Œuvres complètes, 1632· Seconde partie
Elegie
Ne me fais point aimer avecques tant de peine ;Dedans ma passion garde moy l’ame saine ;Tiens le plaisir des vers dans la fureur d’Amour ;Si j’ay souffert la nuict, console-moy le jour.Quand tu m’auras blessé, permets que je souspire,Et, quand j’ay souspiré, permets-moy de l’escrire.Ce beau feu si subtil qui, pour nous faire aimer,Vient dedans nostre sang afin de l’animer,S’il est trop violent et s’il a trop de Mame,Il affoiblit le corps, il esblouyt nostre ame ;Mais, lors qu’à petits traits le cœur en est espris,Il nous en rend meilleurs les corps et les esprits.Ainsi qui n’est saisi de cette rage extreme,Qui prend la liberté de sçavoir ce qu’il aime,Qui s’en fait obliger et ne se laisse pasAbuser sottement à de legers appas,Avec peu de travail il a bien tost sa proye,Et de peu de souspirs il achepte sa joye.Ainsi dans le tourment il trouve le bon heur,Et dans la servitude il fait venir l’honneur.Parfois sa passion se tient un peu cachée,Pour avoir le plaisir de se voir recherchée ;Et, s’il veut consentir de se voir mal traicté,Ce n’est que pour le bien d’estre après regretté.Moy qui, toute la nuict offusqué de tes charmes,Les pavots du sommeil ay distillez en larmes,Et qui, m’imaginant d’ouyr tes doux propos,N’ay sceu prendre en dormant tant soit peu de repos.Je meriterois bien que toute la journéeOn flatast la douleur que la nuict m’a donnée,Et que Cloris vint faire avec un doux baiserDe ses afflictions mon une reposer.On dit que le soleil, sortant du sein de l’ondePour rendre l’exercice et la lumiere au monde,Dissipe à son resveil cette confuse erreurDe songes de la nuict qui nous faisoient horreur.Mais, quand nous guerissons à l’aspect de sa flame,Ces petites frayeurs ne percent point dans l’ame ;Ce n’est qu’un peu de bile et de froide vapeurQui peint legerement des visions de peur :Car une passion bien avant impriméeNe s’esvanouyt pas ainsi qu’une fumée,Et ceux qui comme moy sont travaillez d’amourGardent leur resverie et la nuict et le jour.Cloris est le soleil dont la clarté puissanteConsole à son regard mon ame languissante,Escarte mes ennuys, dissipe à son abordLe chagrin de la vie et la peur de la mort ;Mais depuis peu de jours sa flamme est si tardive,Pour estre comme elle est si perçante et si vive,Que l’ingratte me laisse à petit feu mourir,Faute d’un seul regard qui me pourroit guerir.Donne-moy la raison d’une amitié si lente,Cloris ; aurois-tu peur que mon ame insolenteOffrist à ta beauté qu’un vœu respectueux ?Mes desirs sont ardens, mais ils sont vertueux,Et ce plaisir lascif où le brutal aspireN’est pas le mouvement du feu que je souspire.J’aymc à te regarder et d’estre tout un jourMourant auprès de toy sans te parler d’amour,Si ce n’est que mes yeux, au desceu demon ame,Fassent etinceler quelque rayon de flame,Et que mon cœur, surpris de tant de passion,Lasche quelque souspir sans mon intention.Mon pauvre esprit captif craint si fort ta cholereQu’il n’ose hazarder mësme de te complaire.J’ayme mieux me fascher de n’avoir point oséQue mourir dans l’affront de me voir refusé :Car nier quelque chose à mon desir fidelle,Ce seroit me donner une douleur mortelle,Et, de regret contraint de me desesperer,Je perdrois le plaisir que j’ay de t’adorer.Il vaut mieux vivre encor en ceste incertitude,Et, quoy que le destin garde à ma servitude,Cependant cet amour me tient les sens ouvertsA la facilité de composer des vers.J’en tire le plaisir de paindre en mon ouvrageTous les traicts de mon ame et de ton beau visage,Et leurs lineamens, pourtraits dans mes escrits,M’entretiennent tousjours les yeux et les esprits.Puisque le Ciel t’a mis dedans la fantasieLe bon heur de gouster un peu ma poesie,Tu verras mon genie, à tes yeux complaisant,T’en faire tous les jours quelque nouveau present.Ma passion destine une œuvre à ta louangeQui te doit plaire mieux que les thresors du GangeEt, lorsque mon travail te fait songer à moy,Je m’estime aussi riche et plus heureux qu’un roy.Ce qu’on tient de Fortune est une fausse pompeOù nostre infirmité se captive et se trompe ;Un jugement bien sain y sent peu de plaisir,Et n’y sousmet jamais son glorieux desir.Ces metaux qu’un avare avidement enserre,Comme indignes du jour sont cachez sous la terre ;Si les thresors estoient comme on dit precieux,Cloris, les diamans nous tomberaient des cieux ;La perle descendroit avecques la rosée,Elle ne seroit point aux ondes exposée ;La mer, qui la vomit, la tiendrait cherement,La mer dont l’ambre mesme est comme un excrement ;Le soleil, qui fait l’or, en aurait des couronnes.Ainsi je ne veux point, Cloris, que tu me donnes,Et tu sais bien aussi que je ne pense pasQue des riches presens soient pour toy des appas :Car un de mes souspirs que je te fais entendre,Une goutte de pleurs que tu me vois respandre,Peuvent plus sur ton ame et te font plus aymerQue si je te donnois et la terre et la mer.Je te proteste aussi de n’estre point avareDe tout ce que la mer et la terre ont de rare,Et qu’un de tes regards me vaut mille fois mieuxQue le gouvernement de l’empire des cieux.
112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources