Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
A elle-Mesme
Puis qu’en cet accident le sort nous desoblige,Je croy que tout le monde avecque vous s’afflige,Et ce commun mal-heur qui trouble l’universReprocherait un crime aux loix de la nature,Si non que ceste mort afaict naistre vos vers,Dont l’aimable douceur efface son injure.
A voir vos sentimens escrits si doucement,A voir vostre douleur peinte si vivement,Je croy qu’en vain la mort de ce butin se vante :Car, comme la raison m’apprend à discourir,Celle que vous plaignez est encore vivante,Puis qu’elle est dans vos vers, qui ne sçauroient mourir.
Vous meslez dans ce deuil tant d’agreables charmesQue c’est estre insensé que luy donner des larmes ;Je la crois bien heureuse en si rare tombeau,Et regarde sa gloire avecques tant d’envieQue, si l’on m’eust deu faire un monument si beau,Je mourrois de regret de ne l’avoir suyvie.
J’ay creu que la tristesse estait pleine de maux,Et perdois en l’erreur d’un jugement si fauxLa douce resverie où l’ennuy nous amuse ;Mais vous faictes le deuil avecques tant d’appasQuej’ayme sa rigueur, combien que je l’accuse,Et trouve du plaisir à craindre le trespas.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources