Œuvres complètes, 1632· Seconde partie
Elegie
A Monsieur de Pesé.
Unique confident de ma nouvelle flame,Toy seul que j’ay laissé lire au fond de mon ame,Toy chez qui mon secret demeure sans danger,Qui sçais comme tu dois me plaindre et me venger,Escoute, je te prie, une plainte forcée,Qu’un vif ressentiment arrache à ma pensée.Celle à qui j’ay donné mon ame à gouvernerFait le pis qu’elle peut, afin de la damner ;Tous les jours son orgueil, contre sa conscience,Par de nouveaux affronts combat ma patience ;Je ne puis plus porter la pesanteur des fersQue j’ay depuis deux ans honteusement souffers.Helas ! quand ma raison remet en ma mémoireCe que tu me disois au rivage de Loire,Lors qu’avec tant d’honneur et de bon traitementTu voulois divertir mon mecontentement,Je me veux repentir d’avoir esté rebelleA ton opinion, quoy quelle fust cruelle.Quoy que ce fust m’oster la lumiere du jour,Tu m’aurois fait plaisir de me guerir d’amour.Si tu sçavois combien cela me fait de peine,Combien ceste fureur deguise une ame saine,Combien ceste molesse enchante la vertu,Sous quel effort l’esprit y demeure abatu,Et comment l’honneur mesme y compatit encore,Tu maudirois pour moy la beauté que j’adore,Mais avec qui bien tost je t’oserois jurerVivre indifferemment au lieu de l’adorer.Je sens que ma raison fremit de mes supplices,Que mon affection se rend à ses malices ;Elle est insupportable en sa legereté,Elle a trop peu de soin et trop de liberté ;Elle voit dans mon ame, et, sans m’ouvrir la sienne,Elle veut posseder absolument la mienne.Tu sçais comment l’Amour peut forcer quelquefoisA trahir le devoir et transgresser les lois,Et que, sans le secret de deux esprits fidelles,Toutes les passions sont un peu criminelles ;Qu’il est bien dangereux de vivre en confidentAvec qui sans dessein nous perd en se perdant.Caliste, sourde au bruit d’une mauvaise estime,Cherche des vanitez à publier un crime,M’a quelquefois prié de luy donner des versOù tout le monde vist tous nos-desirs ou vers,De luy faire une image où cette humeur lasciveAprès nos derniers jours parust encore vive.Vraycment je suis heureux qu’elle m’ait contenté,Par toutes les faveurs que donne une beauté ;Ce souvenir m’en donne une si chere joyeQue mes yeux sont jaloux que personne la voye ;Hesme à toy qui me vois et dedans et dehors,Je ne te l’ay point dit sans un peu de remords.Mais, puisqu’elle est d’une ame à ne pouvoir rien taireEnvers toy ma prudence estoit peu necessaire ;Puis que tout est public en cet esprit leger,Mon secret ne servoit qu’à te desobliger.Ma patiente humeur flattoit son imprudence,Et ma discretion trompoit ta confidence.Cher Damon, je t’adjure au nom de l’amitiéQui nous a partagé les cœurs par la moitié,Pardonne à mon erreur ; enfin je te confesseQue je t’ay moins aimé jadis que ma mais tresse.Aujourd’huy que mon cœur penche à sa guerison,Comparant ta franchise avec sa trahison,Ses imperfections avecques ton merite,Je crains qu’en m’excusant mon peché ne t’irrite.Depuis que mes regards ont descouvert le jourQue je me suis osté le bandeau de l’Amour,Je commence à tout voir d’un differend visage,Je ramene mes sens à leur premier usage,Je cognois de ton cœur qu’il vaut mille fois mieuxQue l’esclat de son teint ny les traits de ses yeux.Damon, j’ay veu depuis d’une claire apparenceQu’en toy seul j’ay plus d’aise, et d’heur, et d’assuranceQue je n’en puis trouver dans ces liens honteux,Où le mal est certain et le plaisir douteux.En la plus belle ardeur où je puis voir Caliste,Mon ame y sent tousjours quelque chose de triste ;Tousjours quelque soupçon rebute mon desir,Et m’empesche d’y prendre un absolu plaisir.Dans ces molles fureurs qui m’alloyent rendre infame,Certains enchantemens envelopoient mon ame ;Tous mes sens esgarez prenoient un autre cours,Desjà je n’avois rien de libre en mes discours ;Ces plaisirs qu’aime tant nostre commun genieS’estoient laissé surprendre a ceste tyrannie,Je ne goustois plus rien qui ne me fust amer,Tant l’esprit par le corps s’estoit laissé charmer.Tu m’as veu quelque fois toute la nuict entiereResver profondement sans aucune matiere.N’as-tu point remarqué diminuer mes sens ?N’ay-je point fait depuis des vers plus languissans ?Croy que j’ay bien souffert, et que ceste advantureAvoit si puissamment estourdy ma natureQu’encore un mois ou deux, à force d’endurer,Mes pauvres sens usez ne pouvoient plus durer.Si son dernier mespris ne m’eust donné ma grace,Je m’en allois mourir comme mourut le Tasse.Puis que j’en suis sauvé (car ces vers sont tesmoinsQue je ne l’aime plus, puis que je l’aime moins ;D’un sommet relevé lors que le pied nous glisseOn tresbuche tousjours du faiste au precipice).Puis que j’en suis dehors, je te laisse à choisirL’object que tu voudras prescrire à mon desir,Et, si tu veux complaire à ma derniere envie,Cher Damon, prens le soin de gouverner ma vie.
106 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources