Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Au roy, sur son exil
Celuy qui lance le tonnerre,Qui gouverne les elemensEt meut avec des tremblemensLa grande masse de la terre ;Dieu, qui vous mistle sceptre en main,Qui vous le peut oster demain,Luy qui vous preste sa lumiere,Et qui, malgré les fleurs de lis,Un jour fera de la poussièreDe vos membres ensevelis ;
Ce grand Dieu qui fit les abysmesDans le centre de l’univers.Et qui les tient tousjours ouversA la punition des crimes,Veut aussi que les innocensA l’ombre de ses bras puissansTrouvent un asseuré refuge,Et ne sera point irritéQue vous tarissiez le delugeDes maux où vous m’avez jetté.
Esloigné des bords de la SeineEt du doux climat de la cour,Il me semble que l’œil du jourNe me luit plus qu’avecques peine.Sur le faiste affreux d’un rocherD’où les ours n’osent approcher,Je consulte avec des furiesQui ne font que solliciterMes importunes resveriesA me faire precipiter.
Aujourd’huy, parmy des sauvagesOù je ne trouve à qui parler,Ma triste voix se perd en l’airEt dedans l’echo des rivages.Au lieu des pompes de Paris,Où le peuple avecques des crisBenit le roy parmy les rues,Icy les accens des corbeauxEt les foudres dedans les nuesNe me parlent que de tombeaux.
J’ay choisi loing de vostre empireUn vieux desert où des serpensBoivent les pleurs que je respansEt soufflent l’air que je respire.Dans l’effroy de mes longs ennuys,Je cherche, insensé que je suis,Une lionne, en sa cholere,Qui, me deschirant par morceaux,Laisse mon sang et ma misereEn la bouche des lionceaux.
Justes cieux, qui voyez l’outrageQue je souffre peu justement,Donnez à mon ressentimentMoins de mal ou plus de courage !Dedans ce lamentable lieu,Fors que de souspirer à Dieu,Je n’ay rien qui me divertisse.Job, qui fut tant homme de bien,Accusa le ciel d’injusticePour un moindre mal que le mien.
Vous, grand roy, si sage et si justeQu’on ne voit point de roy pareil,Suivrez-vous le mesme conseilQui fit jadis faillir Auguste ?Sa faute offence ses nepveuxEt faict perdre beaucoup de vœuxAux autels qu’on doit à sa gloire ;Mesme les astres aujourd’huyFont des plaintes à la MemoireDe ce qu’elle a parlé de luy.
Encore dit-on que son ireL’avoit bien justement pressé,Et qu’Ovide ne fut chasséQue pour avoir osé mesdire.Moy, dont l’esprit mieux arresté,D’une si sotte libertéNe se trouva jamais capable,Aussi tost que je fus banny,Je souhaittay d’estre coulpablePour estre justement puny.
Mais jamais la melancholieQui trouble ces mauvais espritsN’a faict paroistre en mes escritsUn pareil excez de folie,Et si, depuis le premier jourQue mon devoir et mon amourM’attacherent à vos services,Je n’ay tout oublié pour eux,Le ciel, pour chastier mes vices,Fasse un enfer plus rigoureux.
Je n’ay point failly, que je sçache,Et si j’ay peché contre vous,Le plus dur exil est trop douxPour punir un crime si lasche :Aussi, quels lieux ont ce creditOù pour un acte si mauditChacun n’ay t droict de me poursuivre ?Quel monarque est si loing d’icyQui me vueille souffrir de vivreSi mon roy ne le veut aussi ?
Quoy que mon discours execute,Que feray-je à mon mauvais sort ?Qu’appliqueray-je que la mortAu malheur qui me persecute ?Dieu, qui se plaist à la pitiéEt qui d’un sainct vœu d’amitiéJoinct vos volontez à la sienne,Puis qu’il vous a voulu comblerD’une qualité si chrestienne,Vous oblige à luy ressembler.
Comme il faict à l’humaine raceQui se prosterne à ses autels,Vous ferez paroistre aux mortelsMoins de justice que de grace.Moy, dans le mal qui me poursuit,Je fais des vœux pour qui me nuit :Que jamais une telle foudreN’esbranle l’establissementDe ceux qui vous ont fait résoudreA signer mon bannissement !
Un jour leurs haines appaiséesFeront caresse à ma douleur,Et mon sort, loing de mon mal-heur,Trouvera des routtes aisées.Si la clarté me dure assezPour voir, après ces maux passez,Un ciel plus doux à ma fortune,Mon ame ne rencontreraAucun soucy qui l’importuneDans les vers quelle vous fera.
De la veine la plus hardieQu’Apollon ayt jamais remply,Et du chant le plus accomplyDe sa parfaicte melodie,Dessus la fueille d’un papierPlus durable que de l’acier,Je feray pour vous une imageOù des mots assez complaisansPour bien parler de mon ouvrageManqueront à vos courtisans.
Là, suivant une longue traceDe l’histoire de tous nos roys,La Navarre et les monts de FoixS’estonneront de vostre race ;Là, ces vieux pourtraicts effacez,Dans mes poemes retracez,Sortiront de vieilles chroniques,Et, ressucitez dans mes vers,Ils reviendront plus magnifiquesEn l’estime de l’univers.
Depuis celuy que la fortuneAmena si près du Liban,Et sous qui l’orgueil du turbanVit fouler le front de la lune,Je feray parler ces roys morts,Et, renouvelant mes effortsDans le discours de vostre vie,Je feray si bien mon devoirQue la voix mesmes de l’envieVous parlera de me revoir.
160 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources