Œuvres complètes, 1632· Seconde partie
Vers pour le Balet des bacchanales
BACCHUS.
Avant que je parusse au jour,Encore le petit AmourN’avoit pas le secret de bien charmer les ames ;Les hommes ny les Dieux n’aymoient que molement,Et n’ont jamais appris que par moy seulementLe vray mystere de ses flames.
Ceux dont j’anime les espritsOnt moins d’amour que de mesprisPour toutes les grandeurs dont la fortune esclate.Rien comme une beauté ne touche leur desir,Et vos saules faveurs sont l’unique plaisirDont leur esperance se flatte.
Je suis pere de la valeur,Et, pour grand que soit un malheurQue le destin propose aux plus crirelles guerres,Ceux qui m’ont consulté sont exempts de la peur,Et si pour toute force ils n’ont qu’une vapeurEt ne sont armez que de verres.
Le pauvre le plus abatu,Avec l’appuy de ma vertu,Sur le front des ennuis fait esclater la joye.Pour luy tous les graviers sont pleins de diamans,Et dans le fil terni de ses vieux vestemensIl ne trouve qu’or et que soye.
Je suis le seul Dieu sans pareilQui fis voir aux yeux du soleilLa nature impuissante à produire mon estre.Un si hardy dessein surmonta ses efforts,Et le maistre des Dieux luy-mesme ouvrit son corpsPour me faire achever de naistre.
Semeelle, en cet enfantement,Endura sans estonnementQue tout le feu du ciel descendist sur la terre,Et ses manes contens se vantent aujourd’huyQu’au moins de son amour elle brusla celuyQui la fit brusler du tonnerre.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources