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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Seconde partie

Ode

Théophile de Viau· 110 vers

Perfide,je me sens heureuxDe ma nouvelle servitude ;Vous n’avez point d’ingratitudeQui rebute un cœur amoureux.Il est bien vray que je me fascheDu fard où vostre teint se cache ;Nature a mis tout son creditA vous faire entierement belle ;L’art qui pense mieux faire qu’elleMe deplaist et vous enlaidit.

L’esclat, la force et la peintureDe tant et de si belles fleurs,Que l’aurore avecques ses pleursTire du sein de la nature,Sans fard et sans deguisementNous donne bien plus aisementLe plaisir d’une odeur naïfve ;Leur object nous contente mieuxEt se monstre devant nos yeuxAvec une couleur plus vive.

Les oyseaux, qui sont si bien teints,Ne couvrent point d’une autre imageLe lustre d’un si beau plumageDont la nature les a peints,Et leur celeste melodie,Plus aimable qu’en ArcadieN’estoient les flageolets des Dieux,Prend elle-mesme ses mesures,Choisit les tons, fait les cesures,Mieux que l’art le plus curieux.

L’eau de sa naturelle sourceTreuve assez de canaux ouvertsPour traîner par les plis diversLa facilité de sa course ;Ses rivages sont verdissans,Où des arbrisseaux fleurissansOnt tousjours la racine fresche ;L’herbe y croist jusqu’à leur gravier,Mais une herbe que le bouvierN’apporta jamais à sa cresche.

Ces petits cailloux bigarezEn des diversitez si belles,Où trouveroient-ils des modelles,Qui les fissent mieux figurez ?La nature est inimitable,Et dans sa beauté veritableElle éclatte si vivementQue l’art gaste tous ses ouvragesEt luy fait plustost mille outragesQu’il ne luy donne un ornement.

L’art, ennemy de la franchise,Ne veut point estre recogneu ;Mais l’Amour, qui ne va que nu,Ne souffre point qu’on se deguise.Les Nymphes, au sortir des eaux,D’un peu de jonc et de roseauxSe font la coiffure et la robbe,Et les yeux du Satyre ont droictDe regretter encor l’endroictQue le vestement leur desrobbe.

Si vous sçaviez que peut l’effortDe vostre beauté naturelleEt combien de vainqueurs pour elleImplorent l’aide de la mort,Vous casseriez ces pots de terre.De bois, de coquille, de verre,Où vous renfermez vos onguens ;La nuict vous quitteriez le masque,Et perdriez ceste humeur fantasqueDe dormir avecques vos gans.

Lorsque vous serez hors d’usageEt que l’injure de vos ansAppellera les courtisansA l’amour d’un plus beau visage,Quand vos appas seront ostez,Que les rides de tous costezAuront coupé ce front d’albastre,Taschez lors d’excroquer l’amour,Et, si vous pouvez, chasque jourFaites-vous de cire ou de plastre.

Si le ciel me faict vivre assezPour voir la fin de vostre gloireEt me punir de la memoireDe nos contentemens passez,Je croy que je seray bien aise,Ne trouvant plus rien qui me plaise,Au visage que vous aurez,De revoir l’Amour et les GracesEt d’en aller baiser les tracesSur le fard dont vous userez.

Mais aujourd’huy, belle Perside,Vos jeunes yeux seront tesmoinsQu’il faut un siecle pour le moinsPour vous amener une ride.L’Aurore, qui dedans mes versVoit apprendre à tout l’universQue vostre beauté la surmonte,Arrachant de ses beaux habitsEt les perles et les rubis,Elle pleure et rougit de honte.

Elle n’est point rouge au matin,D’autant que Titon l’a baisée,Et ne verse point sa roséePour la marjolaine et le tin.La rougeur qui paroist en elle,C’est de voir Perside trop belle,Et l’humidité de ses pleurs,Quoy que chante la poésie,Ce sont des pleurs de jalousieEt des marques de ses douleurs.

110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources