Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
A Madamoiselle de Rohan
Sur la mort de madame la duchesse de Nevers.
Je vous donne ces vers pour nourrir vos douleurs,Puisque ceste princesse est digne de vos pleurs,Et ne veux point reprendre un deuil si legitime ;Pour elle vos regrets prennent un juste cours,Et de les arrester je croirois faire un crimeAussi bien que la mort en arrestant ses jours.
Je sçay bien que vostre ame, assez robuste et saine,Avecques son discours a combattu sa peine,Et qu’elle a vainement cherché sa guerison.Y tascher après vous, on ne le peut sans blasme,Car je ne pense pas qu’on trouve en la raisonCe que vous ne pouvez trouver dedans vostre ame.
Les plus cuisans mal-heurs trouvent allegement,Après que le devoir a rendu sagementTout ce que l’amitié demande à la nature ;Mais lors que mon esprit songe à vous consolerContre les sentimens d’une perte si durePlus je suis preparé, moins j’ay dequoy parler.
Tandis que la memoire à vos sens renouvelleL’esclat de la vertu qui reluysoit en elle,Vous nourrissez en vain quelque espoir de guerir ;Et quand le souvenir d’une amitié si fermePour guerir vostre ennuy se laissera mourir,Croyez que vostre vie est proche de son terme.
Aussy, ceste princesse estant loing de vos yeux,Le jour de tous vos maux est le plus odieux ;La mort, de vos langueurs, est la moins inhumaine ;Quelque part de la terre où vous faciez sejour,Il ne vous reste plus que des objects de haine,Après avoir perdu l’object de vostre amour.
De moy, si la rigueur d’un accident semblableM’avoit osté le fruit d’un bien si desirable,Je croirais que pour moy tout n’aurait que du mal ;Mes pieds ne s’oseraient asseurer sur la terre,Le jour m’offenceroit, l’air me serait fatal,Et la plus douce paix me serait une guerre.
Aigrissez-vous tousjours d’un chagrin plus recent ;Que vostre ame, en flattant l’ennuy qu’elle ressent,Pour si chere compagne incessamment souspire ;Jamais son entretien ne vous sera rendu,Et le Ciel, reparant vos pertes d’un empire,Vous donnerait bien moins que vous n’avez perdu.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources