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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Seconde partie

Elegie

Théophile de Viau· 110 vers

Depuis ce triste jour qu’un adieu malheureuxM’osta le cher object de mes yeux amoureux,Mon ame de mes sens fut toute des-unie,Et, privé que je fus de vostre compagnie,Je me treuvay si seul avecques tant d’effroyQue je me crus moy-mesme estre esloigné de moy.La clarté du soleil ne m’estoit point visible,La douceur de la nuict ne m’estoit point sensible,Je sentois du poison en mes plus doux repasEt des gouffres par tout où se portoient mes pas.Depuis, rien que la mort n’accompagna ma vie,Tant me cousta l’honneur de vous avoir suivie.O Dieux qui disposez de nos contentemens,Les donnez-vous tousjours avecques des tourmens ?Ne se peut-il jamais qu’un bon succez arriveA l’estat des mortels qu’un mauvais ne le suive ?Meslez-vous de l’horreur au sort plus gracieuxDe celuy des humains que vous aimez le mieux ?Icy vostre puissance est en vain appellée ;Comme un corps a son ombre, un costau sa valée ;Ainsi que le soleil est suivy de la nuict,Tousjours le plus grand bien à du mal qui le suit.Lorsque le beau Paris accompagnoit Heleine,Son ame de plaisir voit la fortune pleine ;Mais le sort ce bonheur cruellement vengea :Car, comme avec le temps la fortune changea,De sa prosperité nasquit une misereQui fit brusler sa ville et massacrer son pere.Bien que dans ce carnage on vist tant de malheurs,Qu’on versast dans le feu tant de sang et de pleurs,Je jure par l’esclat de vostre beau visageQue pour l’amour de vous je souffre davantage :Car, si long-temps absent des graces de vos yeux,Il me semble qu’on m’a chassé d’auprès des DieuxEt que je suis tombé par un coup de tonnerreDu plus haut lieu du ciel au plus bas de la terre.Depuis, tous mes plaisirs dorment dans le cercueil.Aussi vrayment depuis je suis vestu de dueil,Je suis chagrin par tout où le plaisir abonde,Je n’ay plus nul soucy que de desplaire au monde.Comme, sans me flatter, je vous proteste icyQue le monde ne fait que me desplaire aussi.Au milieu de Paris je me suis fait ermite ;Dedans un seul object mon esprit se limite ;Quelque part où mes yeux me pensent divertir,Je traine une prison d’où je ne puis sortir ;J’ay le feu dans les os et l’ame deschiréeDe ceste flesche d’or que vous m’avez tirée.Quelque tentation qui se presente à moy,Son appas ne me sert qu’à renforcer ma foy.L’ordinaire secours que la raison apporte,Pour rendre à tout le moins ma passion moins forteL’irrite d’avantage et me fait mieux souffrirUn tourment qui m’oblige en me faisant mourir.Contre un dessein prudent s’obstine mon courage,Ainsi que le rocher s’endurcit à l’orage ;J’aime ma frenesie et ne sçaurois aimerAucun de mes amis qui la voudroit blasmer.Aussi ne crois-je point que la raison consenteDe m’approcher tandis que vous serez absente.J’entends que ma pensée esprouve incessammentTout ce que peut l’ennuy sur un fidelle amant ;J’entends que le soleil avecques moy s’ennuye,Que l’air soit couvert d’ombre et la lerre de pluye,Que, parmy le sommeil, de tristes visionsEnveloppent mon ame en leurs illusions,Que tous mes sentimens soient meslez d’une rage,Qu’au lict je m’imagine estre dans un naufrage,Tomber d’un precipice et voir mille serpensDans un cachot obscur autour de moy rampans.Aussi bien, loin de vous, une vie inhumaineSans doute me sera plus aimable et plus saine,Car je ne puis songer seulement au plaisirQu’une mort ne me vienne incontinent saisir.Mais, quand le ciel, lassé du tourment qu’il me livre,Sous un meilleur aspect m’ordonnera de vivre,Et qu’en leur changement les astres inconstansMe pourront amener un favorable temps,Mon ame à vostre objet se trouvera changéeEt de tous ces malheurs incontinent vengée.Quand mes esprits seroient dans un mortel sommeil,Vos regards me rendront la clarté du soleil ;Dessus moy vostre voix peut agir de la sorteQue le zephire agit sur la campagne morte.Voyez comment Philis renaist à son abord :Dejà l’hyver contre elle a finy son effort.Desormais nous voyons espanouir les roses,La vigueur du printemps reverdit toutes choses,Le ciel en est plus gay, les jours en sont plus beaux,L’aurore en s’habillant escoute les oyseaux ;Les animaux des champs, qu’aucun soucy n’outrage,Sentent renouveller et leur sang et leur age,Et, suivans leur nature et l’appetit des sens,Cultivent sans remords des plaisirs innocens.Moy seul, dans la saison où chacun se contente,Accablé des douleurs d’une cruelle attente,Languy sans reconfort, et tout seul dans l’hyverNe voy point de printemps qui me puisse arriver.Seul je vois les forests encore desolées,Les parterres deserts, les rivieres gelées,Et, comme ensorcelé, ne puis gouster le fruictQu’à la faveur de tous ceste saison produit.Mais, lorsque le soleil adoré de mon ameDu feu de ses rayons reschauffera ma flame,Mon printemps reviendra, mais mille fois plus beauQue n’en donne aux mortels le celeste flambeau.Si jamais le destin permet que je la voye,Plus que tous les mortels tout seul j’auray de joye.O Dieux ! pour deffier l’horreur du monument,Je ne demande rien que cela seulement.,

110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources