Œuvres complètes, 1632· Seconde partie
Thisbé
POUR LE POURTRAICT DE PYRAME. AU PEINTRE.
Fay-moy, de grace, une peinture,Si tu fis jamais rien de beau,Toy qui des traicts de ton pinceauSurpasses l’art et la nature,Mais sans prendre plus de loisirQue mon impatient desirNe peut accorder à mon ame,Au moins apporte-moy demainLe portraict de l’œil de PyrameOu celuy de sa belle main.
N’eusse-tu tracé que l’ombrageDe son front ou de ses cheveux,Ne fais point tant languir mes vœuxEn l’attente de ton ouvrage.Apporte moy dès aujourd’huyQuelque petit semblant de luy ;Peintre, n’as-tu rien fait encore ?Tu recherches trop de façon :Il ne faut que peindre l’AuroreSous l’habit d’un jeune garçon.
Cognois-tu les lis et les roses ?En sçay-tu faire les pourtraicts ?En un mot, sçay-tu tous les traictsDe toutes les plus belles choses ?As-tu veu ces tableaux hardisQui, sur les autels de jadis,Ont porté le pinceau d’Appelle ?Sçache que tu m’offencerasDe ne prendre au plus beau modelleUn portraict que tu luy feras.
Suy tous les plus fameux exemplesDes peintres morts ou des vivans ;Voy tout ce que les plus sçavansOnt fait pour embellir nos temples ;Voy le teint, les yeux et les mainsDont l’artifice des humainsA voulu figurer les anges ;Leur plus superbe monumentDoit quitter toutes ses louangesA l’image de mon amant.
Si tu voulois peindre HyacinthePour le faire voir au soleil,Ou d’un plus superbe appareil,Vaincre le Tasse en son Aminthe,Tu peindrois Pyrame ou l’Amour,Ou ce premier esclat du jour,Lors que sans ride et sans nuage,Dans le ciel, comme en un tableau,Il fait luire son beau visageTout freschement tiré de l’eau.
Sois, je te prie, un peu barbare ;Pour bien faire, ouvre-moy le sein.Tu dois là prendre le desseinD’une occupation si rare.Pleust au Ciel qu’il te fust permisDe le voir comme amour l’a misAu plus profond de mes pensées !Car c’est où ses perfectionsParoissent vivement tracées,Aussi bien que mes passions.
Mais pardonne à ma jalousie :S’il se peut sans t’injurier,Laisse-toy derechef prierDe le peindre à ma fantaisie.Ne demande point à le voir,Car, pour bien faire ton devoirEt ne me faire point d’injure,Tu le peindras comme les Dieux,De qui tu fais bien la figureSans qu’ils soient presens à tes yeux.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources