.Pour moy, qui n’ay souffert que d’un jour seulement ;Je n’oze m’asseurer de passer pour amant ;Je ne sçay si l’Amour me croit de son empire,Depuis si peu de temps qu’il voit que je souspire ;Il faut bien que ce soit un objet violent,Pour me donner si tost un desir si bruslant,Ou que mon ame soit d’une matiere aiséeEt d’une humeur bien prompte à se voir embrasée.Ce feu brusle si viste à force qu’il me plaistQu’à peine ay-je loisir de regarder qu’il est.Les Dieux, qui peuvent tout avec les Destinées,S’aident de mille maux et de beaucoup d’années,Et faut que des soleils l’un l’autre se suivansA force d’esclairer esteignenl les vivans,Qu’un siecle, ce flambeau, passe sur nostre vie,Et Cloris d’un traict d’œil me l’a desj’a ravie.Mes sens, enveloppez dans un profond sommeil,Ne sçavent plus que c’est des clartez du soleil ;Mes premiers sentimens sont dans la sepulture ;Ton amour, ô Cloris, a changé ma nature ;L’esclat des diamans ny du plus beau metal,Bacchus, tout Dieu qu’il est, riant dans le cristal,Au prix de tes regards n’ont point trouvé la voyeQui conduit dans mon ame une parfaite joye.Si le sort me donnoit la qualité de roy,Si les plus chers plaisirs s’adressoient tous à moy,Si j’estois empereur de la terre et de l’onde,Si de ma propre main j’avois basti le monde,Et, comme le soleil, de mes regards produictTout ce que l’univers a de fleur et de fruict,Si cela m’arrivoit, je n’aurois pas tant d’aiseNy tant de vanité que si Cloris me baise ;Mais j’entens d’un baiser où le cœur puisse allerAvec les mouvemens des yeux et du parler,Que son ame sans peine avec moy s’entretienne,Et que sa volonté seconde un peu la mienne.Amans qui vous piquez vers un object forcé,Qui ne sçavez que c’est d’un baiser bien pressé,Qui ne trouvez l’amour que dans la tyrannieEt n’aymez les faveurs qu’en tant qu’on vous les nieQue vous estes heureux en vos lasches desirs,Puisque mesme vos maux font naistre vos plaisirs !Pour moy, chere Cloris, je n’en suis pas de mesmeJe ne sçaurois aimer si je ne voy qu’on m’aime,Et, si peu qu’on refuse à ma saincte amitié,Je sens que mon ardeur decroist de la moitié.J’entens que le salaire egale mon service ;Je pense qu’autrement la constance est un vice,Qu’amour bait ces esprits qui luy sont trop devots,Et que la patience est la vertu des sots ;Ce que je dis, Cloris, avec plus d’assuranceD’autant que je te voy flatter mon esperance,Et que, pour nous tenir dans cet heureux lien,Je voy desjà d’accord ton esprit et le mien.Aymons-nous, je te prie, et, lorsque mon visageTe voudra rebuter, ou mon poil, ou mon aage,Regarde en mon esprit où j’ay mis ton tableau ;Lors tu verras en moy quelque chose de beau :Tu te verras logée en un petit empireOù l’esprit de l’amour avecques moy souspire ;Il se tient glorieux de recevoir ta loy,Et semble qu’il poursuit mesme dessein que moy.Si je vay dans tes yeux, il y va prendre place ;Je ne voy là dedans que ses traicts et ma face.Je doute s’il y fait ou mon bien ou mon mal,Et ne sçay plus s’il est mon maistre ou mon rival.Je cognois bien l’amour, je sçay qu’il est perfide,Et, si pour le chasser je suis un peu timide,Je Iuy feray tousjours un traictement humain,Puis que je l’ay receu d’une si bonne main,Puis que c’est toy, Cloris, après l’avoir fait naistre,Qui l’as mis dans mon ame, où ton œil est le maistre,Où tu vis absolue en tes commandemens,Où ton vouloir preside à tous mes sentimens.C’est par toy que ces vers, d’une vaine animée,S’en vont à ma faveur flatter la Renommée ;Mais je dirai partout que tes seules beautezOnt esté le demon qui me les a dictez,Et, tant que tes regards luiront à ma pensée,Sans ouvrir une veine aucunement forcée,Ma muse se promet de meriter un jourQue ses vers soient nommez les fruicts de ton amour.Autant que ton humeur ayme la poësie,Je te prie, Ô Cloris, ayde ma frenesie,Et, puisque je m’engage à ce divin project,Ne te lasse jamais de me servir d’objet.Aujourd’huy donne-moy tes beaux cheveux à peindre,Tu verras une plume au Pactole se teindreEt d’une lettre d’or graver, selon mes vœux,Mon ame entrelacée avecques tes cheveux.Je ne veux point laisser ma passion oysive,Ma veine est pour Cloris et sans fond et sans rive ;Demain je descrirai ces yeux et ce beau front ;Pour elle mon genie est abondant et prompt,Et, pour voir que ma veine en ce subject tarisse,Il faudra voir plustost que sa beauté perisse,Que mes yeux dans ses yeux ne treuvent plus d’amourC’est-à-dire il faut voir perir l’astre du jour.Car je ne pense point que ses attraicts succombentSous l’injure des ans : tant que les eieux ne tombent,Ils se renforceront au lieu de deffaillir,Comme l’or s’embellit à force de vieillir,Et comme le soleil, à qui le vieil usageN’a point osté l’ardeur ny changé le visage.Toutesfois il n’importe à mon contentementQue mon soleil esclaire ou meure promptement,Puis que desjà ma vie à demy consomméeNe ne peut asseurer d’estre long-temps aymée,Que je dois deffaillir à ce divin flambeau,Et perdre avecques moy sa memoire au tombeau.Mais, tandis que le ciel me souffrira de vivreEt que le traict d’amour me daignera poursuivre,Je me veux consommer dans ce plaisir charmantEt me resous de vivre et mourir en aymant.Je sçay bien que Cloris ne me veut pas contraindreAu soin perpetuel de servir et de craindre ;Qu’elle a des mouvemens sujects à la pitié,Et qu’au moins sa raison songe à mon amitié.Cloris, si je venois, aveuglé de tes charmes,Le cœur tout en souspirs et les yeux tous en larmes,Demander instamment un amoureux plaisir,Je croy que ton amour m’en laisserait choisir.Maintenant que le.ciel despouille les nuages,Que le front du printemps menasse les orages,Que les champs comme toy paraissent embellisDe quantité d’œillets, de rozes et de lis,Que tout est sur la terre, et qu’une humeur fecondeQu’attire le soleil fait rajeunir le monde,Comme si j’avois part à la faveur des cieux,Qui redonne l’enfance à ces bocages vieux,Et que ce renouveau, qui rend tout agreable,Me rendist à tes yeux plus jeune et plus aymable,Je te veux conjurer avec des vœux discretsDe passer avec moy quelques momens secrets.Nous irons dans des bois, sous des fueillages sombresOù jamais le soleil n’a sceu forcer les ombres ;Personne là dedans n’entendra nos amours :Car je veux que les vents respectent nos discoursEt que chaque ruisseau plus vistement s’enfuyeDe devant tes regards, de peur qu’il ne t’ennuye.Maintenant que le roy s’esloigne de Paris,Suivy de tant de gens au carnage nourris,Qui, dans ces chauds climats, vont recueillir les restesDu danger des combats et de celuy des pestes,Il faut que je le suive, et Dieu, sans me punir,Cloris, ne te sçauroit empescher d’y venir.Si tu fais ce voyage, (et mon amour te prieD’y ramener tes yeux, car c’est là ma patrie,C’est où les rais du jour daignerent devalerPour faire vivre un cœur que tu devois brusler,Là tu verras un fonds où le paysan moissonneMes petits revenus sur les bords de Garonne,Le fleuve de Garonne, où de petits ruisseauxAu travers de mes prez vont apporter leurs eaux,Où des saules espais leurs rameaux verds abaissentPleins d’ombre et de frescheur sur mes troupeaux qui paissent.Cloris, si tu venois dans ce petit logis,Combien qu’à te l’offrir de si loin je rougis,Si ceste occasion permet que tu l’approches,Tu le verras assis entre un fleuve et des roches,Où sans doute il falloit que l’amour habitastAvant que pour le ciel la terre il ne quittast.Dans ce petit espace, une assez bonne terre,Si je la puis sauver du butin de la guerre,Nous fournira des fruicts aussi delicieuxQui s-çauroient contenter ou ton goust ou tes yeux.Mais, afin que mon bien d’aucun fard ne se voile,Mes plats y sont d’estain et mes rideaux de toile ;Un petit pavillon, dont le vieux bastimentFut massonné de brique et de mauvais ciment,Monstre assez qu’il n’est pas orgueilleux de nos tiltres ;Ses chambres n’ont plancher, toict, ny portes, ny vitres,Par où les vents d’yver, s’introduisans un peu,Ne puissent venir voir si nous avons du feu.Je ne veux point mentir, et, quand le sort avare,Qui me traicte si mal, m’eust esté plus barbareEt qu’il m’eust fait sortir d’un sang moins recogneu,Je te confesserois d’où je serois venu,Que j’ay bien plus de peine à descouvrir ma faceDevant tes yeux si beaux qu’à te monstrer ma race.Dans l’estat où je suis, j’ay bien plus de raisonDe te faire agreer mes yeux que ma maison.Je jure les rayons dont ta beauté m’esclaireQue le but de mon ame est le soin de te plaire,Et que j’ay me si fort ta veue et tes proposQu’à ton suject la nuicl est pour moy sans repos,Et, sans faire l’amour à la façon commune,Sans accuser pour toy le ciel ny la fortune,Sans me plaindre si fort, j’ay ce coup plus profondQue les autres mortels, j’ayme mieux qu’ils ne font ;Et, si ton cœur n’en tire une preuve assez bonne,De ces vers insensez que mon amour te donne,Pour m’en justifier à tes yeux adorez,Je respandray le sang d’où je les ay lirez,Si ton humeur estoit de me le voir respandre,Et qu’autrement ton cœur ne me voulust entendre.

296 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources