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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

Traicté de l’immortalité de l’ame

OU LA MORT DE SOCRATE Paraphrase tirée de Platon.

Théophile de Viau· 1828 vers

Phædon.

Moy qui dans la cité d’AthenesVisitay Socrate en prison,Et qui vis comme le poisonAcheva ses dernieres peines,Je t’adjure, par les discoursDont il voulut finir ses jours,De le voir peint dans mon ouvrageOù j’ay faict aussi peu d’effortQu’en fit ce genereux courageDans les atteintes de sa mort.

Quelques Dieux, comme par envie,Le voyans si bien raisonner,Après l’avoir faict condamner,Alongerent un peu sa vie,Afin que la mort eust loisir,Auparavant que le saisir,De se peindre plus effroyable,Et sans cesse luy discourirDe son arrest impitoyable,Pour le faire long-temps mourir.

Une adventure inopinée,Tentant sa resolution,Laissa sans executionLa sentence desjà donnée :Ce navire qui dure tant,Où Thesée mit en partantQuelques voiles noires et blanches,Qui, rendu mille fois nouveauEt changé de toutes ses planches,Encore est le mesme vaisseau.

D’une religion fidelle,Ce navire avec des presensPartoit d’Athenes tous les ansPour faire son voyage en Dele ;En l’attente de son retour,Les arrests mortels de la courRetenoient leur sanglant tonnerre,Et ne donnoient jamais la mortAu plus coulpable de la terreQue le vaisseau ne fust au port.

Ce navire estoit lors sur l’onde,Et, pendant son esloignement,Socrate, sans estonnement,Attendoit à sortir du monde.Dans ces importunes langueurs,Encore parmy les rigueursDe la justice inexorable,Il m’estoit permis de le voirEt d’un confort peu secourableLuy rendre mon dernier devoir.

Quelques uns, que les mœurs et l’aageAttachoient à son amitié,Par un mesme effort de pitié,Luy rendoient mesme tesmoignage.Tous à l’object de son ennuyEstoient moins resolus que luy,Et, consolés à sa paroleLe voyant sec parmi nos pleurs,Comme moy venoient à l’escoleDe bien-vivre dans les malheurs.

Tous les jours dans cet exerciceIl nous enseignoit de mourir,Sans perdre temps à discourirDes cruautés de la justice.

A la fin, quand le juste coursDe ses incomparables joursFut achevé par les estoilles,Le peuple, sur le bord de l’eau,Revid blanchir les tristes voilesEt mouiller l’ancre du vaisseau.

Le jour venu que la nature avareRedemandoit une chose si rareEt que la loy pressante du destinDevoit sa proye à l’infernal mastin,Sans espargner non plus ceste belle ameQue le plus sot du populaire infame,Nous revenons pour la derniere foisA l’entretien d’une si docte voix.Ce cœur divin se tint tousjours plus fermeLorsqu’il se veid plus proche de son terme,Sans que l’horreur de son trespas certainY fist paroistre un mouvement humain.L’esprit plus fort, voyant sa derniere heureEt qu’on le presse à changer de demeure,S’il n’est celeste ou tout à faict brutal,Quoy qu’il discoure, il craint le coup fatal.Il falloit bien qu’une divine essenceAu grand Socrate eust donné la naissance :Un sens humain n’est jamais assés fortPour se resoudre à soustenir la mort.Luy, dans l’object de sa fin toute proche,D’un front de marbre et d’une ame de roche,Monstroit de l’œil, du geste et du propos,Qu’il demeuroit dans un profond repos,Et que pour voir des pleurs à son martyreIl eust fallu quelque chose de pire,Et ne souffrit jamais dans la prisonQu’un seul souspir fist honte à sa raison.A ses genoux sa femme desolée,Les yeux troublés, affreuse, eschevelée,Qui ne pouvoit, à force de douleurs,Se soulager d’une goutte de pleurs,Tenant le fils unique de Socrate,Luy reprochoit une ame presque ingrateDe ne laisser, aux bords du monument,A tous les siens un souspir seulement.Mon cher espoux, Socrate, disoit-elle,Pourquoy ne m’est cet’heure aussi mortelle ?Helas ! après que le dernier sommeilT’aura privé des clartez du soleil,Dans les horreurs du Cocite effroyableTes tristes yeux n’auront rien d’agreable ;Fussions-nous mesme en ces lieux pleins d’effroy,Tu ne verrois ny tes amis ny moy.

Socrate, sans s’esmouvoir pour la desolation de sa femme, comme du tout insensible à sa perte et à la douleur des siens : Je vous prie, dit-il, remenez-moy ceste femme en la maison. Un des domestiques de Criton, qui se trouva là, la conduisit chez elle.

Puis il s’assit, et, tout se reposant,D’un esprit grave et d’un discours plaisant,Avant se taire il nous fit prendre envieDe l’aller suivre au sortir de la vie.

Tout au mesme instant qu’on luy eust osté les fers, il porta les mains sur les meurtrisseures qui luy demangeoient, et, goustant sans estre diverty la douceur de ce soulagement :

Voyez, dit-il, comme au plus grand malheurLa volupté suit de prez la douleur,J’ay ce soulas à cause de la chaisne,Et ce plaisir à cause de ma peine.

Que c’est une chose merveilleuse, disoit-il, que ce sentiment que les hommes appellent plaisir, et qu’il a un estrange rapport à la douleur, qui semble estre son contraire ! Car ils ne peuvent estre ensemble, et si nous ne sçaurions gouster de l’un sans participer à l’autre, et s’entre-touchent tous deux, comme s’ils tenoient à quelque bout. Æsope, sans doute, s’il eust jamais resvé là dessus, eust faict quelque fable de ceste meditation : que Dieu, voulant accorder deux choses si ennemies et n’en faire qu’une, comme il ne le peut du tout, au moins les auroit-il faict joindre par leurs extremités, si bien que l’un se trouvast tousjours à la suite de l’autre ; ce qui me vient d’arriver tout maintenant, car les chaisnes qui me faisoient mal aux pieds n’ont pas esté si tost laschées que j’en ay eu de la joye et de l’allegement. Là dessus un de ses amis nommé Cebes l’interrompit pour sçavoir de luy à quel sujet il s’estoit amusé à faire des vers en la prison, car il y en avoit faict depuis peu, ce qui ne luy estoit arrivé jamais auparavant. Cebes l’interrogeoit de cela et pour sa curiosité et pour celle de quelques autres, mais notamment d’un certain Evenus, poëte, qui l’avoil fort prié de s’en enquerir.

Tu respondras à Evenus, dit Socrate, que ce que j’en ay faict n’a esté ny pour luy plaire, ny pour faire des vers à l’envy de luy, ce qui n’estoit pas aisé, mais seulement pour me purger l’âme et pour tirer experience de quelque songe qui m’avoit ordonné de faire des chansons ; car un songe qui m’est revenu souvent, tantost d’une forme, tantost d’une autre, m’atousjoursdit : Fay, Socrate, fay, Socrate, fay des vers.

Moy, sans cognoistre l’adventureDe ces mysteres trop couverts,Je voulois voir si ma natureSeroit propre au mestier des vers.Lors, les deesses des poëtes,Auparavant pour moy muetes,Pousserent leurs charmantes voix,Et, passans dans ma fantasie,Firent un peu de poesieD’un peu de fureur que j’avois.

Plus ceste vision revenoit à moy pour me solliciter à cest exercice, plus je me trouvois disposé à l’entreprendre.

Comme, des bouts de la barriere,Ceux qui vont courir pour le prixSont suivis avecques des crisJusqu’à la fin de la carriere,Ceste importune visionD’une pressante affectionMe commandoit que j’escrivisse,Et me parloit à tout proposDes douceurs de mon exercice,Sans me donner jamais repos.

Si bien que, m’estant resolu de luy obeyr, et voulant aussi que mon esprit se rendist net avant que partir du monde, j’ay prins le temps de versifier pendant les festes qui ont retardé l’execution de mon arrest. J’ay commencé mon poeme par Apollon, à qui on faisoit alors des sacrifices ;

Et ceste influence elle-mesmeQui nous met les vers dans le sein,Comme ayant formé mon dessein,A receu mon premier poeme.

Après je me mis à escrire des fables, jugeant qu’un poete doit travailler en ceste matiere plus tost qu’en autre discours, et,m’en ressouvenant de quelques unes, je les ay traitées en l’ordre qu’elles me sont venues à la memoire. Ce sont des fables que j’ay prises d’Esope, carde moy je ne me trouve point l’esprit inventif pour cela. C’est ce que tu as à respondre à Evenus. Salue-le de ma part,

Et, de grace, conseille-luyQue s’il est sage il me doit suivre ;Car sans plus c’est dès aujourd’huyQue je veux achever de vivre.

Qu’il me suive donc : mes juges veulent que je parte à ce soir. Simias, tout esbahi de ceste recommandation : Et quoy ! Socrate, dit-il, qu’est-ce que tu envoyes là dire à ce poete ? A ce que je cognois de luy, je ne pense pas qu’il te croye. — Comment ! dit Socrate, n’est-il point philosophe ? Simias luy respondit qu’il l’estimoit tel. Il approuvera de là mon conseil, dit Socrate, et luy et tous ceux qui tiennent quelque chose de la bonne philosophie ; non pas pour cela qu’il se doive tuer luy-mesme, car on ditqu’il ne le faut pas faire. Et, sur ces mots, il s’advança sur les bords de la couchette tout assis, et, appuyant ses pieds à terre, il continua à s’entretenir avec nous. Comment accordes-tu cela, luy dit Cebes, qu’une personne ne se doive point donner la mort et qu’un philosophe doive desirer de suivre celuy qui s’en va mourir ?

Socrate.

N’avez-vous jamais rien appris de cecy en conferant avec Philolaux, qui vous a esté si familier ?

Simias.

Rien pour tout d’asseuré ny de facile.

Socrate.

Ny moy non plus, dit Socrate, car j’en parle par ouyr dire, et ne laisseray de vous en dire de bon cœur tout ce que j’en ay ouy. Aussi ne sera-il point hors de propos que, sur le point de mon depart, je songe un peu quel il doitestre, et m’imagine ce que je dois penser de l’autre sejour : c’est la plus seante et la plus utile occupation qui nous puisse entretenir depuis le matin jusqu’à la nuict.

On ne doit point songer ailleurs,Et, de tous les discours des hommes,Ce sont sans doute les meilleursDe penser tousjours d’où nous sommes.

Cebes.

Et pourquoy (Socrate) n’est-il pas pas permis de se tuer ? car il est vray que Philolaux et d’autres m’ont dit autresfois qu’il ne le faut pas faire, mais ils ne m’en ont point laissé de raison qui me contente.

Socrate.

Il faut que vous m’escoutiez attentivement ; mesme, après m’a voir bien entendu, ne doutez pas que vous ne trouviez estrange pourquoy c’est une chose pure, simple et sans exemple, et qui est seule sans arriver jamais à l’homme, que la permission de se tuer, comme luy arrivent toutes autres choses, veu mesme qu’il est meilleur à quelques uns de mourir que de vivre.

Lors que nos destins sont pressezDes malices de la fortune,Et que nos yeux sont offensezDu soleil qui nous importune ;Lors qu’on ne vit qu’à la douleur,Que jamais l’astre du malheurNe se peut lasser de nous nuire,Et qu’au lieu de nous secourirNostre esprit tasche à nous destruire,Se doit-on point faire mourir ?Et pourquoy des mains estrangeresMe gueriront-elles demain,Puis qu’aujourd’huy ma propre mainPeut finir toutes mes miseres ?

Cebes, sousriant : Ha, ha, Jupiter, dit-il, voilà la coustume des Thebains !— Cela, veritablement (dit Socrate), semble bien absurde, et si peut-estre a-t’il quelque raison : car, pour le discours de ces secrets qui nous apprend que les hommes sont dans ceste vie comme en une prison, dont il n’est permis de se sauver, c’est, à mon sens, un discours bien haut et très difficile à comprendre. Toutesfois, Cebes, tu crois bien qu’il y a de l’apparence que les dieux ont soin de nous ?

Cebes.

Ouy.

Socrate.

Et que les hommes sont une des possessions dont les dieux jouyssent ?

Cebes.

Je le croy.

Socrate.

Considere, Cebes, que, si quelqu’un des esclaves qui sont à toy se tuoit luy-mesme sans ta permission, tu t’en fascherois, et le ferois mesme punir après sa mort.

Cebes.

Sans doubte.

Socrate.

Ainsi trouvé je raisonnable que les hommes ne se tuent point eux-mesmes, et qu’ils doivent attendre de Dieu la necessité de mourir, comme tu vois qu’il me l’imposé maintenant par l’arrest qu’on m’a prononcé.

Cebes.

Il est très clair ; mais ce que vous disiez un peu auparavant, que les philosophes ayment le desir de la mort, n’est point recevable. Si cecy a lieu que Dieu est nostre curateur et que nous sommes en sa possession, il n’y a point d’apparence que les hommes qui sont sages fussent faschez de se laisser gouverner aux dieux, qui le sont encore plus qu’eux :car l’homme prudent doit plus craindre en sa propre conduite, et lors qu’il est en sa liberté, qu’alors que Dieu prend la peine de le gouverner et de le conduire ; mais bien un fol, sans doute, trouveroit bon de quitter son maistre, sans considerer qu’il se faut tousjours tenir à ce qui est bon, et celuy qui a bon sens veut tousjours demeurer où il faict meilleur. Or, se departir de la vie, c’est sortir de la tutelle en laquelle Dieu nous tient et où les sages ayment à demeurer. C’est pourquoy ils ne peuvent mourir qu’à regret, et les fols seulement se peuvent resjouyr à la mort. Socrate, ayant ouy cela, print plaisir à la subtilité de Cebes, et, se tournant vers nous : Tousjours, dit-il, ce Cebes examine tout jusqu’au bout, et ne se laisse point facilement persuader à qui que ce soit.— Et moy, respondit Simias, je crois que ce que Cebes nous vient de dire est quelque chose, car à quel propos les hommes qui sont sages voudroient-ils laisser ceux qu’ils trouvent estre plus sages qu’eux et les fuyr ? Là, Cebes dit à Socrate : C’est à vous à qui parle Simias, qui, nous abandonnant sans regret, quittez aussi sans remords les dieux, que vous confessez vous-mesme estre bons et capables de vous gouverner. — Vous avez raison, dit Socrate ; vous voulez que je me deffende en jugement. — Il est vray, respondit Simias. Çà, dit Socrate, je m’en vay respondre encor plus exactement que je n’ay faict devant les juges.

Si, pour m’envelopper de mortelles tenebres,J’aymois à me plonger dans les ruisseaux funebresDont Charon tient le port,Avec la seule envieDe me rendre à la mortPour souffrir les regrets d’avoir perdu la vie,Mon desir seroit plein de crime ;Et quiconque raisonne ainsiN’a point de cause legitimeQui le fasse partir d’icy.Mais je sçay qu’esloignant la masse de la terreOù tant d’adversitez m’ont tousjours faict la guerre,Je seray comme un Dieu,Et que dans l’autre mondeJe dois trouver un lieuOù pour les gens de bien toute douceur abonde.Là, les fatales ordonnancesDonnent la joye et les tourments ;Les bons prennent les recompensesEt les mauvais les chastimens.

C’est ce que je croy veritablement, mes amis, et d’où je dois prendre plus d’occasion d’esperer que de craindre.

Là, les hommes sont d’une racePresque pareille au sang des dieux :C’est où les grands juges des cieuxFeront interiner ma grace.

Pour estre bien asseuré de rencontrer au sortir de ceste vie une société d’hommes tant excellens, je ne m’en oserois point vanter ; mais d’y trouver des dieux tous puissans et tous bons, je le tiens tout certain et l’afferme autant que je puis affermer chose du monde.

C’est pourquoy, sans aucun remords,Visitant le pays des morts,Mon esprit joyeux imagineQu’il est icy comme estranger,Et qu’il va d’un lieu passagerVers le lieu de son origine.

Voudrois-tu bien, dit Simias, t’en aller d’avec nous avec ceste cognoissance sans nous en faire part, puis que c’est un bien qui nous touche à tous aussi bien qu’à toy ? Ne pense point t’estre acquité envers nous d’aucune sorte de devoir, si tu ne nous apprends ceste doctrine et ne nous persuade point ton opinion.

Socrate.

J’y feray tout ce que je pourray ; mais sçachons un peu plustost ce que Criton nous veut dire, car je vois qu’il y a desjà longtemps qu’il veut parler à moy. — Je n’ay autre chose à vous dire, respondit Criton, que ce que le bourreau m’a desjà dit cent fois, que vous ne devez point tant parler, pour ce que cela vous eschauffe et peut empescher l’operation du poison. Il s’en est trouvé à qui il a fallu reiterer la prise deux ou trois fois pour ce subjet. — Laissez le là, dit Socrate ; qu’il face sa charge et appreste du poison pour trois ou quatre fois s’il veut. — Je sçavois bien, dit Criton, que je ne tirerois autre chose de vous pour cet advis ; mais le bourreau m’en importune il y a desjà long-temps.

Socrate.

Laissez-le là. Or, mes juges, je m’en vay vous rendre raison pourquoy un homme qui a consommé tout son âge én l’estude de philosophie doit attendre la mort avec asseurance, et qu’il doit esperer de grands biens au sortir de ce monde ; et voyez, mes amis, comme quoy il me semble que cela se doit entendre.

Celuy qui dans des solitudes,De trop d’amour de discourir.S’ensevelit en ses estudes,Semble-t’il pas tousjours mourir,Perclus des appetits du monde,Dans la stupidité profondeOù le tient sa forte raison ?Il a tousjours la mort dans l’ame,Et ne songe que de poison,De precipices et de flamme.Dans le cours de l’âge mortel,Le philosophe est dejà telQu’un autre après l’ame ravie ;Le mal luy passe pour le bien,Et quand il meurt il ne faict rienQue ce qu’il faict toute sa vie.

Il faudroit donc bien trouver estrange que les philosophes, qui ne travaillent toute leur vie qu’à chercher la mort, fussent faschez de la trouver, et qu’ils se plaignissent d’avoir enfin obtenu ce qu’ils avoient tant demandé. Simias, riant, dist à Socrate : Vous me faictes rire, et si je n’en ay point d’envie, car plusieurs, à mon opinion, s’ils avoient ouy cecy, le trouveroient fort à propos contre les philosophes, et nos Atheniens advoueroient infailliblement que les philosophes meurent à la verité, et que pourtant ils n’ignorent pas qu’ils meritent la mort. — Ils ne le diroientpas peut-estre sans raison, dit Socrate, s’ils adjoustoient qu’ils ne l’ignoroient pas, c’est-à-dire que les philosophes n’ignoroient point qu’ils meritent l’honneur de mourir, car veritablement ils n’ont jamais sceu comme quoy les philosophes s’estudient à mourir, et sont dignes de la mort. Mais laissons ces gens-là et parlons à nous-mesmes. Pensons-nous que la mort soit quelque chose ? — Sans doute c’est quelque chose, dit Simias.

Socrate.

Est-ce autre chose que la separation de l’ame d’avec le corps ? Et si estre mort ce n’est point avoir le corps à part sans ame, et l’ame aussi separée du corps, se soustenant d’elle-mesme, la mort peut-elle estre quelque autre chose ? — Rien du tout, dit Simias.

Socrate.

Prenez bien garde si nous sommes bien d’accord, vous et moy, en cecy, et vous trouverez plus aisement ce que vous demandez. Croyez-vous que ce soit à faire au philosophe de s’estudier aux voluptez, et employer son soing à la desbauche comme au plaisir des viandes delicâtes et des bons vins ?

Est-ce pour le plaisir infameD’engloutir des mets precieux,Et pour des vins delicieux,Que je dois travailler mon ame ?

Simias.

Ceste volupté est trop lasche pour occuper un philosophe.

Socrate.

Crois-tu que le plaisir d’aymer,Qui ne vient point dans la penséeSans rendre nostre ame insensée,Soit digne de nous animer ?

Simias.

Non, je crois que ceste mollesse est indigne d’un homme de bon sens, et qu’un esprit, pour robuste qu’il soil, demeurant long-temps en ceste frenaisie, est en danger de s’affoiblir et de se mettre enfin hors d’esperance d’amendement.

Socrate

L’aise d’estre vestu de soye,De voir l’or et les diamansEsclater sur ses vestements,Est-ce une veritable joye ?

Simias.

Ny cela encore, car un philosophe ne se doit point empescher l’esprit du soin de ces petites choses, ny s’en servir qu’en la necessité de l’usage de la vie.

Socrate.

Vous sçavez bien que l’estude et l’occupation d’un philosophe ne doit point estre après le corps, mais qu’il s’en doit esloigner pour vacquer seulement à la culture de l’esprit.

Simias.

Il me le semble ainsi.

Socrate.

De là vous voyez comme le philosophe, plus que nul autre homme, tasche de séparer et d’affranchir l’esprit de la contagion et du commerce du corps.

Simias.

Il est vray.

Socrate.

Et cependant la pluspart estiment un homme mort qui n’a point le goust des voluptez corporelles.

Ceux que la vanité n’a jamais peu saisir,Ceux à qui les thresors n’ont jamais fait d’envie,Qui ne languissent point dans l’amoureux plaisir,Dont le jeu ny le vin n’ont touché le desir,On les estime morts au milieu de la vie.

Simias.

C’est veritablement l’erreur de la pluspart des hommes.

Socrate.

Au reste, il ne faut point penser que l’esprit se puisse en aucune sorte ayder du corps pour parvenir à la cognoissance des choses : car les sens corporels ne sont point entiers ny asseurez. La veue et l’ouye sont les principaux, et, puis que ceux-là nous trompent manifestement, que faut-il attendre des autres ? Il faut donc que l’ame se retire à part, et que, les yeux fermez et les oreilles closes, sans aucun divertissement de douleur ny de joye, elle se ramasse en soy-mesme, laisse là le corps à part ; et sans doute, en cet estat, elle se dispose à sentir la verité des choses et à la cognoistre. C’est où tu vois combien l’esprit d’un philosophe tient le corps à mespris, car il fuit de luy, et meine sa vie à part. Encore, Simias, je te veux faire adviser de cecy : ce que nous appelions ou juste, ou bon, ou beau, est-ce quelque chose, ou si ce n’est rien ?

Simias.

C’est sans doute quelque chose.

Socrate.

Cela se peut-il voir des yeux corporels, non plus que santé, grandeur, force et toute autre essence, c’est-à-dire ce qu’une chose est ? Les yeux le voyent-ils, ou quelque autre sens corporel le peut-il comprendre ? Certes, nullement : car c’est un effet de la pensée et de la meditation de lame ; et, pour y venir, il faut se porter entierement dans l’imagination, s’esloigner de tous les objects par où le corps nous peut destourner, etresver profondement dans l’ame, sans rien communiquer du discours aux facultez du corps, qui ne faict que troubler l’esprit et luy mettre des nuées au devant de la verité. De là tu vois que les philosophes se doivent tenir en leur opinion et raisonner ainsi entr’eux mesmes. Il est donc clair et facile à trouver par la voye de nostre propre sens, que tant que nous aurons un corps, et que nostre ame sera meslée à la contagion de tant de mal, il nous est impossible de bien obtenir ce que nous desirons. Car le corps nous donne des empeschemens sans nombre, qui nous viennent de la necessité de sa nourriture ; et quel moyen de venir à la pure cognoissance de la verité au travers des convoitises, amours, craintes, esperances, et d’une infinité d’images que les vapeurs donnent au cerveau, d’air et de fumée ? Les guerres et seditions ne nous entrent dans l’esprit que par la cupidité ou par l’alteration du corps : car tout se faict pour l’amour de l’argent, et on est contraint de chercher de l’argent pour l’amour du corps, d’autant qu’il est necessaire à son usage, et cela ne laisse point à l’esprit la liberté qu’il luy faut pour l’estude de la philosophie. Un object aimable peut à l’instant destourner l’ame la plus tendue à son discours.

Qu’une beauté vienne à passerDevant les yeux d’un homme sage,L’effort que faict un beau visageLuy divertira le penserEt luy saisira le courage.

Et telles autres nuées qui s’eslevent ordinairement du corps pour faire ombre à l’esprit et troubler l’imagination.

L’homme n’a point de liberté,Et ce que la divinitéNous donne d’ardeur et de flameRelasche ses plus beaux efforts,Tant que le sentiment du corpsParticipe à celuy de l’ame ;Ce que nostre espoir a de beauEst renfermé dans le tombeau ;C’est où le sage doit attendreL’evenement de ses desirsEt le comble de ses plaisirs,Que l’enfer ne luy peut deffendre.

Ainsi, la contagion du corps estant si contraire à la contemplation, il s’en suivroit que nous ne pouvons estre sçavans, ou que c’est après la mort, et que, tant que nous vivons, à mesure que nous nous tenons separez du corps, nous faisons plus de chemin vers ceste science que nous attendons parfaicte après cette vie.

Quittans la masse de la cherParmy les vers ensevelie,Le sçavoir, qui nous est si cher,Alors succede à la folie.

C’est alors que nous allons recueillir les fruicts de la philosophie, et que de nous mesmes, sans travail, nous trouverons la vraye sagesse et la cognoissance de ce qui est entier, c’est-à-dire du vray, et nostre ame simple et pure, loing de la contagion du corps et de ses frenesies, se trouve dans une conversation bienheureuse d’autres esprits ainsi purs et sages. Autrement, pleins d’infection et des grossieres humeurs que le corps tire de la terre, serions-nous dignes de la société des esprits purs qui demeurent là haut ?

Simias.

Ceux qui ont envie d’apprendre doivent sans doute ainsi parleret croire.— S’il est ainsi, dit Socrate, celuy qui s’en va en l’autre monde où je vay doit cstre bien aise, car il s’en va où il est asseuré de trouver en abondance ce qu’il a cherché icy avec tant de soin durant la vie.

Et ne crois point que je m’estonnePour la contrainte de partir,Ny que je pense à divertirLe congé que la mort me donne.Je beny le juge et la loy :Ceste rigueur ne m’est point dure,Et quiconque aura l’ame pureAymera la mort comme moy.

Et ceste purification d’esprit n’est autre chose que le retirer d’avec le corps autant qu’on peut.

L’ame n’est point nette et purgéeTant qu’elle demeure engagéeSous la stupidité du corps,Et languit tousjours asservieAussi bien dans la nuict des mortsQue dans les clairtez de la vie.

Il luy faut donner des objects,Loing des ressentiments abjects,Dont la masse du corps la pique.Sans cela, le raisonnementDont sa divinité s’expliqueNe paroist jamais clairement.

Aussi, nette de ceste contagion, elle void la verité, et trouve en elle-mesme de grandes et pleines matiereâ de se contenter. Le mestier du philosophe est de la rendre telle ; il ne travaille qu’à cela. Aussi, estant parvenu à son dessein, il faut croire qu’il en a bien de la joye, et que cela est incompatible qu’il mette tant de soin à rendre son ame toute separée du corps, mesme dès le temps de la vie, et qu’il fust fasché de la mort, où son esprit ne peut estre autre chose que ce qu’il a desiré qu’il fust tant qu’il vivoit, c’est-à-dire parfaictement sçavant et libre du commerce du corps, comme il taschoit à s’en despetrer ; et davantage, pour ne trouver point absurde que les philosophes se plaisent dans la mort, considerons :

Si, pour l’amour d’une maistresse,D’un amy, d’un fils, d’un parent,Un violant desir nous presseDe le suivre mesme en mourant,Et jusques dans les bords funestesD’un ruisseau qui’n’a point de fons,Au travers des feux et des pestes,Revoir des manes vagabonds,Laissans à nos molles pensées,Pleines d’amour et de pitié,Rebaiser dans les ElizéesLes ombres de leur amitié,Un philosophe de qui l’ameN’a d’amy, de parent, de femme,Que la sagesse et le sçavoirNe craint point de finir sa vie.Car c’est ainsi qu’il pense voirTout ce dont il avoit envie.Et sans doute, alors que nos yeuxLaissent leur clairté coustumiere,Ils trouvent en des plus beaux lieuxDe plus beaux esclats de lumiere ;Et nostre esprit, qui void icyLa verité dans une nue,Après la mort, mieux eclaircy,La void entiere et toute nue.

C’est bien donc hors d’apparence qu’un philosophe se fasche de mourir, puis qu’il est passionnement amoureux de la vraye sagesse, qui ne luy peut arriver qu’en la mort. De là il s’imagine veritablement que ceux qui ayment tant la vie, et ne peuvent la perdre qu’avec douleur, ne sont pas philosophes.

Le sage avec plaisir eschappe à son lien,Et n’est jamais fasché de renoncer au bienOù l’avare se fie ;Et quiconque finit avecques du regretN’a jamais entendu le bien heureux secretDe la philosophie.

Celuy qui a du regret à la vie tesmoigne ouvertement que sa passion estoit moins à l’estude de la sagesse qu’au service de quelque beauté et à la recherche d’une vaine gloire, ou à la poursuitte des richesses. Au reste, ces vertus de resister aux afflictions et de ne se point lascher aux voluptez, l’une desquelles on appelle courage et l’autre temperance, n’appartiennent proprement qu’aux philosophes : car, dans l’espritdes autres hommes, ces mesmes vertus, à les bien entendre, sont absurdes, puis qu’il est vray qu’ils estiment la mort un des plus grands malheurs du monde. S’ils viennent à la souffrir constamment, et avoir moins d’horreur, il faut que ce soit pour la crainte de plus grands maux, si bien qu’ils sont vaillans de peur, et sans l’apprehension d’un plus grand mal ils auroient moins de courage à supporter la mort. Pour la vertu de temperance, ils ne la sçauroient avoir, car la temperance, proprement,

C’est donner la borne aux desirsEt, parmy les honteux plaisirsOù la chair languit endormie,Tenir l’ame à sa libertéEt la sauver de l’infamieOù la porte la volupté.

Ceste vertu ne se donna jamais qu’à un philosophe ; les autres, en l’estude de la temperance, s’ils s’abstiennent d’une volupté, c’est pour se rendre plus capables d’une autre, et ne surmontent jamais une mauvaisepassion qu’après estre vaincus d’une pire ; aussi ne sont-ils jamais temperans que par intemperance. Or prenons garde icy que nous ne pensions que ce soit la voye de la vertu que ce changement de voluptez, de craintes ou de douleurs, l’une à l’autre et la moindre à la plus grande, comme un change de monnoye ; mais que la bonne pièce est seulement celle qui faict changer le reste et le mettre en vente, c’est à sçavoir la sagesse et la prudence, pour laquelle et avec laquelle toutes choses sont achetées et vendues, et que c’est aussi la fortitude ou courage, la temperance et justice, et en somme la vraye vertu avec la sagesse et la prudence, sans en oster les voluptés ou craintes et autres sortes de passions qui surviennent ; ou si, separée de la sagesse, elle ne vient point à changer en elle mesme, et que telle vertu ne soit qu’une vertu servile, une ombre et une apparence qui n’ait en soy rien de sain ny de vray, et que la pureté et verité de la vertu soit en la purification de tout cela, et que la temperance, (la justice, fortitude et sagesse soit une sorte de purification,

Je crois que les premiers mortelsMeritent presque des autels,Tant leur ame fut curieuseD’obliger la posterité,En nous laissant la veritéSoubs une ombre mysterieuse,Leurs preceptes nous ont apprisQue les lourds et vilains espritsDont l’humeur pesante et grossiereEn vivant ne se purge pasSe trouvent, après le trespas,Ensevelis dans la poussiere.Ces froides horreurs de l’enfer,Ceste nuict, ces vieux lits de ferOù se vont coucher les furies,Ce gros chien qui jappe au portal,Ces grandes plaines de voiries,Sont leur eternel hospital.Mais un esprit que la vertuA sceu picquer de son estude,Et qui tient dans la servitudeLe desir du corps abbatu.Quittant le monde, il quitte la misere,Et, prenant au ciel son quartier,Au lieu de rencontrer un Charon ou Cerbere,Il ne void que des dieux en son heureux sentier.

Pour trouver hors de ceste vie un sejour heureux, il faut estre homme de bien et n’avoir point l’esprit souillé des vices du monde ; c’est comme on dit : Il y en a beaucoup qui portent le tyrse, mais peu qui soient des Bacchus. Par ces Bacchus j’entends ceux qui ont philosophé de bonne sorte, parmy lesquels je ne pense point estre des derniers, ce que je sçauray bien tost, si Dieu le permet, car je n’ay plus guère à l’essayer. Voilà mon excuse, ô Cebes ! Pour la constance que tu me reproches, lorsque je laisse ainsi mes amis sans regret, c’est que j’espere en trouver d’autres, où je vay, qui ne valent pas moins que ceux-cy. Je sçay bien que peu de gens ont ceste creance ; mais, si les discours que je vous viens de faire pour ma deffense vous ont mieux persuadé qu’aux Atheniens, me voilà content, et tout va bien.— Tout cela, dit Cebes, est très bien discouru ; tu as traité toutes ces matières très bien et à mon gré ; il faut que je te fasse une question et que je te mette en discours pour ce qui est de l’ame particulierement, car plusieurs doutent qu’elle soit immortelle, et quelques uns croyent

Que l’ame dans un corps vivant,Qu’un peu de feu tient allumée,En la mort n’est qu’un peu de ventQui se pert comme une fumée ;Que, si tout l’homme ne meurt pasDu coup de ce commun trespas,Je crois qu’après ceste lumiere,L’ame est en sa perfectionEt trouve une conditionPlus heureuse que la premiere.Socrate, ce que tu prometsDes biens qui durent à jamaisDedans le logement celesteAdviendra comme tu le dis,S’il est vray que nostre ame resteQuand le tombeau tient refroidis,Soubs une glace à tous funeste,Les organes qu’elle eut jadis.

Voyons donc, dit Socrate, ce que nous trouverons de probable en ceste matiere : je la trouve serieuse, et ne pense point qu’on puisse dire que je m’amuse icy en des discours qui n’en vallent pas la peine. Considerons premierement s’il faut advouer que les ames des morts sont aux enfers, ou si elles n’y sont point.

On croit de longue main que les esprits des morts,Que les siecles passez ont appelez des ombres,Après avoir quitté la despouille du corps,Occupent dans l’enfer quelques demeures sombres ;Et que, n’estant point asserviesDans un trespas perpetuel,Par un changement mutuelElles font de nouvelles vies,Et, quittans les royaumes vains,Reviennent dans des corps humains.

Que si cela est vray que des morts les vivans puissent encore renaistre, nos ames seroient là sans doute, car elles ne sçauroient revenir à la vie si elles n’estoient en quelque part. C’est donc une conjecture assez suffisante pour nous faire entendre que nos ames sont Ta, s’il est vray que les vivans ne puissent venir que des morts. Que si cela n’est point, il nous faudra trouver une autre raison, et, pour bien comprendre cecy, ne prenons pas garde seulement à ce qui est des hommes, mais encore de toute sorte d’animaux et de plantes, et de toutes les choses au monde qui s’engendrent ; considerons s’il n’est pas vray que chaque chose se fasse de son contraire, pour tout ce àquoy il eschet d’avoir un contraire, comme le beau et le laid, le juste et l’injuste, sont contraires, et mille autres choses comme cela ; sçavoir s’il est necessaire que ce qui a un contraire ne puisse en aucune sorte estre faict que de son contraire : par exemple, ce qui se faict plus grand, il est necessaire que de ce qu’il estoit auparavant, c’est-à-dire d’une chose moindre, il soit ainsi devenu plus grand ; et de niesme ce qui se faict à cette heure moindre s’est fait ainsi moindre en se diminuant de quelque chose plus grande ; de mesme ce qui se faict plus robuste, c’est d’avoir esté plus foible ou plus meschant, d’avoir esté meilleur ou plus tardif, d’avoir esté plus viste. C’est ainsi que nous trouvons que toutes choses se font de leurs contraires. Or il se trouve un milieu entre les deux contraires, ce qui est la generation, le progrez ou passage de l’un à l’autre, comme, entre ces deux contraires, plus grand et moindre, le milieu, c’est l’accroissement et le descroissement : ainsi nous disons que l’un diminue et que l’autre croist, comme, du froid et du chaud, on dit aussi eschauffer et refroidir, cela comme tous autres contraires se discernant ainsi et se confondant mutuellement. Et, combien que le nom des choses en plusieurs endroits vienne à manquer, tenons en effet que tout se faict de son contraire, et que leur milieu, c’est la generation qui passe de l’un à l’autre. Au reste, ce que nous appelions n’a-t-il point son contraire, comme veiller a pour son contraire dormir, et vivre aussi a pour son contraire mourir ? Ces deux choses ne se font-elles pas l’une de l’autre, puis qu’elles sont contraires ? Et n’ont elles point deux generations ou progrez, comme elles sont deux pour revenir de l’une à l’autre ? Ainsi, comme le veiller et dormir sont deux contraires, mourir et vivre le sont aussi ; comme du sommeil se fait la veille et de la veille le sommeil, ainsi de la vie se faict la mort et de la mort aussi la vie. (Et, puis qu’il est ainsi, et que, si necessairement il se fait quelque chose du mort, il faut que ce soit un vivant, nos ames sont sans doute aux enfers.) Comme la generation et progrez du veiller au dormir s’appelle s’endormir, et comme le progrez et generation du dormir au veiller s’appelle s’esveil 1er, ainsi le progrez de la vie à la mort s’appelle trespasser ; et le progrez et la generation de la mort à la vie ne se trouvera-il point ? La nature seroit- elle manque et defectueuse en ce seul point ? Il ne le faut pas croire. Nous trouverons donc la generation de la mort à la vie, et ce progrez s’appellera ressusciter, si bien que des morts viennent les vivans, aussi bien que des vivans se font les morts. Et de là s’ensuit qu’il faut necessairement que les ames des morts soient en quelque lieu d’où elles puissent revenir. Sans ce rechangement d’une chose à l’autre, et sans ce progrez de generation par lequel les choses se refont ainsi d’elles mesmes et reviennent dans la nature comme par un tour de cercle, tout, à la fin, tomberoit en mesme figure, et rien ne se feroit plus, comme si toutes les choses venoient à tomber dans un profond sommeil dont elles ne peussent se relever jamais. Tu crois bien que toutes choses seroient à la fin reduites en un mesme estat, et sans doute

Ce qu’on dit d’un berger amoureux de la lune,Dont jamais le sommeil n’a peu fermer les yeux,Ce n’est que le discours d’une fable importuneEt le foible entretien d’un esprit ocieux.

Que si toutes choses venoient à se confondre et se mettre en estat de n’estre point discernées, il arriveroit ce que dit Anaxagoras, que toutes choses sont ensemble.

L’ombre esteindroit ceste lumiere,Et les eslemens desmolisSe trouveroient ensevelisDans la difformité premiere.

Car, si ce qui est en vie meurt, et qu’estant mort il ne puisse ressusciter, il s’ensuivra que tout finit et que rien plus ne peut vivre.

Tout ce que le soleil void naistreEst contrainct de laisser sou estreDans les laqs d’un mortel sommeil ;Si de là rien ne nous delivrePour revenir vers le soleil,Enfin tout cesseroit de vivre.

Mesme, bien que les vivans donnent vie à d’autres, si tous sont subjets à perir sans renaistre, à la fin pourroit-on voir aussi toutesteint.— Je le crois, dit Cebes, et ne pense point avoir esté surpris pour mettre à cecy, qu’il y a une resurrection, que des morts il revient d’autres vivans et que les ames reviennent après les corps, et qu’après ceste vie les bons en trouveront une meilleure et les meschans une pire. Cecy me remet au souvenir de ce que tu as accoustumé de dire, que touto nostre discipline n’est qu’une reminiscence. S’il est ainsi, il faut qu’en un autre temps, avant qu’estre en ce monde, nous ayons appris ce dont ils nous souvient maintenant.

Ce qui vient dans les fantaisiesDes plus belles ames saisiesD’un desir ardant de sçavoirEst comme une leçon secondePar où nostre esprit va revoirCe qu’il vid en un autre monde,Et ne faict que s’entretenirDes choses autrefois congneues,Que l’o mbre d’un ressouvenirAvoit encore retenues.

Ce qui ne se peut sans que nos ames ayent esté ailleurs auparavant que de venir en ceste forme humaine.

De là se tire un jugement.Que noste ame a vescu chez elle,Loin de ce mortel logement,Pour monstrer qu’elle est immortelle.

Je te prie, O Cebes, dit Simias, dy moy quelles demonstrations tu as pour nous prouver ton dire. — En voicy une très belle raison, respond Cebes, que les hommes,quand on leur demande quelque chose, si c’est quelqu’un qui les sçache bien interroger, ils respondent à propos et disent les choses comme elles sont, ce qu’ils ne sçauroient faire s’il n’y en avoit dans leur esprit quelque certaine science et une raison droicte ; et si on les applique à la geometrie en ses figures et descriptions, on verra que nos esprits ont certaines cognoissances desjà acquises.

Alors qu’une divine flammeAvec des incogneus ressortsPousse les mouvemens de l’ameDedans la masse de nos corps,Des communes intelligencesQue l’esprit ne sçauroit cacher,Par les sentimens des sciences,Se communiquent à la cher.

Les raisons que Cebes amena contenterent Simias et luy remirent dans l’esprit la persuasion qu’il avoit eu auparavant toute autre, etcreutque leur discipline n’estoit autre chose qu’une reminiscence ; il eut toutesfois envie d’en ouyr parler Socrate, en discourant ainsi.

Socrate.

Pour se ressouvenir de quelque chose, il faut l’avoir sceu auparavant ; et quand la science de quelque chose nous vient de ceste façon, il faut advouer que c’est une reminiscence, et voicy comme je le prends : si quelqu’un, après avoir veu quelque chose ou entendu, vient à se ressouvenir non seulement de cela, mais encore de quelque autre chose en suitte dont la cognoissance est differente, le ressouvenir de ceste chose plus esloignée s’appelle reminiscence, comme par exemple la cognoissance d’un homme et d’un luth sont des choses differentes, et, lors qu’un amoureux vient à voir le luth dont il a veu jouer sa maistresse, il se souvient aussi tost de sa maistresse.

Si je passe en un jardinageSemé de roses et de lys,Il me ressouvient de Philis,Qui les a dessus son visage.

Diane, qui luit dans les cieux,Tousjours jeune, amoureuse et belle,Me la remet devant les yeux,Pour ce qu’elle est chaste comme elle.

Je la vois si je vois l’aurore,Et, quand le soleil luit icy,Il me ressouvient d’elle aussi,Pource que l’univers l’adore.

Les Graces dedans un tableau,Le petit Amour et sa dame,Bref, tout ce que je voy de beauMe la faict revenir dans l’ame.

Ainsi, pensant à Cebes, on peut aussi penser à Simias, et cela s’appelle reminiscence, mesme lors qu’il arrive qu’on se ressouvient des choses que la longueur du temps et la nonchalance avoient effacées de la memoire. Et ne se peut-il pas faire que, voyant un cheval peint ou un lict peint, on vienne à se ressouvenir d’une personne ; et qu’à voir la peinture de Simias, on se represente aussi Cebes ? Et sans doute aussi voyant Simias, on se ressouvient de Simias ? Ainsi voyons-nous que la reminiscence arrive par le moyen de ce qui est approchant et semblable, et par le moyen aussi de ce qui est dissemblable.

Au seul ressouvenir d’avoir couru les eaux,Nos rapides pensers volent dans les estoilles,Et le moindre instrument qui sert à des vaisseauxNous faict ressouvenir du cordage et des voiles.

Mais, alors qu’on vient à se remémorer d’une chose par quelque chose qui luy ressemble, il faut sçavoir recognoistre par dessus du deffaut en la ressemblance de la chose qui nous vient au souvenir. Un peu d’attention icy : disons-nous pas qu’il y a quelque chose qui s’appelle esgal ? Je n’entends point d’un bois esgal à un autre, ou une pierre à une autre, ou autres choses de mesme ; mais j’entends quelque chose hors de tout cela qui s’appelle l’esgal, et cet esgal, est-ce quelque chose ? — Sans doute, respond Simias, et la cognoissance de l’esgal nous est venue pour avoir veu des bois et des pierres ou autres choses esgalles ; nous avons imaginé cet esgal, qui est autre chose que les bois ou pierres ou autres choses esgales : car ce mesme bois ou pierres se disent quelquefois esgaux et quelquefois inesgaux pour divers respects ; mais ce qu’on appelle esgal ou inesgal, esgalité ou inesgalité, est tousjours et ne change point. C’est pourquoy les choses esgalles et l’esgalité ne sont pas mesme chose, et cependant de ces choses esgalles qui ne sont point l’esgal nous avons tiré la cognoissance de l’esgal. Ainsi soit du semblable ou du dissemblable. Alors que par un object vous vous representez quelque autre chose, soit semblable ou non, il se faict necessairement une reminiscence. Or voyons si nous procedons ainsi envers les choses qui sont dans celles que nous appelons maintenant esgalles, bois, pierres et autres choses. Faut-il penser qu’elles soient aussi esgalles que l’esgal mesme ? Il s’en faut beaucoup. Ne confessons nous point qu’un homme qui void et considere attentivement une chose, laquelle il desire estre pareille et tout à faict une à une autre chose, qui l’est en effect, s’il void que ce qu’ildesire devienne tel, et est deffectueux, et qu’il cognoisse qu’il differe et est esloigné de beaucoup de ce qu’il voudroit qu’il peust devenir, il faut que cet homme ait veu et cogneu autresfois la chose et la perfection à laquelle il cognoist que ceste autre chose ressemble un peu, où il cognoist qu’elle ne peut parvenir entierement. Il nous en arrive de mesme en ce discours de l’esgal : car il faut que ce que nous appelons esgal, que nous avons cogneu d’abord par les choses esgalles, et qui est plus qu’elles, et à la perfection duquel les autres taschent d’atteindre, il faut que ce soit necessairement quelque chose que nous avons eu autresfoiç dans l’esprit, mais que nous ne l’avons sceu cognoistre que par quelqu’un de nos sens : veue, ouye, attouchement ou quelque autre semblablement.

Simias.

Il faut faire voir, ô Socrate ! que ce dont il est question s’en va là et se traitte de mesme. Et c’est sans doute de la faculté des sens que nous entendons que toutes les choses qui sont sousmises au sens appetent ce qui est esgal, combien qu’elles ne le puissent atteindre.— Il en est ainsi, dit Socrate : car, avant que nous commençassions à voir ny ouyr, ou user de quelque autre sens, il falloit bien que nous eussions la cognoissance du vray esgal, c’est à-dire ce qu’est l’esgalité, puisque nous luy voulons rapporter tellement les choses esgales soumises au sens, que nous sçachionsjuger qu’elles taschent à devenir jusqu’à ce poinct où est l’esgal mesme, mais qu’elles demeureut imparfaictes et n’y peuvent parvenir. Cela, dit Simias, suit necessairement de ce que nous avons dit cy-dessus. Or, dit Socrates :

Aussi tost qu’une creatureVient à paroistre en l’univers,Chacun des sens de la natureTrouve ses objets descouvers.Nostre ame d’abord est pourveue,Dans un corps sans empeschement,D’ouye, de goust et de veue,D’odorat et d’attouchement.

Dès le moment que nous nasquismes, nous commençames à voir et ouyr, et d’entrer en la cognoissance de tous les autres sens, et falloit qu’auparavant nous eussions eu la cognoissance de ce qui s’appelle esgal. Partant, il est necessaire que nous l’ayons compris avant que de naistre. Que si nous avons eu ceste cognoissance devant nostre nativité, il est probable que nous L’avions aussi en la naissance, et que nous sçavions devant que de naistre et aussi tost après estre nés, que c’est que l’esgal, plus grand ou moindre, beau, bon, juste, sain et autres, ausquels nous assignons proprement et attribuons un estre veritable, et en interrogeant, et en respondant. Si bien qu’il est necessaire que nous ayons eu la cognoissance de tout cela avant que de naistre. Que si, après avoir receu des sciences, nous venons à ne les point oublier, comme nous faisons, il s’ensuivroit que nous serions nés avec les sciences, et que, durant tout le cours de nostre vie, nous les garderions et sçaurions tout. Or, oubly n’est autre chose que perte de sçavoir ; que s’il est vray qu’estans nés, nous ayons perdu le sçavoir que nous avions auparavant, et après, par l’ayde des sens, nous recouvrions ce sçavoir, ce que nous appelons apprendre, seroit-ce point recouvrer nostre propre sçavoir qui estoit à nous avant que de naistre ? Et ce recouvrement se peut il point appeller un ressouvenir ? car il advient aussi, comme nous avons desjà fait voir, qu’en oyant ou voyant quelque chose on se remet souvent en l’esprit quelque autre chose, soit semblable ou non à celle qu’on void ou qu’on oyt, ce qui s’appelle se ressouvenir. Ainsi, de deux choses l’une, ou nous naissons sçavans et le sommes toute nostre vie, ou ce que nous apprenons s’appelle ressouvenir, et toute la discipline n’est autre chose qu’une reminiscence. Et lequel des deux, Simias, aymes-tu le mieux ad vouer, ou que nous naissions sçavans, ou que nous venions après à nous ressouvenir des choses que nous avons sceues autresfois ? — Je ne sçay, respond Simias, lequel des deux je dois choisir. Et nous pourrois-tu bien dire quel en est le meilleur choix à ton advis ? — Comment, ditSocrate, un homme sçavant ne peut-il point rendre raison de ce qu’il sçait ? — Il le faut bien, respond Simias. — Et te semble-il, Simias, que tous soient capables de rendre raison de ce que nous traittons icy ? — Pleust à Dieu ! dit Simias.

Mais tout sera fini demain,Et dès que l’arrest inhumainT’aura faict avaller le verre,Ceste matiere va perir,Car qui peut-on aller querirEn tous les endroicts de la terre,Qui nous puisse ainsi discourir ?

Ouy, j’ay grand peur que demain il ne se trouve plus personne qui puisse dignement discourir de ce subject. Socrate. Tu crois donc bien que tout le monde ne l’entend point ? Cebbs. C’est mon opinion. — Il faut donc, puisqu’ils ne le sçavent pas, et que tous l’ont sçeu autres fois, s’ils viennent à l’apprendre, que ce soit un ressouvenir ; et quand est-ce que nos ames ont receu autresfois les sciences ? Ce n’est pas après que nous fusmes nés, mais auparavant. — C’est pourquoy, dit Simias, il faut qu’auparavant de venir en ceste forme humaine, que nos ames ayent esté quelque part avec sçavoir et Intelligence, si ce n’est que peut-estre, ô Socrate, nous ayons receu le sçavoir au propre moment de la naissance. — Peut-estre, dit Socrate. Mais si nous les avons receues en ce temps-là, où est le temps auquel nous les avons perdues, sinon que nous les ayons perdues en les recevant.— Ne sçaurois tu trouver quelque autre temps, dit Socrate. Nul que je sçache, dit Simias, et ceste derniere doute que je te viens de dire n’est rien du tout. — Après tout, dit Socrate, si ce que nous appelions beau, juste et toute autre essence est quelque chose en nostre entendement, et que cela ait esté autresfois en nous, et que, revenant à le rechercher, nous l’apprenions et le fassions revenir en l’esprit, il est aussy vray que nostre ame a esté autresfois, mesme auparavant nostre naissance ; si bien que comme il est certain que ces choses là, beau, juste, bon et autre essence, sont quelque chose, c’est aussi une necessité que nos ames ayedt esté avant que nous vinssions sur la terre. — Il est assez clair, dit Simias ; personne n’en peut guere douter après ton discours. Là-dessus ma curiosité

Laisse mon esprit en reposEt tire de tes vrays proposDes consequences necessaires.Mesme Cebes, de qui la foyChancelle ès choses les plus claires,Prend tes raisons pour une loy ;Chacun de nous qui les escouteY trouve ce qu’il a vouluEt demeure tout resoluSans aucun ombrage de doute.

Sçache donc que nous tenons infailliblement que nos ames ont esté avant nos corps ; mais, pour ce qui est de l’advenir, sçavoir si elles sont après la ruyne des membres où elles vivent aujourd’huy,

Quand nos corps trespassez, d’une pierre couvers,Changent les os en poudre et la charongne en vers,

c’est de quoy personne de nous, à mon advis, ne se trouve encore persuadé : car il n’est point incompatible qu’elles ayent esté auparavant la vie corporelle et pendant la vie, et que nonobstant elles cessent en la mort, puis que nous demeurons d’accord que les ames ont esté avant que d’entrer dans le corps. Socrate. Nous avons à demy monstré qu’elles sont aussi après qu’elles en sont sorties : car, si du vivant s’est faict le mort, du mort aussi se doit faire le vivant ; et si l’esprit est venu pour animer le corps, et qu’il soit venu du pays des morts, il faut aussi que, sortant de ceste vie, il s’en aille vers les morts, et qu’il soit là en quelque lieu d’où il puisse encore revenir, et quand il faudra ; mais peut estre estes-vous dans les craintes des petits enfans :

Il vous semble qu’un peu de vent,Auprès des lèvres se levant,Parmy ses tourbillons emporteLa flamme qui s’en va dehors,Et que l’ame demeure morteEn la sepulture des corps ;Mesme que, si la dduce haleineDe quelque delicat zephirReçoit nostre dernier souspir,L’ame passe avec moins de peine ;Et que ce petit traict de feuS’esvanouyssant dure un peu ;Mais, si d’avanture il arriveQue l’esprit, courant aux sablonsQui couvrent l’infernale rive,Trouve en chemin des aquilons,Sa route est discontinuée,D’abord il bronche au monument,Et se dissipe en un momentBien plus viste que la nuée.

Je ne sçay si parmi vous il n’y a point quelque esprit malade de ces imaginations d’enfant. Pour vous purger de telles fantaisies,

Et pour’vous empescher de craindreLes chimeres d’une vapeurQue l’esprit troublé de la peurNe se peut empescher de faindre,Si la verlu de discourirN’est capable de vous guerir,Il ne faut qu’une medecineDe brevets et d’enchantemensPour oster toute la racineDe vos sots espouvantemens.

Mais, après que tu seras party, dit Cebes, où trouverons-nous un medecin qui nous sçache appliquer ces remedes ?

Si vous avez bien ce desir,La Grece vous donne à choisirDes esprits qu’on estime au monde les plus rares,Et s’il vous plaist de voir ailleurs,Visitez les pays des nations barbares,Si vous pensez que là se trouvent les meilleurs.— N’espargnez ny soing ny fortune,Cherchez en terre et sur NeptuneLes riches cabinets de ces divins tbresors,Apprenez comme quoy l’on meurt et ressuscite,Et pour l’amour de l’ame accoustumez le corpsA dormir dans le bruit du fabuleux Cocite.Mais, quoy qu’un estranger vous puisse avoir apprisEt que son sçavoir vous contente,Examinez aussi vous mesmes vos espritsEn ceste matiere importante,Et possible que parmy tous,Quoy que nostre pays se vante,Il s’en trouvera peu qui vaillent mieux que vous.

Mais revenons à nostre premier propos, et enquerons nous premierement qu’est-ce à qui il eschet ceste passion que d’estre dissoult, et qu’est-ce qui doit craindre tel accident ou passion, et par quelle partie. Il faut considerer après qu’est-ce que nostre ame, et ne prendre de ces choses là ny crainte ny esperance qu’en faveur de nostre ame. Il est certain que ce qui se compose, et ce qui est desjà composé, en tant que composé, est subjet naturellement à estre dissoult ; et, quand il se trouve quelque chose qui n’est point com-posé, c’est cela seulement qui se trouve exempt de se voir dissoult. Or ce qui envers les mesmes choses se trouve toujours de mesme sorte, cela sans doute doit estre simple et ce qui ne change divers respects composez. Revenons à ces discours que nous avons desjà laissez. L’essence qu’on appelle, dont la definition par interrogatoires et par responses nous a faict l’estre veritable de quelque chose, se trouve tousjours de mesme, et selon mesmes choses, comme l’esgal, le beau et tout autre estre né, demeure tousjours par soy-mesme de mesme sorte et envers mesmes choses, sans estre jamais capable d’aucune sorte de changement : car, pour ce qui est de mille autres choses que nous appelions belles, comme chevaux, hommes, habillemens, et mille autres que nous disons ou belles ou esgales, et d’autres synonimes, ceux-là se trouventd’une nature contraire àces essences : car tout ceci est changeant, et pour son respect et pour celuy d’autres choses, ne se trouvantjamais un ny de mesme sorte, et sont choses toutes perceptibles aux sens corporels ; mais ces estres veritables et tousjours constans ne peuvent estre apprehendez ny cogneus que par les seules facultez de l’entendement. Ainsi il sera bon que nous posions deux especes de choses, une des visibles, l’autre des invisibles, et que l’invisible est tousjours de mesme sorte, le visible non : nous sommes sans plus composez de deux parties, de l’ame et du corps. Le corps est visible ; l’ame n« se peut voir, au moins des hommes. Nostre discours n’est icy que de ce qui touche à la nature humaine, selon laquelle veritablement l’ame ne peut estre veue. Le corps est de l’espece des visibles, l’ame des invisibles, et nous avons desjà dit que l’ame, se voulant ayder du corps pour venir à l’intelligence de quelque chose, est trompée et considere tout faussement.

L’ame, courant après la veritéParmy la nuict de tant d’obscuritéOù nostre chair la tient enveloppée,Trouve nos yeux à son ayde impuissans,Et, sans se voir honteusement trompée,Ne suit jamais la conduite des sens.

L’esprit, serré de la mortelle escorce,Dans ses liens n’a point assez de forcePour bien tenir ses organes subjets,Et, corrompu dans cette masse impure,L’entendement discerne les objectsTout au rebours de leur propre nature.

C’est la foiblesse du corps qui faict ainsi pancher l’ame vers ces choses que nous disons subjetes à mutations et qui ne se trouvent jamais de mesme.

Une eau bien claire et d’un roc descouléeNe se peut voir à des torrens mesléeSans se troubler par des bourbeux destours,Et nostre esprit, tant soit-il pur et sage,Parmy les sens ne passe son discoursSans le corrompre en ce vilain passage.

Mais quand l’esprit se tient de son appuy,Que tous les sens sont esloignez de luy,Quand son discours à soy-mesme se lie,Loin des objects de basse qualité,Par les sentiers de la philosophie,Il va tout droict à l’immortalité.

Son mouvement le porte aux cognoissancesDes vrays objects des plus simples essences,Qu’on ne voit point subjettes à changer :C’est où l’esprit de luy-mesme se range,C’est ce qu’il ayme, et fuit comme estrangerCe que Nature assubjettit au change.

Cette affection de l’esprit et cette disposition à se tenir aux choses qui sont tousjours unes s’appelle sapience et prudence. Sans doute il nous faut ad vouer de là que l’esprit doit nécessairement estre rangé en l’espece de ces choses incapables de mutation, et le corps au contraire. Au reste, il faut remarquer encore

Que l’esprit est le plus puissant,Et qu’au dessein de quelque choseLe corps, partout obeissant,Se trouve tousjours agissant,Ainsi que l’ame le dispose.Cest honneur de commandementEst une glorieuse marque,Et les rigueurs de RhadamantEt les puissances de la ParqueNe mettent point au monumentCe brave et cest heureux monarque.

Nous pouvons bien juger d’une apparence assez claire que cest advantage de conduire et de commander est quelque chose de divin, et que ces necessitez d’obeyr et de suivre tiennent du terrestre et du mortel. Ainsi, de la suitte de tous nos discours precedens nous trouverons que l’ame est très semblable à ce qui est divin, immortel, intelligible, d’une seule forme, indissoluble, qui est tousjours de mesme sorte et en mesme estat, et que le corps, au contraire, se rapporte du tout à ce qui est humain, mortel, non intelligible, changeant de forme,subjet à estre dissoult, et qui ne se trouve jamais de mesme sorte ny en mesme estat. Sçaurois-tu, ô Cebes ! amener des raisons au contraire et prouver comme quoy il peut estre autrement que ce que nous disons ? — Nullement, dit Cebes.

Socrate.

Puis donc qu’il est ainsi, il s’ensuit donc que le corps est une chose qui s’en va estre bien tost dissoulte, et qui, après la separation, doit aussi tost n’estre plus, et que l’ame est quelque chose qui ne se peut aucunement dissouldre, ou quelque chose bien approchante de ce qui est indissoluble. — Je le crois comme cela, dit Cebes.

Socrate.

Et tu crois cependant qu’après l’heure supreme,Quand l’esprit, s’esloignant d’une charongne blesme,Nous a laissé sans mouvement,Le corps demeure encore avant que se dissoudre,Et que mesme l’effroy du pasle monumentTravaille assez long-temps pour le reduire en poudre.Mesme quand la fureur d’un sort trop insolentRavit des corps bien sains par un coup violent,Leurs puissantes temperatures,Avec un peu de soin, se conservent assez,Et les Ægyptiens font bien des sepulturesQui des siecles entiers gardent les trespassez ;Et, combien que la chair cede à la pourriture,Comme estant de plus molle et plus fresle nature,

Le corps ne se dissipe pas ;Mais les nerfs et les os durent après le reste,Si bien que tout cela dure après le trespas,Combien que tout cela ne soit rien de celeste.

Cela, Cebes, ne te donne-t-il point de doutes ? Car nous disons que le corps, comme mortel, visible, estoit dissoluble, et devoit, selon l’apparence, finir tout aussi tost après le trespas ; et qu’au contraire l’ame immortelle et invisible devoit seulement estre indissoluble, et s’en alloit, sortant du corps, se sauver en quelque excellente retraite ;

Que nostre ame toute invisible,Soudain que le corps expiroit,Bien-heureuse se retiroit,Comme par un vol insensible,Êt, vivant après le trespas,Elle avoit au ciel sa demeure,Où les dieux ne permettent pasQue jamais quelque chose meure.

Quoy ! penserions-nous donc qu’elle so trompast en ceste esperance, et que, pour ne rien voir d’elle après sa séparation d’avec le corps, il s’ensuive qu’elle ne soit plus ! Nullement, mes amis ; mais, bien au. contraire,

L’ame, dressant son vol vers la loge eternelle,Moins il se peut trouver de pesanteur en elle,Mieux elle a despouillé la masse de la chair,Plus viste elle remonte en sa derniere source,Et ne peut rien trouver capable d’empescherLes mouvemens heureux de sa legere course.

Après les vrais objects où l’œil n’a rien à voir,Dans le profond soucy d’acquerir du sçavoir,Des passions du sang dans le sang despouillée,Elle demeure ferme en des pas bien glissans,Elle fuit de la chair, qu’elle cognoist souillée,Et vit en defiance avecques tous les sens.

Ainsi, vivant tousjours avec soy retirée,De la contagion de son corps separée,Elle n’emporte rien de ses mauvaises mœurs,Les desirs, les amours, la crainte, la folieEt tout ce qui provient des charnelles humeursDemeure dans la chair au monde ensevelie.

Pure et nette qu’elle est, ayant trouvé son portDans le Ciel, où jamais n’a peu venir la mort,Elle y trouve sa part de repos et de gloire ;Elle n’a de confort que les dieux seulement,Et, ce que tout mortel est obligé de croire,Ceste felicité dure eternellement.

Mais l’autre à qui les sens ont donné des delices,L’ame à qui les vertus ont esté des supplices,Que le soin du sçavoir n’esmeut que par horreur,Qui s’est avec le corps estroitement liée,Et qui, de lascheté suivant le vain erreur,Faict gloire de se voir à la chair alliée,

Dans les plaisirs trompeurs dont nos sens abrutisNe peuvent sans effort estre icy divertisElle est comme assoupie et languit dans des charmes ;Sa volupté se rend insensible au remors,Et tout ce qui l’oblige à recourir aux larmes,Ce n’est que le soucy d’abandonner le corps.

Ainsi, dans les desirs de la chair enyvrée,Elle n’en est jamais que fort peu delivrée,Et, laissant un sejour qui luy fut si plaisant,Elle ne voit plus rien, quittant cette lumiere,Et traine en l’autre monde un fardeau si pesantQue son vol ne vient point au bout de la carriere.

Dans le chemin du Ciel où l’esprit veut aller,Des grossieres humeurs l’arrestent parmy l’air,Qui souffre à contre-cœur ces impures matieres ;Si bien que ces esprits, à la mercy des vents,Vagabons sans retraicte autour des cimetieres,Sont le rebut des morts et l’effroy des vivans.

Ce ne sont que les ames des meschans qui sont tousjours tourmentées, et avec des playes visibles et des gemissemens qui semblent partir de quelque chose de corporel ; aussi ont-elles retenu beaucoup de la chair qu’elles ont habitée avec tant d’affection et de familiarité.

Leur essence, au trespas de ceste chair sortie,De ses lourdes vapeurs emporte une partieQui l’empesche d’aller où les bons ont leurs rangs :Ainsi son vol rebrousse en la basse contrée,Et parmy les tombeaux ces fantosmes erransRecherchent dans le corps une seconde entrée.

Que si le cours du temps, ramenant les saisons,Redonne à ces esprits encore des maisons,Selon leurs sentimens ils trouvent des organes,Ils habitent les corps de divers animaux ;Alors les ignorans ont la forme des asnesEt reviennent au jour pour souffrir mille maux.

L’un qui de son vivant avoit l’humeur enclineAu vol, à l’injustice, au sang, à la rapine,Il revient dans le monde en forme d’esprevier,Il guette dans les airs où fondra sa furie,Il siffle à la vapeur d’un charongneux gravierEt de ces corps puans qu’on jette à la voyrie.

Ceux qui n’ont faict, vivans, queboire etque manger,Dans des corps de pourceaux se viennent tous loger,Et, dans la mesme humeur qu’ils ont jadis suivie,Sans cognoistre que c’est de soucy ny de pleurs,Faisans à leur retour une pareille vie,Un bourbier leur plaist mieux qu’un pré semé de fleurs.

Ainsi chacun, selon le naturel qu’il a, retrouve des corps disposez à le recevoir, et les corps des bestes mourans reçoivent encore leur vie des hommes qui retiennent les mesmes complexions.

Les uns qui, sans venir à des sciences claires,Ont exercé vivans des vertus populaires,Et qui moralement ont esté bonnes gens,Qui, par bonne coustume, ont abhorré le vice,Qui pour le bien public ont esté diligens,Et dont les affligez ont tiré du service,

Au retour de la mort je croy qu’ils sont remisDans quelque petit corps d’abeille ou de fourmis,Qui, vivans doucement en la terre où nous sommes,Remplissent leurs cachots, de froment ou de miel ;Ces petits animaux refont de mesmes hommes,Mais rien de tout cela ne vajamais au Ciel.

Ce riche firmament où brillent tant de flammesEst un chemin ouvert aux bien-heureuses ames,Pour passer au sejour où les dieux sont logez :Nous entrons pour jamais en leur saincte alliance,Après que nos esprits ont esté bien purgez,Et qu’ils ont surmonté la chair parla science.

Il faut donc bien philosopher tout le temps de nostre vie pour atteindre àceste pureté qui nous porte au ciel, et l’esprit qui se voue de bonne sorte à la profession d’un estude si excellent ne se mesle jamais aux affections corporelles et ne prend point de part aux soucis dont le reste des hommes sont ordinairement travaillez.

Le soing d’enrichir sa familleNe le rend point plus diligent ;Il lui chaut fort peu qu’on le pille,On ne le void jamais changeantPour la perte de son argent,Ny de son fils, ny de sa fille.

Il ne fut jamais suborneurPour briguer la magistrature,Aussi l’infamie et l’honneurSont pour luy de mesme nature,Et la peur de la sepultureNe trouble jamais son bonheur.

C’est le seul sçavoir qui l’asseureEt qui l’empesche de tremblerAu moment de la derniere heure :Car son esprit, sans se troubler,Se voit du corps desassembler,Sçachant bien son autre demeure.

Il est bien aise de mourir,Et les ignorans, au contraire,Qui n’ont jamais sçeu discourir,Alors ne sçavent plus que faire,Et loing du jour qui les esclairePensent entierement perir.

La raison pourquoy les philosophes ont à la mort une asseurance que les autres n’ont point, et qu’ils sçavent bien le lieu de leur retraicte après estre sortis de ceste vie, c’est que, leur esprit s’estant commis absolument au soin et à la conduite de la philosophie, il a peu à peu cogneu d’elle qu’il est attaché dans le corps par des liens bien dangereux et qui le retiennent aux mouvemens dont il se veut eslever à la cognoissance des choses pures. La philosophie le despestre et degage de ceste contrainte par un estude continuel ; elle lui fait entendre que, dans la familiarité qu’il y a parmy le sang et la chair, il est à craindre qu’il ne luy naisse des convoitises qui l’aydent à se ruyner luy-mesme et servent au corps pour corrompre l’ame. Ceste consideration, que la discipline de la philosophie luy faict venir insensiblement, l’oblige de se retenir tant qu’il peut de ceste conversation, d’estre tousjours en deffiance chez son hoste, comme avec un estranger, et ne se communiquer jamais aux sens par la recherche de quelque science, car il n’y a ny œil ny oreille qui soit assez fidelle à rapporter quelque object à l’entendement ; mais, se retirant chez elle et se cultivant toute seule, elle doit venir enfin à la cognoissance des choses qui ont un estre veritable et qui sont d’elles mesmes ; comme, tout au rebours, elle ne doit point croire veritable ce qu’elle apprend ou considere par l’ayde et par la communication du corps : car ce sont choses qui ne sont point d’elles-mesmes, mais par autruy, et sensibles et visibles, où ce que l’ame comprend de soy est intelligible et invisible. Un vray philosophe, jugeant que son esprit doit obeyr à ce dessein que la philosophie faict en luy, et qu’il est à propos de se fier en elle et de la croire, il tasche, comme elle luy ordonne, de s’affranchir de toute sorte de voluptez, convoitises, craintes et douleurs, jugeant bien que, dans les plaisirs, dans la crainte, dans la douleur et la convoitise, outre ces maux ordinaires, comme perte d’argent bu maladies, qui leur sont attachez, il y a sans doute un plus grand mal : c’est que dans tout cela l’ame patit et n’y prend pas garde : car, alors que l’ame vient à se picquer de plaisir ou de douleur après quelque chose, et qu’elle croit ce faux object des choses visibles quelque chose de beau, manifeste et veritable, sans doute alors elle est bien prise et bien engagée dans le corps, pour ce que toute sorte de volupté ou de douleur est maistresse dans le corps ; et, se prenant à l’ame, elle l’assubjettit, et, la plongeant dans les sentimens charnels, elle l’oblige à participer à mesmes mœurs et à mesme nourriture, la rend incapable de toute pureté et la faict sortir du corps toute sale de ses tasches et de ses ordures, d’où elle renaist encore, comme si on l’eust semée et entée dans quelque autre corps bien loin du commerce de ces essences divines, pures et uniformes ; aussi estce pour l’amour d’elles, et pour le bonheur de les conserver, que les vrays amateurs de la science s’appli quent à l’estude de la vertu, et non point pour les considerations qui esmeuvent les esprits du populaire à la rechercher. Le philosophe cognoist assez qu’après que la philosophie l’a desjà delivré des liens du corps et net-toyé de ses ordures, il ne luy faut plus retomber dans ce bourbier, ny se remettre au travail d’un mesme estude, comme Penelope après sa toile. Mais, pensant au repos de toutes ses affections, suivant sa raison et se tenant ferme en elle, s’il s’esleve en la contemplation de ce qui est par dessus l’opinion, et qui est infailliblement vray et divin, duquel ayant esté nourry, il croit qu’il luy faut passer la vie de mesme, esperant qu’au sortir d’icy il ne faudra jamais de passer vers quelque chose de pareil, où il se verra exempt de toutes les miseres humaines.

Dans ceste bonne nourriture,Quoy que menace la nature,Le sage, deslogeant d’icy,Ne craint point que le vent l’emporteEt ne meurt point dans le soucyQue son ame demeure morte.

Après que Socrate eut ainsi achevé son propos, toute la compagnie fut assez long-temps sans parler ; luymesme sembloit repasser dans l’esprit les discours qu’il venoit de faire. Cebes et Simias furent les premiers qui rompirent le silence, et s’estant parlez un peu l’un à l’autre, Socrate les regarda. Et qu’est ce qui vous semble, leur dit-il, de ce que nous avons dit ? N’avez vous point encor là dessus quelque chose à vous enquerir ? Car il y reste encor bien des doutes et des objections à qui voudroit traicter cela bien pleinement. Si vostre devis est sur quelque chose de particulier entre vous, je ne vous dis mot ; mais, si c’est sur quelque difficulté de nostre discours qui vous donne de la peine, ditesle hardiment, et repassez, s’il vous plaist, ce traicté, si vous pensez voir qu’en quelque endroict on y puisse dire quelque chose de mieux ; et, si vous croyez que je vous puisse servir à ceste conference, faisons ensemble cest examen.

Simias.

Pour ne te point mentir, Cebes et moy, il y a desjà long-temps que nous nous entrepoussons l’un l’autre pour te faire parler encore ; mais nous craignons de faire une incivilité et une imprudence en l’estat de la calamité presente où tu es. Socrate, riant à eux :Vrayement, dit-il, il me seroit bien mal aisé de faire croire à d’autres que cest accident ne me donne point de l’affliction, puisque vous ne m’en croyez pas vous-mesmes, car il vous semble que je dois estre aujourd’huy plus fascheux et plus triste que je n’eslois au reste de ma vie.

Vous ay-je bien donné des signesQue j’eusse peur du monument ?Croyez-vous que mon sentimentVaille moins que celuy des cignes ?Lorsque la mort les vient querirEt qu’ils en sont desjà la proye,Ils sont bien aises de mourirEt ne font que chanter de joye.

Quelques uns disent que c’est de douleur que les cignes chantent aux approches de la mort ; mais je ne trouve point cela probable, car il n’y a point d’oyseau qui puisse chanter en la moindre incommodité qu’il ait ; ny les rossignols, ny les arondelles, qu’on feint estre encore en la memoire de leur desespoir, ne chantent point qu’au temps de leur joye ; la faim ou le froid les rend muets. Je croy, pour moy, que c’est d’aise que les cignes chantent, et qu’ayans comme une inspiration du Dieu Apollon, à qui ils sont consacrez, ils bruslent du desir d’approcher de leur maistre et en font les chants de joie :

J’ay comme eux l’esprit prophetiqueEt pense que le dieu des versNe m’aura pas moins descouversLes secrets de sa prognostique,Et qu’une beste ne peut pasMoins que moy craindre le trespas.

Ne craignez donc point de m’interroger sur ce qu’il vous plaira, et me faire employer ce peu de temps que les juges me donnent. — Tu parles bien, lui dit Simias ; je ne craindray point maintenant à te dire sur quoy je doute, et où je puis trouver moins à me resoudre en tout ce discours. Or je ne pense pas, ny possible toy non plus, que la verité s’en puisse bien trouver en ceste vie.

Durant le cours mortel que Dieu donne à la vie.Il est bien mal aisé de contenter l’envieQue nos esprits ont de sçavoir ;Au moins, ce peu dejours que nous avons au monde,Employons tout nostre pouvoirA dissiper l’horreur de ceste nuict profonde,Et, de ce peu de clartéQue l’estude nous apporte,Taschons d’en ouvrir la porteQui meine à la verité.

Ce seroit donc une lascheté, o Socrate, de t’esparDE L’AME. gner au besoin que nous avons icy de toy. Il faut que tu espluches et examines de rechef ce traicté, dusses-tu te rendre et deffaillir au travail, afin de nous instruire en ceste matiere, et que nous puissions penetrer aussi avant que peut l’entendement de l’homme : car, dans un si profond ocean, si nous n’y pouvons pas voir toute la facilité que nous y desirons, nous y devons prendre pour le moins toutes les asseurances que nous y pouvons trouver.

On a recours à des vaisseaux,Ne pouvant user de carrosses,Pour fendre les humides bossesQui grossissent le dos des eaux.

Asseure nous donc le mieux que tu pourras, et nous instruis en toute ceste question, afin que je ne me repente point un jour d’avoir perdu ceste occasion de m’en esclaircir avecques toy. Il est vray que Cebes et moy avons des difficultez. — Etpeut-estre, dit Socrate, avecsujet ;commencezàmedire enquoy vous estes moins satisfaicts. — En cet endroict, luy dist Simias, où lu as parlé de l’invisible divin et très beau, qui se peut, ou semble aussi bien dire de l’harmonie d’un luth bien accordé et bien touché ; car on dira que l’harmonie de ces accords parfaicts est quelque chose de divin, de pur, et d’immortel, et que les cordes et le bois du luth sont choses corporelles, composées et terrestres, et de la nature de ce qui est mortel, si bien qu’après avoir rompu les cordes et cassé le luth, on prouvera par tes raisons que ce qui est de celeste, c’est-à-dire ceste harmonie, demeure encore et ne se dissipe point : car il n’y a nulle imagination que le luth demeure après les cordes rompues, et que les cordes, qui sont de ce qui est mortel, demeurent aussi ; mais que l’harmonie, qui est de l’immortel et du divin, estoit perdue et avoitcessé desjà plustost avant que le luth et les cordes, et que cependant l’harmonie demeurast quelque part, et que les bois du luth et les cordes se pourrissoient plustot que ceste harmonie peut souffrir quelque chose : car je pense bien, o Socrate ! que tu as prins garde que c’est nostre opinion, pour ce qui est de l’ame, qu’elle est quelque chose de tel que ceste harmonie, sentant qu’il y a dans nostre corps une certaine disposition et complexion du chaud, du froid, du sec et de l’humide, et telles autres choses, et que le temperament et consonance de ces choses là, c’est l’ame qui agit ainsi dans le corps, et faict ses functions lorsque ces temperatures vont bien. Que s’il est donc ainsi que nostre ame soit une harmonie, toutes les fois que les maladies ou les passions viennent à rompre l’ordre de ses temperamens, et ruyner ses organes, pour divine qu’elle soit, il faudra qu’elle perisse aussi bien que ces autres harmonies et consonances de luth ou de bois, et autres que peuvent faire des artisans, et que le corps et la grossiere partie de ces choses là demeurent jusqu’à tant que le feu ou la pourriture les emporte, si bien qu’elles sont toujours de plus de durée que l’ame et ses plus subtiles parties. Considere donc, je te prie, qu’est-ce qu’on respondra à qui voudra croire que l’ame est un temperament de la composition du corps, et qu’en la mort c’est elle qui desloge la premiere et qui perit plustost.

Là Socrate se print à rire,Et, jettant des traicts allumezDe ses regards accoustumez,Sur ce qu’on luy venoit de dire :

Ces difficultez, nous dit-il,Sont d’un raisonnement subtil,Qu’il faudra que je vous explique :Pourquoy donc, quand vous m’escoutiezSur ces discours où vous doutiez,Avez-vous esté sans replique ?Quelqu’un plus eloquent que moyDevoit renforcer mes paroles,Et mieux faire voir comme quoyL’on dispute dans nos escoles ;Ce discours a bien meritéQu’on apporte un peu de clartéDans une si crasse ignorance,Puis que vrayment son apparenceEst proche de la verité.

Sçachons-le, quoy qu’il nous en coute,Mais, avant que de refuterL’erreur de la premiere doute,Encore faut-il que j’escouteSur quoy Cebes veut disputer,Afin que mieux sur chaque chose,Partageant nostre peu de temps,Sans permettre que je repose,Je vous rende tous plus contensAux matieres que je propose.

Ainsi traictant tout posémentPour recognoistre le danger,Nous cognoissons bien aisement,Si c’est l’opinion première,Où la raison nous va ranger,Et, s’il est besoing de changer,Au moins suivons quelque lumière.

Puis se tournant vers Cebes, il le pressoit de luy proposer aussi ses doutes, comme Simias avoit faict, et luy dit :

A quoy crains-tu de consentir ?Qu’est-ce enfin de si difficileA quoy ton esprit indocileEst resolu de repartir ?

Il me semble, respondit Cebes, qu’il en est de l’ame comme de son harmonie. Or, pour ce qui est de son estre avant que de venir dans le corps, je ne nie point qu’il ne puisse estre vray, et m’en rapporte fort à la preuve des discours que tu nous as faicts ; mais qu’elle soit après nostre mort, c’est ce que je ne croy pas de bon cœur ; et si je ne suis pas pourtant de l’opinion de Simias, qui ne croit pas que l’ame vaille mieux que le corps ny qu’elle soit de plus longue durée, car moy je pense que l’ame est plus excellente sans comparaison que tout cela, et partant voicy comme quoy je voudrais exposer la raison precedente de Simias : Puis qu’après un homme mort on void ce qui estoit de moindre en luy demeurer encore, pourquoy n’advouera-t’on point que ce qui estoit en luy de plus ferme et de plus durable demeure aussi bien et subsiste au mesme moment que le reste ? Mais voyons de quel poids sera la response que je faits à cela. Il me faut pour m’expliquer une comparaison aussi bien qu’à Simias. Il me semble que ce discours est presque de mesme que si quelqu’un disoit après la mort d’un vieux tisseran que cet homme est encore pource que l’habit qu’il avoit demeure encore, et pour toute preuve il diroit que, puis qu’un homme doit durer plus qu’un habillement de toille, il faut que, cet habillement demeurant après la mort du tisseran, le tisseran soit aussi, puisqu’il est plus de durée que son habillement. Pour moy, Simias, je croy que cela est foible et que peu de gens se voudroient payer de telles raisons : car ce tisseran, qui aura usé plusieurs habillemens et en aura tissu plusieurs, il est mort après beaucoup d’habillemens, et seulement plustost qu’un, et si ne s’ensuit nullement pour cela qu’un homme soit quelque chose de plus vil et de plus debile qu’un habillement. On peut, ce me semble, faire la mesme comparaison de l’aine au corps, que l’ame est véritablement de plus de durée, et le corps moins fort et moins durable, mais que chaque ame consume plusieurs corps, mesme en celles qui vivent long-temps : car, si le corps s’en va et deperit tous les jours, mesme durant la vie, et que l’ame repare tousjours ce qui se consume et remet ce qui se perit, alors que l’ame perit, c’estoit son dernier habillement devant lequel elle meurt, ayant survescu à plusieurs autres, et qu’après la fin de l’ame, le corps, qui n’a plus de quoy se refaire, est contrainct de monstrer l’imbecillité de sa nature, et pourrit et esvanouit bien tost.De tout ce discours on ne trouve point que l’ame demeure après que nous ne sommes plus : car, quand bien on t’accorderoit que non seulement l’ame estoit avant le corps, qu’après la mort de quelques uns leurs ames reviendroient encore dans les corps, et qu’il se trouvast des esprits qui vinssent ainsi à quitter et reprendre des corps, comme la nature de l’ame est excellente et puissante, si peut-on dire pourtant que l’ame en fin, lasse de tant de generations et d’esteindre et de rallumer tant de vies, pourroit rencontrer une mort derniere dont elle ne revinst jamais. Outre qu’il n’y a personne qui se puisse appercevoir quelle separation de l’ame avec le corps est celle où l’ame doit perir ; que, s’il en est ainsi, c’est une folie d’avoir des confiances en la mort, ne pouvant faire voir que l’ame est immortelle et indissoluble,’ et, selon l’apparence, on tire de là une necessité que chacun doit craindre pour son ame, quand elle est proche de son partement, ne sçachant si elle prend son congé pour tousjours et si c’est là ceste separation qui la doit achever.

Ce fust là le discours où nostre ame attachée,De sentimens douteux diversement touchée,Dans un estonnement nous laissa tous ravis ;Nous vismes des raisons par d’autres renversées,Et, desjà bien penchans vers ce dernier àdvis,Nous ne sçavions à quoy resoudre nos pensées.

Socrate nous ayant persuadés si bienQue nul sur son discours ne doutoit plus de rien,Nos esprits balancez souffroient une contrainte,Et, de ceste dispute à demy-rebutez,Nous creusmes que la chose estoit douteuse ou feinte,Ou que nos jugemens estoient trop hebetez.

Ce n’est point sans subject, Phaedo, que vous demeurastes en ce doute et en cet estonnement : car, seulement à t’ouyr parler, il m’a prins une mesme défiance des persuasions de Socrate, et m’esbahy pourquoy je commence à me desdire de son opinion veritable. Ç’a esté tousjours mon ad vis qu’il y a un grand rapport de l’arae à ceste harmonie, et, comme je l’ay tousjours creu auparavant, ton discours m’a remis encore plus avant ceste creance, si bien que j’ay besoing tout à faict d’autres preuves que les premieres pour cognoistre que lame soit immortelle. Partant je te conjure de me dire si Socrate se trouva aussi esmeu que les autres pour ces objections, s’il eut des raisons pour bien appuyer sa doctrine, de quelle façon il se prist à la disputer et comme quoy il s’en acquitta.

Vrayment, depuis le temps que je cognois sa vie,J’admire de l’ouyr parler si sainement.Toutesfois la vertu dont mon ame est ravieNe me saisit jamais de tant d’estonnement.

Du trouble de son dueil mon esprit se rappaise,Et le ressentiment que j’ay de son trespasNe sçauroit m’empescher que je ne sois bien aiseD’avoir veu l’accident de ce mortel repas

Les raisons qu’il tiroit de son esprit fertileContre les mouvemens de nos esprits douteuxRendirent tout l’effort de l’erreur inutile,Et nos difficultez nous rendirent honteux.

Sans qu’aucun desplaisir luy parust au visage,Il Vid bien comme quoy le faux nous esmouvoit,Et d’un œil complaisant comme estoit son langageIl ouyt proposer les doutes qu’on avoit.

Puis à chaque blesseure apportant un dictame,Il donna ses raisons avecques tant de poixQu’il fust assez puissant pour affranchir nostre ame,A qui desjà l’erreur avoit donné ses loix.

Comme dans un combat des troupes estonnées,Quand l’ennemy vainqueur a dissipé leurs rans,Ont besoing d’un bon chef pour estre ramenéesEt refaire le gros de leurs soldats errans,

Socrate doucement avecques sa conduite,De ses mauvais objects rompant la trahison,Ramena ces esprits qui s’estoient mis en fuiteEt leur fit retrouver le train de la raison.

Combien que son propos, d’un sens incomparable,Parust une merveille au jugement de tous,Il sembloit toutesfois encorplus admirableEn ceste gaye humeur dont il parloit à nous.

J’estois lors d’aventure au pied du lict funesteOù ses yeux attendoient le somme du trespas ;Socrate estoit assis plus haut que tout le reste,Et moy sur sa main droicte en un siege assez bas.

Passant dessus mes yeux son regard venerable,Et jouant de sa main avecques mes cheveux,Il sembloit à le voir que le ciel favorableEn son affliction eust accomply ses vœux.

Comme chacun de nous à l’escouter s’appreste,Encore sur mon poil il repassa la main,Et possible (dit-il en me pressant la teste),Phædon, ces beaux cheveux seront coupez demain.

Je respondis qu’ouy, ne sçachant pas entendrePour quel dueil il vouloit que je les fisse choir.Ha ! dit-il, cher Phaedon, ce seroit trop attendreSi nous avons icy plus près le desespoir.

Tous deux, si tu me crois, tant que Phœbus demeureSur l’orizon dernier dont je dois voir le cours,Razons-nous s’il advient que la raison nous meure,Et monstrons par ce dueil la mort de nos discours,

Comme au pays d’Argos, au milieu des batailles,Les soldats font serment d’estro tousjours rasez,Jusqu’à tant que leur glaive ait faict les funeraillesD’eux ou des combattans qui leur sont opposez.

Moy, si j’estois Phaedon, avant que de me rendreAu deffy de Simie et de Cebes aussi,Je les mettrois au point de ne s’ozer deffendre,Ou mon dernier souspir s’acheveroit icy.

Ha ! dis-je, mon dessein seroit bien ridiculeDe me prendre moy seul à ces deux forts esprits ;Je serois temeraire, et le puissant HerculeD’un si sot desespoir ne fut jamais repris.

Si tu te vois, dit-il, trop foible d’adventure,Phaedon, prends un second : Hercule en fit autant ;Demande-moy secours tant que ce jour me dure,Je seray l’Iolas, avec toy combattant.

Ouy, dis-je, vous Hercule, et moy trop foible encorePour faire l’Iolas en ce combat icy,Et, de peur que mon bras vos coups ne deshonore,Vous en prendrez tout seul la gloire et le soucy.

Après ces complimens, rentrant dans la matiere,Il retrama le fil d’un discours si fecondQue, parmy tout le cours de la dispute entiere,Il fit voir qu’il n’avoit que faire d’un second.

Afin que nostre esprit plus clairement regardeDans le vray, qui souvent se couvre de l’erreur,Devant tout (nous dit-il), chers amis, prenez garde,Que jamais la raison ne vous soit en horreur.

Chacun devient subject à ceste maladieLors que par le discours il s’est trouvé seduit,Et que des faux objects dans une ame estourdie,Au lieu de la lumiere ont faict venir la nuict.

La meilleure raison nous vient en deffiance :L’ame une fois trompée a tousjours de la peur,Et n’ose apprehender l’object de la scienceQuant celui qui le donne est soupçonné trompeur.

Ainsi, dans l’amitié que nous avons vouéeA quelqu’un dont l’humeur se forme à nos desirs,Nostre ame, avec la sienne estroitement nouée,Se laisse innocemment surprendre à ses plaisirs.

Mais l’infidelité qui demeuroit cachée,Enfin se descouvrant, fasche un homme de bien ;Et l’ame, avec effort d’un tel joug destachée,Se deffie tousjours d’un si traistre lien.

Mesme après que plusieurs ont abusé nostre ame,Que nous avons glissé souvent au mesme pas,Et que ceux dont nos cœurs estimoient plus la flammeOnt eu le plus funeste et le plus feint appas,

Nostre esprit rebuté ne croit point des couragesCapables de donner ny de garder la foy,Les plus sacrez sermens luy laissent des ombragesEt le font incredule à tout autre qu’à soy.

C’est pourtant un deffaut de la foiblesse humaine,Qu’une infidelité nous doive ainsi picquer,Et l’homme de qui l’ame est vigoureuse et saineJamais de tels rebuts ne se laisse choquer.

Il faut un peu d’adresse à bien cueillir des roses,Il faut bien du mystere à gouverner les gens,Il faut de l’artifice à discerner les choses,Que n’ont jamais cogneu tous ces esprits changeans.

Or, si les entendemens foibles, qui se trouvent ainsi subjects à se rebuter, avoient un peu de finesse à se servir des hommes, ils cognoistroient la chose comme elle est, c’est-à-dire qu’il se trouve peu d’hommes extremement bons ou extremement mauvais, mais il y en a une infinité de mediocres.— Pourquoy, luy dis-je, me dites-vous cela ? — Tout ainsi, dit-il, qu’il en arrive aux choses petites ou grandes. Vois-tu pas qu’il n’y a rien de si rare que de trouver un homme ou un chien, ou autre chose bien grande ou bien petite ?

Les objects d’estrange figureSont rares parmy les humains :Il se trouve dans la naturePeu de geans et peu de nains ;

Bien peu de beautés comme Helene,Peu de freres comme Castor ;Peu d’yvrongnes comme Silene,Peu de sages comme Nestor ;

Peu de chiens comme estoit Cerbere,Peu de fleuves comme Acheron,Peu de femmes comme Megere,Peu de nochers comme Charon ;

Aucun teinct beau comme Iasynthe,Rien de si clair que le soleil,Rien de plus amer que l’absyntheEt rien plus doux que le sommeil ;

Peu de bruits comme le tonnerre,Peu de monts comme Pelion,Et des animaux de la terrePeu sont fiers comme le lion ;

Peu de félicitez supremes,Peu d’incomparables mal heurs,Peu de ressentimens extremesDe voluptez ou de douleurs.

En fin tu trouveras que les choses extremes sont fort rares, et que les mediocres sont frequentes ; que si on venoit à proposer un prix à la meschanceté et au crime, Il s’en trouveroit peu qui vinssent à l’extremité et qui se trouvassent entierement meschans.

Si le Ciel ostoit les torturesDont il punit les forfaictures,Et qu’il y proposast un prixComme à des choses legitimes,Il se trouveroit peu d’espritsQui sçeussent bien faire des crimes.

Est-ce pas ton advis, o Phaedon ? Je luy respondis que je le croyois ainsi. Tu fais bien, me dit-il ; ce n’est pas pourtant tout un des raisons et des hommes, pource qu’elles ne sont pas ainsi differentes et rares aux extremitez entre elles, comme nous disons des hommes extremement meschans ou bons ; mais je me suis emporté en te suivant jusques à ce discours ; toutesfois, voicy où est nostre similitude : en ce que nous avons dit au commencement qu’il y a un certain artifice à se servir des hommes et à les cognoistre, de peur de s’y tromper, tout de mesmeil y a du mystere à se bien servir de quelques raisons et àles cognoistre. Sans doute si quelqu’un vient à prendre une creance et appercevoir une raison sans s’y estre servy de l’art des raisons, il est subject à se tromper, se confondre et se rebuter, et qu’après que ces te creance se trouve fausse, et qu’il la descouvre telle luy-mesme, comme il peut estre qu’elle sera fausse, et peut estre aussi qu’elle ne le sera point, et ce mesconte Luy estant arrivé plusieurs fois, il ne peut estre qu’il ne se rebute et ne vienne en deffiance de toutes les raisons. Cet inconvenient est ordinaire à ceux qui ayment à traicter des raisons contradictoires : car tu sçais qu’ils s’imaginent estre les seuls parfaictement sçavans, et que ce sont eux seulement qui ont descouvert qu’il n’y a rien de sain ny de ferme dans les choses ny dans les raisons, mais que tout est sans dessus dessous, pesle-mesle, comme en l’Euripe, et qu’il n’y a rien où il y ait d’arrest pour un moment, et toute discipline de verité leur semble suspecte et dangereuse

Comme Euripe en ses eaux mouvantes,Qu’aucun vaisseau n’ose toucher,Et qui donnent tant d’espouvantesQu’on fremit à les approcher.

Et n’est-ce pas, ocher Phaedon, une honteuse et misérable maladie que, se trouvant des raisons bonnes et fermes et bien capables d’appuyer nostre creance, un homme vienne à s’en deffior par la depravation et le degoust de son esprit, que ses discours ainsi contradic-toires ont empieté et luy ont persuadé que tout est tantost vray et tantost faux, et qu’estant devenu ennemy de toutes les raisons, il face comme le malade qui impute l’amertume de son goust aux viandes, et cestui-cy sa foiblesse et son deffaut aux raisons, pour les hayr après toute sa vie, et se priver de la verité et de la cognoissance des choses.

Son sens gasté se persuadeQu’il ne faut plus rien affermer,Comme l’appetit d’un maladeQui ne trouve rien que d’amer.

Cher Phaedon, croyons, je te prie,Que souv ent l’ame des humainsA bien besoing d’estre guerie,Et taschons à nous rendre sains.

Mille choses sont veritablesEt peuvent, par le fondementDe leurs preuves indubitables,S’appuyer dans l’entendement.

Les deffauts sont dans nos pensées ;Il se trouve peu de mortelsDont les ames soient bien sensées ;Mais taschons à devenir tels :

Moy, pour avoir cet advantageDe mourir sur un vray discours,Et vous, pour en garder l’usageEn tout le reste de vos jours.

Aujourd’huy que ma mort est procheEt que je cours à mon repos,Je veux esviter le reprocheDe disputer mal à propos.

Que je hay l’humeur enragéeDe ces esprits contentieuxQui gesnent une aine engagéeDans les discours ambitieux !

Toutes choses paroissent sombresA qui les veut ouyr parler ;Leurs subtilitez sont des ombresEt leurs voix du vent et de l’air.

Tout le souci de leur estudeN’est qu’une sotte vanitéDe donner une incertitudeSous couleur d’une verité.

Laissant là le vray d’une chose,Ils n’ont que des discours menteursPour rendre ce qui se proposeApparent à leurs auditeurs.

Moy, d’une humeur toute contraire,Laissant libres vos jugemens,Je ne tasche qu’à satisfairePar raisons à mes sentimens.

Ennemy d’un discours qui tenteEl qui suborne les esprits,C’est assez que je me contente,Car je n’ay rien plus entrepris.

Cognoissant la chose à mon aise,Je suis quitte de mon devoir ;S’il advient que mon sens vous plaise,C’est à vous de le recevoir.

Et voicy, mon amy, le profit qui me revient en disputant de la sorte : c’est que, mon opinion et ce que j’entreprends de prouver se trouvant veritable, il sera bon de s’y arrester. Si je me trompe en ma creance et qu’il soit faux qu’après la mort il demeure encore quelque chose de nous, au moins ce peu de temps que j’ay avant que de mourir passera avec moins d’ennuy et pour vous et pour moy ; et, après tout, l’ignorance de ces choses-là ne me peut pas durer beaucoup, car je n’ay plus gueres à m’en esclaircir. Et voilà de quel dessein je reviens, ô Simias ! et vous, f.ebes, tout prest à disputer ; mais pour vous, si vous me croyez, ne vous en rapportez point à Socrate, mais à la verité. Quand vous jugerez que je dis vray, accordez-le ; sinon, niez-le et me repliquez hardiment, et prenez garde pour moy que, me trompant moy-mesme, je ne vous trompe aussi et me separe d’avec vous, comme la guespe, après vous avoir laissé mon aiguillon. Revenons donc à vos objections, et, s’il ne m’en ressouvient pas bien, aidez-moy à les repeter. Le doute de Simias, si je ne me trompe, c’est que l’ame, quoy que plus belle et plus divine que le corps, ne laisse pas pourtant de perir plustost que le rapport qu’elle a avec ces harmonies dont nous avons parié. Cebes, ce mé semble, accordoit bien que l’ame estoit de plus de durée que le corps ; mais il adjoustoit que personne ne peut sçavoir si l’âme, après avoir consommé plusieurs corps, laissant enfin le dernier, ne finit aussi elle-mesme, et que telle sorte de mort seulement soit la fin de l’ame, mais que le corps est subject a se dissoudre et deperir continuellement. Simias et Cebes accorderent tous deux que c’estoient là leurs doutes. Mais, dit Socrate, niez-vous ce qui a esté dit au traicté precedant, ou si vous en accordez une partie et en niez l’autre ? — Il y a (luy dirent-ils) des choses que nous trouvons bonnes et d’autres que nous n’approuvons point. — Mais, dit Socrate, touchant la reminiscence, qu’est-ce qu’il vous en semble ? Croyez-vous qu’elle est ? et si elle est, estes-vous d’accord avec moy qu’il en faille tirer une consequenee necessaire que l’ame a esté en quelque lieu auparavant que de venir dans le corps ?— Pour cela, dit Cebes, j’ay pris un grand plaisir au discours que tu en as faict, et me tiens ferme en ceste creance. — Et moy, dit Simias, j’en suis tout de mesme, et serois fort estonné s’il estoit possible qu’on me persuadast le contraire.— Si es-tu pourtant obligé, hoste Thebain, à prendre une autre opinion, si tu crois qué l’harmonie soit quelque chose de composé, et que l’ame soit une harmonie de la temperature et de la constitution du corps : car tu ne sçaurois advouer que ceste consonance composée de quelque chose ait esté plustost que la chose dont il falloit qu’elle se composast. Tu ne sçaurois jamais advouer cela.— Jamais, dit Simias.— Et vois-tu pas bien cependant que tu es contraint de le confesser quand tu dis que l’ame a esté plustost que le corps, et que elle est une consonance composée du corps ? Ton dire revient à cecy, qu’elle se faict des choses qui ne sont point. Encore mesme l’harmonie du luth ne peut estre de la sorte, c’est-à-dire avant les choses dont elle est composée : car le bois et les cordes, et quelques sons rudes et mal accordans, precedent ceste douce et parfaicte consonance qui vient après tout cela et se perd plustost que le reste. Vois donc comme quoy ce que tu dis icy revient fort mal à ce que tu disois auparavant, et que’, sur les propos de ces harmonies et de ces concordances, tes discours se trouvent très mal d’accord. — Très mal, dit Simias. — Si est-ce qu’en ceste matière de consonances il faut sur tout que les paroles soient bien concertées et qu’elles ne discordent point en propos : le désordre au langage ne doit pas estre si remarquable.

Dans une passion de douleur ou de rage,Quand l’espoir d’un amant est troublé d’un refus,Ou qu’un pasle nocher gemit parmy l’orage,L’ame ne peut fournir que des propos confus.

N’importe qu’un bouvier, en escorchant la terre,Parle avec eloquence à ses taureaux rebours,Ny qu’un brave soldat, en parlant de la guerre,Cherche de l’artifice à ranger ses discours.

Au lieu de bon discours et de voix eloquantes,On ne peut escouter qu’un dissolu caquetSur le mont Cytheron, où s’en vont les BacchantesQuand leur dieu les appelle à son vineux banquet.

Mais celuy dont l’esprit n’est jamais en desordreEt que les passions laissent en son repos,Afin que les censeurs n’ayent point de quoy le mordre,Il doit avoir le soing d’accorder ses propos.

C’est-à-dire, ô Simias ! qu’un philosophe doit faire en sorte que ses discours se trouvent de bon accord : les tiens à present se trouvans très desaccordans, il faut que de deux tu choisisses lequel tu aymes le mieux, ou recevoir la discipline de la reminiscence, ou croire que l’ame est une harmonie. — Je choisis le premier, dit-il : car je ne sçache point qu’on m’ait jamais prouvé suffisamment que l’ame soit comme une harmode l’ame. nie. Je ne l’ay jamais veu faire apparoistre que par des choses vraysemblables, et les opinions qui s’impriment par des apparences trompent ordinairement et en la geometrie et en autres choses ; mais la preuve de la reminiscence est appuyée, ce me semble, sur des fondemens asseurez : car nous avons dit que l’ame, devant que d’entrer dans le corps, est autre part, en telle sorte que son essence aie surnom d’un vray estre, et pour ce point-là je m’en trouve bien persuadé. C’est pourquoy je ne sçaurois croire ny à personne ny à moy-mesme que l’ame soitceste harmonie. — Quoy ! encore, Simias, luy dit Socrate, te semble-t’il qu’une consonance ou autre composition, de quelque sorte qu’elle soit, puisse estre autrement et avoir d’autres dispositions que celles des choses dont elle est faicte, ny patir, ny agir, que ces choses ne patissent et agissent ? — Je croy que non, dit Simias.

Socraie.

L’harmonie, à mon advis, sans sa matière dont elle est composée, n’est rien du tout.

Tout cela n’est qu’un peu de bois,Qui de soy ne sçachant rien dire,Emprunte la vie et la voixEt des cordes et de nos doigts,Et de la façon de la lyre ;

Mais, lorsque le bois est cassé,Tous les joueurs les plus habiles,Rappellans le son trespassé,Sur un instrument enfoncéTouchent des cordes inutiles.

Il n’y a point d’apparence, dit Socrate, que telle consonance precede et fasse suivre les choses dont elle est composée, mais bien plustost qu’elle suit en telle sorte qu’elle ne peut avoir ny son ny mouvement contraire à ses parties. — Sans doute, dit Simias.

Socrate.

Et la consonance n’est point consonance en sa nature, sinon en tant qu’elle est temperée. Simias trouva cecy d’abord un peu obscur, et luy dit qu’il ne l’entendoit point. C’est, luy dit Socrate, que la consonance, à mesure qu’elle est ou plus ou moins contemperée, qu’elle reçoit ou plus ou moins, elle est ou plus ou moins consonance : comme en un concert, à mesure qu’il est bon ou mauvais, on dit qu’il y a ou plus ou moins d’harmonie, ce qui ne se peut dire de l’ame, en tant qu’ame, que, pour le respect de quelque chose ou grande ou petite, elle soit ou moins ou plus ame. Prends garde encore à cecy : disons-nous pas de l’ame que l’une a du sens et de la vertu, et celle-là nous l’appelions bonne, et que l’autre a de la folie et du vice, et nous l’appelions mauvaise ; et celuy qui croit les ames estre des harmonies dira-t’il en cet endroict que ceste ame a de la vertu, ou que ceste autre a du vice ? ou si, au lieu du vice et vertu, il dira que ceste ame a de la consonance ou de la dissonance, et que la bonne est consonante, et estant une consonance elle-mesme, elle ait encore des consonances qu’elle possede, et que la mauvaise soit dissonante elle-mesme et n’en ayt point d’autre en soy ? — Je n’ay point de quoy repartir là, dit Simias.

Socrate.

Tu vois bien que ceux qui croyent que l’ame soit une harmonie sçavent respondre comme cela. Or nous avons desjà concedé qu’une ame n’est ny plus ny moins ame qu’une autre, ny a moins de degrez de consonance l’une que l’autre, et ceste concession signifie que l’ame n’est ny plus ny moins, ny à moins de degrez de consonance l’une que l’autre, et que l’ame qui n’est ny plus ny moins conseillante, n’est ni plus ny moins temperée l’une que l’autre. Et, je te prie, l’ame qui n’est ny plus ny moins temperée peut-elle estre participante de la consonance à moins ou plus de degrez, ou plustost egalement ? — Je croys qu’elle y participe esgalement, respond Simias.

Socrate.

Par consequent l’ame, puis qu’elle n’est ny plus ny moins ame l’une que l’autre, elle n’est aussy ni plus ny moins temperée l’une que l’autre. Estant donc de la sorte, elle n’est pas plus participante à la consonance qu’à la dissonance ; si bien qu’estant telle, une ame ne sçauroit avoir plus de vices ny plus de vertus l’une que l’autre, si le vice est une dissonance et la vertu une consonance.— Il me le semble, dit Simias. — Mais bien au contraire, dit Socrate : car la raison veut que, si l’ame est une consonnance, elle soit incapable de vice, pource que la vraye consonance, en tant qu’elle est consonance, ne participe jamais à la dissonance ; et par là on prouve qu’une ame, si elle est bien ame, n’est point capable d’avoir de vice, et par ces raisons on trouve que les ames de toutes sortes d’animaux, estans aussi bien ames l’une que l’autre, sont toutes bonnes. Cela semble-il pas bien dit ? Et s’ensuivroit, si ceste proposition estoit vraye, que l’ame soit une consonance. Encore plus, Simias, de toutes les choses quisont en l’homme, ne penses-tu point que celle qui tient l’empire c’est l’ame ? mesme alors qu’elle est prudente, pour obtenir ceste maistrise, faut-il qu’elle obeysseau corps ou qu’elle luy resiste comme en une extreme soif ou faim, où l’appetit du corps est pressé de boire ou de manger, souvent l’ame le retient et l’empesche d’obeyr à son desir ? — Il est vrai, dit Simias.

Souvent, que le corps, aveugléDe son appetit desreiglé,Cherche de contenter sa rage,L’esprit resiste à ses desirs,Et, pour eviter son dommage,Le destourne de ses plaisirs.

Auprès d’une eau claire et coulante,Alors qu’une soif violenteNous a mis les poulmons en feu,La crainte d’une maladieNous faict bien arrester un peu,Quoy que nostre appetit nous die.

En chasque passion extremeL’ame se combat elle-mesme,Et, quelque forte liaisonQue nostre corps ait avec elle,Nos sentimens et la raisonSe font guerre perpetuelle.

Et ce combat ne seroit point si l’ame esloit une harmonie composée des temperatures du corps, car, en ce cas, elle seroit obligée de suivre ce temperament, comme nous avons dit, et n’agir ny ne patir qu’avec les choses dont elle seroit composée, sans jamais n’en produire qui leur fust contraire, où, tout au rebours, nous voyons que l’ame ordinairement contrarie au corps, tantost le pressant à des exercices qui luy donnent de la peine contre son gré, tantost en le forçant par des medecines, tantost par des censures contre ses vices et des admonitions contre les douleurs, craintes et autres passions.

Lors que la crainte du dangerNous a faict paslir le visage,L’ame, afin de nous soulager,Raisonne avecques le courageEt semble adresser un langageA quelque chose d’estranger.

Voicy un endroict d’Homere où Ulysse, touché de quelque desplaisir, exhorte sou courage par sa raison,et semble faire parler une partie de son ame avec l’autre, lorsque, se battant la poitrine, il se prend à dire :

Quoy ! ma constance est-elle morte ?Où dort aujourd’hui ma valeur ?Arme-toy, mon courage, et porteLe faix de ce nouveau malheur.Je t’ay veu vaincre la douleurD’une calamité plus forte.

Penses-tu, Simias, qu’Homere ait ainsi parlé croyant que l’ame fust une harmonie et quelque chose de subjet aux passions du corps, ou s’il a creu qu’elle fust quelque chose de plus divin et plus excellent ? — Il entendoit sans doute, dit Simias, que l’ame estoit quelque chose de plus divin que l’harmonie. - Il n’est point donc raisonnable que nous tenions l’ame pour une harmonie, car nous serions de contraire opinion à ce poète divin, Homere, et à nous-mesmes. — Il est vray, dit Simias. Me voilà content.

Enfin, avec assez de peine,La nuict faict place à la clarté,Et la consonance thebaineNous laisse sans difficulté.

Te voilà donc appaisé, hoste thebain ; mais comme quoy appaiserons-nous Cebes ?

De quels si rares sentimensFaut-il avoir l’ame animéePour refuter les argumensDe la subtilité cadmée ?

A t’ouyr respondre aux objections de Simias, j’ay bien cogneu que tu trouveras le chemin de me contenter : car je ne pensois pas qu’il fust possible de tenir contre ses objections, et me suis tout esbahy de la raison que tu as imaginée contre l’harmonie, dont il n’a peu soustenir le pressant assault ; si bien que je m’attends fort à voir le discours cadmeen renversé aussi bien que l’autre. — Espargnez-moy, dit Socrate ; ne me louez pas si tost : peut-estre qu’on nous enviera l’explication du reste, et que je ne m’acquitteray pas si bien du discours suivant. Dieu y pourvoira, mais nous qui (comme dit Homere) sommes aux prises, voyons si ce que tu as dit est quelque chose. La somme de ce que tu proposes est qu’on te fasse voir comme quoy l’ame est indissoluble et immortelle,

Afin que, passant chez les mortsEt quittant la prison du corpsOù son ame estoit asservie,Le sage ne se trompe pasEn esperant qu’une autre vieLuy doit naistre de ce trespas.

Tant de voluptez mesprisées,Tant de nuicts sagement usées,L’enfer si long-temps combatuEt tant de sainctes resveriesPour l’estude de la vertu,Ne seroient que des mocqueries.

Ces supremes felicitezQui suivent les adversitezDont la vie terrestre abondeSeroient un espoir decevant,Et les plaisirs de l’autre mondeNe se trouveraient que du vent.

De sorte que le philosophe qui auroit si bien estudié à la sagesse toute sa vie se trouveroit à sa mort un vray fol de s’estre attendu à des choses vaines et fausses. C’est le danger, Cebes, auquel tu crois qu’il est subject, ne cognoissant pas encore comme quoy personne ne se peut asseurer de l’immortalité de l’ame : car, pour estre de plus longue durée et plus excellente que le corps, et semblable à quelque chose de divin, comme aussi pour avoir esté avant le corps et avoir cogneu et faict toute seule plusieurs choses, tu dis qu’il ne s’ensuit pas pour cela qu’elle soit immortelle, et que niesme ceste entrée qu’elle faict dans ce corps humain luy est comme une maladie par où elle commence à se ruiner, si bien que dans la vie du corps elle n’y trouve que des miseres pour elle, et en la mort elle y trouve aussi sa ruine ; et, quoy qu’elle ne se loge qu’en un corps ou qu’elle revive dans un ou plusieurs, cela ne sçauroit asseurer personne en sa mort, car il faut estre fol pour n’avoir point de peur en ce moment si on ne sçait point parfaictement des raisons qui prouvent l’immortalité. Voilà ce que tu dis, Cebes. Je l’ay tout repeté afin que tu y adjoustes ou que tu en ostes encore si bon te semble. — Il n’y a rien, dit Cebes, pour le present, que j’y vueille adjouster ny diminuer. Lors, Socrate s’arrestant un peu, et comme appellant ses esprits : Ce que tu demandes, dit-il, Ô Cebes ! n’est pas peu de chose. Il nous faudra traitter à ce subjet la cause dé la generation et de la corruption. A ce propos, je te raconteray ce qui m’est arrivé, et si tu juges que de ce que je diray il y ait quelque chose qui fasse pour descouvrir la verité de la question que tu proposes, tu t’en serviras. Escoutes-moy.

J’avois en mon jeune aage un merveilleux desirDe voir de Tunivers l’admirable structure,Et mon esprit, touché d’un juste desplaisirD’ignorer les secrets qui sont dans la nature,Creut que c’estoit l’object qu’il me falloit choisir.

Mon ame avec effort combatoit l’ignorance ;Je bruslois d’un ardeur de devenir sçavant,Et, de peu deprofit paissant mon esperance,Mes curiositez alloient tousjours avant,Pour voir si mon estude avoit quelque asseurance.

Je croyois que c’estoit un dessein glorieuxDe sçavoir comme quoy toutes choses arrivent,D’entendre quelle force ont les flambeaux des cieux,Pourquoy les animaux çà-bas meurent et vivent,Et ce soing me rendoit tousjours plus curieux.

Tournant de toutes parts mon ame vagabonde,Selon le sens d’aucuns je voulois discourirSi ce n’est point le fou, la terre, l’air et l’onde,Quand le froid et le chaud viennent à se pourrir,Qui donnent la vigueur aux animaux du monde.

Après cela, j’allois imaginer si du feu, de l’air ou du sang, nous venoit Je sçavoir, ou si c’estoit le cerveau qui nous fournissoit les facultez de l’ouye, de la veue et de l’odorat, et que de tels sens se faisoit la memoire et l’opinion, et que de la memoire et de l’opinion mise à repos se faisoit la science. Ainsi, considerant et les corruptions de ces choses-là et les passions qui arrivent autour du ciel et de la terre, j’ay trouvé à tout cela mon entendement fort defectueux, et me vis à considerer ces choses-là si stupide que rien plus. Je m’en vay vous en apporter une conjecture suffisante :c’est que ceste consideration et ceste resverie m’offusqua tellement qu’elle ne m’empeschoit pas seulement d’apprendre quelque chose de nouveau, mais encore me faisoit-elle oublier ce que j’avois appris et ce que je croyois avec d’autres avoir très bien sceu auparavant, comme cecy, de sçavoir de quelle sorte croist un homme, car je pensois qu’il estoit clair à un chacun que le boire et le manger font croistre l’homme, et qu’adjoustant chair sur chair et os sur os, de mesme qu’en toutes autres choses y mettant ce qu’il leur faut et les traittant selon que leur nature le requiert, premierement d’une petite masse s’en faict une grande, et qu’ainsi d’un petit homme s’en faict un grand. C’estoit alors mon opinion : te semble-t’il pas qu’elle estoit bonne ?— Pourmoy, je la trouve bonne, dit Cebes. — Prends garde encore à cecy : je croyois que c’estoit assez bien pensé à moy lors que, voyant un homme ou un cheval grand auprès d’un petit, je jugeois qu’il estoit plus grand de toute la teste, et je cognoissois fort clairement que dix estoient plus que huict, pour ce qu’il y en avoit deux davantage, et qu’une mesure de deux coudées estoit la moitié plus grande que celle d’une coudée. — Et maintenant, luy dit Cebes, qu’est-ce que tu en juges ? — Je suis veritablement, luy respondit Socrate, bien loing de croire que j’entende aucune cause de toutes ces choses-là, qui ne me peux pas bien persuader encore que lors que quelqu’un adjouste un à un, si cet un à qui on adjouste, à cause de la conjonction de l’un à l’autre, devient deux : car j’admire comment, puis qu’estans separez l’un et l’autre n’estoient qu’un, et n’estans point alors deux, pourquoy s’estans joints, cette congression qui les faict mettre l’un près de l’autre soit la cause qu’ils soient deux ; et ne puis me persuader non plus pourquoy, si quelqu’un vient à diviser un, ceste division soit cause qu’il en soit deux : car il se trouverait là une cause pour laquelle ce deux se faict toute contraire à celle d’auparavant. La premiere cause estoit pour ce que l’un approchoit de l’autre, et cellecy pource que l’un s’esloigne de l’autre ; et ne pense point sçavoir encore pourquoy un se faict, ni pour dire en somme pourquoy quelque chose se faict ou petit ou grand. Je ne le pense jamais entendre par ceste voye, mais j’y mesle en vain quelque autre moyen, et ne reçois nullement celuy-là ; mais, ayant ouy lire une fois d’un livre à Anaxagoras une opinion qu’il avoit que l’entendement estoit la cause de toutes choses et disposoit de tout,

Que nostre entendement disposoit toutes choses,Qu’il en estoit la cause, et qu’il avoit ouversLes abysmes plus creux où demeuroient enclosesToutes les raretez qui sont dans l’univers,

Aussitost son advis arresta ma creance,Car c’estoit le meilleur que j’eusse encore veu.Je croyois que l’esprit, ayant ceste puissance,Auroit tout disposé le mieux qu’il avoit peu,

Et que, pour voir la cause et la raison plus seurePourquoy dedans le monde une chose perit,Pourquoy l’autre n’est plus et celle-cy demeure,Puisque le bien estoit le but de nostre esprit,

Il fallut s’enquerir comment tout devoit estre,Comme il estoit meilleur que cecy ne fust point,Que ceste chose fust, que l’autre vint à naistre,Et nous eussions cogneu les causes de tout point.

Car, si l’entendement ne dispose jamais de la chose que bien en cognoissant comme quoy une chose seroit bien disposée, on cognoist comme quoy elle est disposée, et qu’ainsi un homme ne devroit rien considerer ny de soy ny des autres que ce qui est de plus à propos et de meilleur. Or il est necessaire que celuy qui sçait ce qui est bon sçache aussi ce qui est mauvais, pource que c’est une mesme science. Dans ceste pensée, je me resjouyssois d’avoir trouvé en Anaxagoras un maistre qui m’apprist ce que j’avois tant desiré de sçavoir, c’est-à-dire les causes des choses, et que premierement il me dist si la terre estoit ou planiere ou ronde, et qu’après il m’en eust apporté la cause et la necessité, c’est-à-dire qu’il m’eust monstré comme quoy il estoit mieux qu’elle fust, et pourquoy elle estoit telle ; si bien que, s’il me disoitque la terre estoit au milieu du monde, je m’attendois qu’il me fist entendre qu’il estoit meilleur qu’elle fust ainsi, et que, m’ayantmonstré cela, je ne serois plus en peine de chercher une autre espece de causes ;

Qu’il apprendrait à mon sens curieuxPour quel subjet la terre est toute ronde,Et s’il falloit, afin qu’elle fust mieux,Qu’elle se tînt au beau milieu du monde.

Je m’attendois qu’il me diroit aussiPourquoy se monstre et se cache la lune,Pourquoy le jour penetre jusqu’icy,Et ce que peut le ciel sur la fortune ;

Qu’il me monstrast pourquoy tant de flambeaux,Qui dans le ciel font leurs courses legeres,Devoient paroislre et si grands et si beaux,Et nous monstrer leurs clartez passageres.

Je m’imaginois qu’il me feroit voir tout cela, et qu’il m’instruiroit clairement de quelle sorte et pour quelle raison il estoit meilleur que ceste chose ou ceste autre patist ou agist en cecy ou en cela : car je ne pensois pas qu’après m’avoir dit au commencement que nostre esprit disposoit toutes choses, il n’alloit après assigner autre cause des choses sinon la cause d’estre bien, c’est-à-dire que chaque chose est ainsi pour ce que pour estre bien il faut qu’elle soit ainsi. Si j’estois donc persuadé que, nommant particulièrement les causes, il assigneroit à chaque chose pour sa cause ce qui estoit meilleur pour elle, et generalement pour la cause de toutes choses, je croyois qu’il allegueroit le bien commun.

Animé de ceste esperance,Jurant desjà sur mon autheur,Je trouvay que cet imposteurAvoit pis que mon ignorance.

D’un aveuglement qui tenoitSes fantaisies esgarées,Quelques natures aetheréesSont les causes qu’il amenoit ;

Des essences imaginaires,L’une d’air et l’autre de feu.Bref, je fus honteux d’avoir leuDes discours si peu necessaires.

Après avoir leu tout son livre, que j’achevay avec une grande impatience, je me repentis d’en avoir pris la peine, car il n’alleguoit pour les causes des choses que des fantasies et des choses incroyables, et enseignoit une cause aussi hors de propos’que qui diroit : Tout ce que Socrate faict il le faict par son entendement ; et que, voulant après alleguer la’cause particuliere de chaque chose que je fais, il diroit premierement que je suis maintenant assis icy, pource que mon corps est composé d’os et de nerfs, et que les os sont solides, et qu’ils ont une espace de l’un à l’autre entre les joinctures, et que les nerfs sont dans nostre corps en telle sorte qu’ils s’y peuvent estendre et retirer, et qu’ils lient les os avec la peau et la chair où ils sont ; si bien que, montant les os en leurs conjonctions, les nerfs, qui tirent et laschent communément, font que j’ay la faculté de plier chacun de mes membres, et que pour cela je suis ainsi ahbaissé dans ce siege ; ou si, voulant alleguer la cause de la conference que je fais icy avec vous, il diroit que c’estoit la voix, l’air ou l’ouïe, et des mauvaises raisons comme cela, sans toucher à la cause veritable, qui est la volonté des Atheniens, qui ont trouvé bon de me condamner, et moy de subir la peine qu’ils m’ont ordonnée.

Et vrayement, ces nerfs et ces osDont aujourd’huy la mort s’empare,S’il se fust peu bien à propos,Tiendraient Cam, Beote ou Megare.Mais pnis qu’il plaist à la citéDe me commander que je meure,Je crois que la necessitéVeut borner icy ma demeure,Et j’endure plus doucementUn trespas qu’un bannissement.

Il n’y a donc nulle sorte d’apparence qu’il faille tenir toutes ces choses-là pour des causes ; mais, sans doute, si quelqu’un dit que sans les nerfs et les os je ne sçaurois executer ce que j’aurois dessein de faire, il diroit vray. Ce seroit pourtant une extreme nonchalance de discours d’asseurer que je fais tout à cause de ces choses là, tant que je le fay par mon entendement, sans amener la cause d’estre bien et sans dire que je le fay avec ces choses et par l’entendement, à dessein de faire comme quoy il faut que cela soil pour estre bien ; et ceux qui ne s’expliquent pas comme cela ne sçavent pas discerner la vraye cause d’une chose d’avec ce sans quoy la cause ne peut point estre cause, et que les ignorans appellent fausse cause, en prenant l’un pour l’autre,

Comme, dans une nuict obscure,Où nostre veue est en deffautEt chaque chose est sans figure,On ne prend jamais ce qu’il faut.

C’est pourquoy quelques uns, qui veulent que la terre tourne tousjours en rond, disent qu’elle ne bouge jamais de dessous le ciel ; les autres, qui la font comme une grande maist de patissier, tiennent qu’elle est soustenue de l’air comme d’un fondement.

Ceux-cy croyent la terre une pesante bouleQui sans aucun repos autour de soy se roule,Mais que tousjours son siege est ferme soubs les cieux ;Les autres, qui la font comme une grande buye,Soustiennent, d’un discours qui ne vaut guere mieux,Que le vague de l’air est le fonds qui l’appuye,

et ne s’enquierent ny les uns ny les autres de la puissance par laquelle elle a esté disposée au mieux qu’elle le pouvoit estre, et ne pensent qu’elle ait une vertu et force demonique ;

Et ceux-cy, pour porter ceste pesante charge,Pensoient avoir trouvé quelque puissant AtlasDe qui l’espaule estoit plus vigoureuse et large,Et que ce grand fardeau ne rendoit point si las.

Mais ils s’ymaginent avoir rencontré quelque plus robuste et plus immortel Atlas, et de plus larges espaules qui puissent mieux porter tout que l’autre, et ne croyent point que la biensceance et le bon conjoignent ny contiennent aucune chose du monde. Parmy tant d’incertitudes, je me rendois volontiers disciple de qui que ce fust qui me voulut enseigner la vraye cause des choses. Mais puis que je ne la cognois point, et qu’il m’est impossible de la trouver ny de moy-mesme, ny par autruy, j’ay entrepris une seconde navigation pour aller querir et tenter une autre voye pour parvenir à la cognoissance de la cause. Et veux-tu, ô Cebes ! que je te communique l’invention dont je me suis aydé ? — De bon cœur, respondit Cebes.

Socrate.

Comme je fus lassé de considerer les choses sans rien advancer,

Mon esprit, rebuté de ce travail penible,Poursuivant un dessein qui n’estoit pas possible,Craignit de s’aveugler par un object si beau,Comme, quand le soleil dans l’Ocean arrive,Nos regards, qui tout droict contemplent son flambeau,Se sentent esblouyr d’une clairté trop vifve ;Et l’unique moyen de le toucher des yeux,C’est de le voir dans l’eau qui le nous monstre mieux.

Ainsi, pour sauver mon esprit d’un tel esblouïssement, je creus qu’au lieu de porter mes sens tout droict et immediatement à mon subjet, je ferois mieux de le contempler comme en un mirouer, et m’imaginay qu’il falloit recourir aux raisons pour considerer la verité par elles. Mais peut-estre que nostre comparaison ne respond point à toutes ses parties, car je n’accorde pas entierement que celuy qui contemple les choses dans les raisons les regarde plustost dans des images que celuy qui les void dans les œuvres, car je crois que cestuy-cy les regarde aussi bien dans des images que l’autre qui les void dans les raisons ; si est-ce toutesfois que j’ay prins ceste adresse et choisis mon chemin par là. Voicy comme quoy je fay : Supposant une raison que je trouve la plus valable, je tiens pour veritable ce qui se rapporte le mieux à elle ; j’observe cela, et touchant les causes des choses, et touchant autre chose. Et comme j’approuve ce qui est selon la raison que j’ai posée, aussi je desapprouve et tiens pour faux tout ce que j’en trouve esloigné. Je te veux mieux expliquer ce que je te dis, car je ne pense pas que tu l’entendes bien encore. — Non, pas beaucoup, dit Cebes. — Je n’ameine icy rien de nouveau, dit Socrale, mais seulement ce que j’ay repeté souvent en la dispute precedente. Je m’en vay donc continuer à te faire voir ceste espece de cause que j’ay tant traictée, et reviens à ce que j’ay si souvent presché. Je suppose donc qu’il y a quelque chose qui de soy est beau, bon et grand, et tel les autres choses. Que situ m’accordes cela, j’espere de te faire voir ce qui est proprement cause, et de trouver l’immortalité de l ame.

Cebes.

Conclus quand il te plaira. Je te l’accorde.

Socrate.

Mais consideres en ce qui s’ensuit, si tu veux y consentir aussi : car je pense que s’il y a quelque chose de beau outre le beau mesme, que ceste chose belle, quelle qu’elle soit, n’est belle que d’autant qu’elle participe au beau ; et c’est ainsi que j’en dis du reste. Ne crois-tu point que c’est pour ceste cause ?

Cebes.

Je le crois.

Socrate.

Pour moy, je ne vay point plus avant, et ne suis point capable de comprendre toutes ces autres causes excellentes. Si quelqu’un me demande pourquoy cecy ou cela est beau, je luy diray que c’est à cause qu’il a ou la couleur esclatante, ou figure belle, ou quelque autre chose comme cela. Je ne sçaurois luy respondre autre chose, et si je cherche des causes plus avant je me trouble. Cecy crois-je bien absolument et sans doute, combien que peut-estre sans raison, que rien ne faict une chose belle que la presence ou la communion du beau, de quelque façon et pour quelle raison qu’il arrive, et cela n’ozé-je pas bien asseurer encore, mais que tout ce qui est beau est beau à cause du beau. C’est ce qu’on peut respondre plus asseurement ; et appuyé sur ce fondement, je ne pense pas tomber, et je puis dire asseurement que toute chose belle est faicte belle par le beau mesme. Ne le crois-tu point comme cela ? — Sifay, dit Cebes.— Par mesme raison, ce qui est grand est grand par la grandeur, et ce qui est de plus grand est de mesme raison plus grand, et ce qui est plus petit est ainsi plus petit par la petitesse. — C’est comme cela, dit Cebes. — Ainsi, dit Socrate, tu n’approuveras point celuy qui diroit que cet homme icy est plus grand que l’autre de toute la teste, et que cest autre est plus petit que luy de toute la teste, comme si leur grandeur et leur petitesse se devoit cognoistre et discerner par la teste. Mais tu diras que tout ce qui est plus grand n’est plus grand d’autre chose que de la grandeur, et plus grand à cause de la grandeur aussi ; et ce qui est plus petit n’est aussi plus petit que de la petitesse et à cause de la petitesse. Tu raisonneras sans doute ainsi de peur que, si tu viens à dire que quelqu’un est plus grand ou plus petit de la teste, on ne t’objecte que premierement par ceste raison une mesme chose faict le plus grand plus grand, et le plus petit plus petit, après que de la teste, dont cecy sera moindre, cela aussi qui est plus-grand en est plus grand, et que c’est une chose monstrueuse que ce qui est grand soit grand à ’cause de ce qui est petit. Ne caindrois-tu pas aussi de dire que dix sont plus que huict, à cause des deux plustost qu’à cause de la multitude ou numeralité, et semblablement qu’une mesure de deux coudées est plus grande que celle d’une coudée, à cause de ceste moitié plustost qu’à cause de la grandeur ? C’est ce que tu devois craindre de dire. Et ne craindrais-tu point de dire aussi que si un est adjousté à un, que cest adjoustement est la cause qu’il s’en faict deux, et, si un se divise, cette division est la cause qu’ils sont deux ? Mais tu dois crier tout haut et asscurer que tu ne sçais comme quoy autrement ou cecy, ou cela, se faict que par la participation de l’essence qui luy est propre, à laquelle il participe, et que tu ne sçais point autre chose pourquoy il faut que ces uns qui doivent estre deux soient participans, et comme aussi tout ce qui doit estre mis à un doit estre participant à l’unité, et laisseras ces adjonctions et divisions et toutes ces subtilitez à des plus sçavans que toy pour faire des responses pareilles à leur fantasie. Mets-toy tousjours en deffiance, et, craignant, comme on dit, ton ombre mesme, tu te tiendras tousjours ferme en la raison que tu auras posée, et feras tes responses de la sorte. Quo si quelqu’un, se tenant à la mesme raison que tu aurois posée, venoit à te presser, tu le laisseras là sans luy respondre, qu’après avoir considéré si ce qui suit de ceste raison s’accorde avec elle ou non. Que, si tu estois obligé à rendre raison de la raison mesme que tu aurois posée, il te faudroit recourir à d’autres positions, et choisir celle qui te sembleroit la meilleure de toutes les precedentes, et ne confondrois jamais, comme font les contentieux, et les principes et ce qui dérive des principes, si pour le moins tu voulois trouvai quelque chose de vray : car, pour ces contentieux, ils n’ont ny soing ny discours qui tende à cela, et si ne laissent point, à faute de sapience, de plaire et trouver leur conte dans cet embrouillement dont ils confondent tout. Mais toy, ô Cebes ! si tu es du nombre des philosophes, tu feras, je pense, ce que je dis.

Phædon.

Cebes et Simias approuverent là tout ce que Socrate disoit.

Echecrates.

Ils avoient sans doute raison d’y consentir, car je ne pense pas que ce discours ne soit maintenant assez clair aux plus hebetez.

Phædon.

Aussi n’y eut-il personne en la compagnie qui ne le trouvast fort aisé.

Echecrates.

Ce n’est pas merveille, puis que moy, qui n’y estois point, le comprends fort bien et le trouve facile seulement à te l’ouyr dire. Mais, après cela, comme quoy est-ce qu’il poursuivit ?

Phædon.

Après que Socrate les eut rangez à son opinion, et qu’ils luy eurent accordé que chacune des especes est quelque chose, et que ce qui leur participe prend d’elles sa denomination, il se mit encore à les interroger de ceste sorte.

Socrate.

S’il en est ainsi que nous avons monstré, advoueras tu point, alors que tu dis que Simias est plus grand que Socrate et plus petit que Phaedon, que ces deux choses là sont en Simias, c’est à dire la grandeur et la petitesse ?

Cebes.

Asseurément.

Socrate.

Et tu confesses toutesfois que Simias surpasse Socrate, non pas en la sorte que les paroles le disent, car tu ne crois pas qu’il ait esté ainsi ordonné par la nature, que Simias en tant que Simias surpasse Socrate, mais à cause de la grandeur de stature qu’il a ; ny que Socrate aussi soit moins que Simias, en tant qu’il est Socrate, mais à raison de sa taille, qui est petite au respect de celle de Simias.

Cebes.

Je le crois comme cela.

Socrate.

Et semblablement Phaedon ne surpasse point Simias en tant que Phaedon, mais en tant qu’il est de grande stature au prix de Simias, qui se trouve de petite, taille au respect de Phaedon.

Cebes.

Il est ainsi.

Socrate.

Si bien que Simias aura la denomination de petit et de grand : car il est enlre les deux, surpassant par sa grandeur la petitesse de l’un, et cedant par sa petitesse à la grandeur de l’autre.

Phædon.

Alors il nous dit en sousriant : Il semble que je vous ay descrit cecy avec trop d’affection ; si est-il pourtant de mesme que j’en ay parlé.

Cebes.

Il appert.

Je le dis à dessein de vous faire croire ce que je crois aussi. Mon opinion est que la grandeur ne veut jamais non seulement estre ensemble et grande et petite, mais aussi que ceste grandeur qui est en nous ne reçoit jamais petitesse et ne veut point estre surmontée ; mais que de deux choses il en arrive l’une : ou qu’elle fuit et se retire quand la petitesse, son contraire, approche, ou bien qu’elle meurt et finit aussi-tost que la petitesse est arrivée : car elle ne peut attendre, ny se rendre, en recevant la petitesse, autre chose que ce qu’elle estoit ; comme moy par exemple, qui ay la petitesse ; tandis quo je suis ce que je suis, sans doute je ne puis estre que petit. Tout de messie une chose grande ne peut estre petite, et ce qui est de petit en nous,ne peut ny devenir ny estre grand, ny aucune sorte de contraires : car un contraire, tant qu’il demeure tel qu’il estoit, ne peut jamais devenir son contraire ; mais il faut qu’il fuye ou perisse aussi tost que son contraire arrive.

Cebes.

C’est justement mon opinion.

Phædon.

Alors quelqu’un de la compagnie (je ne sçaurois dire maintenant qui ce fut), comme tout esbahy, se print à dire : Bons Dieux ! ne nous a-t’on point accordé dans les discours precedens tout le contraire de ce qu’on nous vient de dire icy ? Car on nous a monstré que du moindre se faisoit le plus grand, et du plus grand le moindre, et que sans doute il y avoit une generation des contraires les uns des autres, et maintenant il semble que vous disiez que cela ne se peut. Socrate, advançant un peu la teste, escouta cela, et tout à l’instant : Tu as (dit-il) bonne memoire d’avoir retenu cela, mais tu n’entends pas pourtant la difference qu’il y a de ce que nous disons à ceste heure à ce que nous avons dit auparavant : car alors nous disions que d’une chose contraire se faisoit une chose contraire, et icy nous disons qu’un contraire ne peut jamais devenir son contraire, ny touchant ce qui est en nous de contraire, ou en la nature. Nous parlions des choses qui ont des contraires, et les appelions du nom de contraires ; et maintenant nous parlons des contraires qui sont eu elles, desquels elles prennent la denomination, et disons que les contraires ne s’engendrent jamais l’un l’autre. Lors, tournant les yeux vers Cebes : Et toy, dit Socrate, ne te trouves-tu point troublé pour ceste objection ?

Cebes.

Nullement.

Socrate.

Nous avons donc simplement advoué qu’un contraire ne se faict jamais de son contraire.

Cebes.

Il est vray.

Socrate.

Prends garde si tu n’es point aussi d’accord avec moy en cecy : Appelles-tu cela quelque chose, la chaleur et le froid ?

Cebes.

Sans doute.

Socrate.

Mais appelles-tu simplement le chaud et le froid, neige et feu ?

Cebes.

Non vrayement.

Socrate.

Tu dis donc que la chaleur est quelque autre chose que le feu, et le froid quelque autre chose que la neige.

Cebes.

Je le pense.

Socrate.

Mais tu crois bien aussi que la neige, tant qu’elle est neige, ne peut point recevoir de chaleur comme nous disions, et qu’elle ne peut estre ensemble et neige et chaude ; mais que, la chaleur venant, il faut qu’elle fuye ou qu’elle cesse d’eatre, et que le feu tout de mesme, le froid venant, se desrobe ou s’esteigne, et qu’il ne sçauroit estre ensemble et feu et froid.

Cebes.

Tu dis vray.

Socrate.

Remarque donc qu’il y a certaines choses qui non seulement honorent tousjours l’espece de leur nom, mais encore quelque autre chose qui n’est pas à la verité ce qui est de premier, mais qui en a la forme tandis qu’il est ; et voicy en quoy tu trouveras peut estre plus clair ce que je te dis. Non-pair garde tousjours ce nom de non-pair ; mais n’en a-fil point aussi d’autre ? Car c’est ce que je cherche, sçavoir s’il n’y a point quelque autre chose qui n’est pas à la verité proprement ce qu’est non-pair, mais qui cependant, avec un autre nom qu’il a, est obligé aussi de porter tousjours ce nombre non-pair, pour ce qu’il est ainsi ordonné par la nature, qu’il ne peut jamais estre abandonné du nonpair, comme le nombre de trois nous appellons-le ternaire ; ne te semble-t’il point qu’il est tousjours appellé ternaire, et non-pair ? lequel non-pair n’est pas cependant la mesme chose que ternaire : car il est dit aussi bien et de cinq et de sept comme de trois et autre] medieté de nombre ou imparité : car chacun de ces nombres-là est aussi bien non-pair que le ternaire, et, n’estant pas cela mesme qu’est non-pair, chacun d’eux ne laisse pas d’estre non-pair ; semblablement et deux et quatre et autre ordre de nombre, quel qu’il soit, combien qu’il ne soit pas cela mesme qu’est pair, chacun d’eux pourtant est pair.

Cebes.

Sans doute.

Socrate.

Regarde-donc icy ce que je demande : c’est qu’il semble veritablement que non seulement les contraires entr’eux ne se reçoivent jamais l’un l’autre, mais aussi que les choses qui sont de telle sorte que, n’estant point contraires entr’elles mesmes, cependant possedent tousjours des contraires, ne reçoivent jamais une espece contraire à l’espece qu’elles ont, mais qu’à son arrivée elles s’en vont ou perissent. Ne dirons-nous point que trois deffaudront plustost, et patiroient toute autre chose plustost que d’estre faicts pairs, en tant qu’ils sont trois ?

Cebes.

Il est vray.

Socrate.

Si est-ce pourtant que la duïté n’est pas contraire à la trinité.

Cebes.

Nullement contraire.

Socrate.

Si bien que non seulement les especes contraires ne se reçoivent jamais entr’elles-mesmes, mais qu’outre les especes, il y a des choses qui ne souffrent point l’entrée des contraires.

Cebes.

Tu dis très-vray.

Socrate.

Veux-tu donc que nous definissions, s’il nous est possible, ces choses-là comme elles sont ?

Cebes.

Je le desire fort.

Socrate.

Ces choses, Cebes, ne seront-elles’ point des choses qui, occupans quoy que ce soit, le rendent tel qu’il est contraint de retenir non seulement l’idée desoy-mesme mais d’avoir aussi son contraire ?

Cebes.

Comme quoy est-ce que tu dis cela ?

Socrate.

Comme je disois un peu auparavant, car tu sçais que ce qui est contenu dans l’idée de trois doit estre nor seulement trois, mais aussi non-pair.

Cebes.

Il est vray.

Socrate.

A cela nous disions qu’une idée contraire à la forme qui parfaict, cela n’arrive jamais.

Cebes.

Jamais.

Socrate.

C’est pourquoy le nombre de trois est exempt d’estre pair.

Cebes.

Il est vray.

Socrate.

Il s’ensuit donc que la trinité ou nombre de trois est nécessairement non pair.

Cebes.

Je l’advoue.

Socrate.

Ainsi ce que j’avois pris à definir, à sçavoir quelles choses ce sont qui, n’estans contraires à rien, ne reçoivent pas pourtant le contraire, cela, dis-je, est de mesme que la ternité ; qui, n’estant point contraire au pair, ne le reçoit pourtant jamais, pour ce qu’il luy apporte tousjours ce qui luy est contraire. Tout de mesme en est-il du nombre de deux au non-pair, et du feu au froid, et de la neige à la chaleur, et de beaucoup d’autres choses comme cela. Vois donc maintenant, Cebes, si tu ne penses point qu’il faille definir ainsi, que non seulement le contraire ne reçoit point son contraire, mais aussi ce qui apporte quelque chose de contraire à ce où il va ; ce qui apporte ne recevra jamais une forme contraire à ce qui est apporté ; retiens-le donc bien encore : car il n’est pas inutile de le redire : jamais le nombre de cinq ne recevra l’espece du pair, ny dix, qui est le double du non-pair : car cestui-cy, qui est contraire à l’autre, ne reçoit pourtant jamais l’espece du non-pair ; ny au nombre de douze, les six moitié de ce douze ne reçoivent jamais la forme du tout ; ny tous autres qui ont comme cela la moitié d’un nombre, ou qui en ont une troisiesme partie, ne reçoivent jamais la forme du plus grand nombre : car, en la recevant, ils periroient, et ne seroient plus ce tiers ou ceste moitié qu’ils estoient. M’entends-tu bien, et te trouves-tu bien de mon advis en tout cela ?

Cebes.

Fort bien.

Socrate.

De rechef, dy-moy comme depuis le commencement, et me respons, non point parce que j’interroge, mais par autre chose à mon imitation. Or je dis, outre ceste response asseurée que nous avons posée dès le commencement, rends-moy quelque autre response aussi asseurée qui soit tirée de ce que nous avons dit plus franchement, comme si tu m’interroges de la sorte :Dis-moy, Socrate, qu’est-ce qui, estant dans le corps, l’eschauffe ? Je ne t’iray pas rendre ceste asseurée et grossiere response que c’est la chaleur ; mais, d’une plus exquise, tirée de nos discours plus recens, je te diray que c’est le feu. De mesme, si tu me demandes qu’est-ce qui, estant dans le corps, le rend malade, je ne respondray pas la maladie, mais la fievre ; et, si tu nie demandes qu’est ce qui, estant dans un nombre, le rend impair, je ne respondray pas l’imparité, mais l’unité ; et comme cela en autres choses. Prends garde donc si tu comprends bien mon sens.

Cebes.

Entierement.

Socrate.

Respons-moy donc qu’est-ce qui, estant dans le corps, le rend vivant ?

Cebes.

L’ame.

Socrate.

Et cela n’est-il pas tousjours ?

Cebes.

Il ne peut estre autrement.

Socrate.

L’ame donc, lors qu’elle occupe quelque chose, luy apporte sans doute la vie ?

Cebes.

Sans doute.

Socrate.

N’y :a-il point quelque chose contraire à la vie ?

Cebes.

S’y a.

Socrate.

Et qu’est-ce ?

Cebes.

C’est la mort.

Socrate.

Or l’ame ne reçoit jamais le contraire de ce qu’elle ameine, comme nous avons accordé au discours precedens.

Cebes.

Il est ainsi.

Socrate.

Et comment appellions-nous tantost ce qui ne reçoit point l’idée du pair ?

Cebes.

Non-pair.

Socrate.

Et ce qui n’est point capable de justice ou de musique, nous l’appelions injuste ou non musicien ; et ce qui n’est point capable de la mort et qui n’en reçoitpoint, comment l’appellerons-nous ? Sans doute immortel. Or l’ame veritablement ne reçoit jamais la mort : elle est donc immortelle ?

Cebes.

Il s’ensuit, sans doute, qu’elle est immortelle.

Socrate.

Et l’ame veritablement ne reçoit jamais la mort ?

Cebes.

Jamais.

Socrate.

Avons-nous donc faict voir cela assez clairement ?

Cebes.

Très bien et très suffisamment.

Socrate.

Ne te semble-t’il point aussi, ô Cebes ! que, si le non pair estoit exempt deruyne et de mort, trois le seroient aussi, et, si ce qui n’est point capable de recevoir la chaleur ne perissoit jamais, que la neige aussi demeureroit auprès du feu sans se fondre, et qu’elle ne periroit point et ne recevroit point de chaleur.

Cebes.

Je le croy.

Socrate.

Par mesme raison, si ce qui n’est point capable de devenir froid ne mouroit jamais lors que le feu attaque le froid l’ie feu’ne s’èsteindroit pas pour cela-et ne s’esvanôuyroit point ; mais il se retireroit sans danger.

Cebes.

Il le faudroit par necessité.

Socrate.

Par une pareille nécessité pouvons-nous conclure, touchant l’immortel, que, si ce qui est immortel ne perit point, il est impossible que l’ame perisse à la venuë de la mort : car, comme nos discours precedents ont monstré, elle ne peut point recevoir la mort et ne peut point perir, comme le ternaire ne peut point estre pair, ny le non-pair ne peut point estre pair, ny le feu froid, ny la chaleur qui est au feu froide.

Au reste, quelqu’un pourra dire que, combien que le non-pair ne devienne jamais pair pour l’arrivée du pair en luy, comme nous avons esté d’accord, que toutesfois, après le non-pair dissous, le pair succede à sa place. Et si quelqu’un nous disoit que le non-pair est dissout et n’est plus, nous ne luy sçaurions nier cela. A la verité ne sçaurions-nous aussi : car il n’en est pas du non-pair comme de ce qui est indissoluble ; et, s’il en estoit de mesme, nous trouverions facilement que, pour le pair venant, le non-pair ny les trois ne periroient point, et pourrions tenir le mesme et du feu, et de la chaleur et de tout le reste. Ne le pourrions-nous pas bien, à ton advis ?

Cebes.

Fort aisément.

Socrate.

Mais, pour ce qui est de l’immortel, s’il nous appert qu’il est incapable de perir, il nous appert aussi que l’ame, outre ce qu’elle est immortelle, est aussi incapable de perir. Si cela n’estoit point accordé, il faudroit trouver une autre raison ; mais il n’en est nullement besoing touchant cela, car qu’est-ce qui seroit indissoluble si ce qui est immortel et d’eternelle durée se pouvoit dissoudre ?

Nostre ame, deslogeant du corpsAvecques ses organes mors,Ne seroit que ver et que poudre,Et tout l’enclos de l’universN’auroit plus rien exempt des vers.Si l’immortel se peut dissoudre,Les cieux mesmes seraient dissous,Et les dieux mourroient comme nous.

Mais, puis que ce qui est immortel est aussi incorruptible, pourquoy est-ce que l’ame, si elle est immortelle, ne seroit-elle point aussi incorruptible ?

Cebes.

Il s’ensuit necessairement.

Socrate.

Ainsi, quand la mort nous separe,Sa fureur prend pour son objectTout ce que l’homme a de subjectA sa possession avare ;Mais ce que nous avons de beau,D’indissoluble et d’invisible,D’immortel et d’incorruptible,Ne passe point dans le tombeau,Et nos esprits sans leurs organesLogeront heureux chez les manes.

Cebes.

Il ne me reste nulle sorte de difficulté qui m’empesche de consentir à ton opinon ; mais, si Simias ou quelqu’un de la compagnie a quelque chose à dire, ils n’ont que faire de se taire : car il me semble qu’on ne doit laisser passer le temps en l’occasion d’ouyr parler de telles choses ou d’en discourir.

Qui voudra propose sa doutePour se rendre tout esclarcy,Et le temps est bien cher aussiQuand on traicte ou quand on escouteDes discours pareils à ceux-cy.

Simias.

Je n’ay rien à dire non plus que toy, ô Cebes ! contre les raisons precedentes ; toutesfois, la grandeur de la chose dont il s’agit et la faiblesse humaine me donnent assez de deffiances sur, ces discours.

Socrate.

Tu as raison, Simias, et nos premieres positions, combien qu’elles vous semblent dignes de foy, ont besoing pourtant d’estre plus diligemment considerées. Que si vous le pouvez une fois assez comprendre, vous suivrez ceste raison autant qu’il est possible de le faire, et, cela estant rendu clair, vous n’avez plus rien à demander.

Simias.

Tu dis vray.

Socrate.

Amis, si l’ame est eternelle,Il est bien juste de songerComme quoy nous devons purgerTout le mal qui se trouve en elle.Ce mystere à qui l’a comprisEst bien Utile à nos esprits,Et devant que nostre corps meure,Et lors qu’ayant perdu le jour,Nous eschangeons cette demeureA quelque plus heureux sejour.

Et, s’il faut que la pourritureFasse manger nostre ame aux versLors que les membres sont couversDu fardeau de la sepulture,Les mauvais ont le bon destin :Car où se trouverait enfinLa peine ou le plaisir de l’hommeSi, quand les corps sont desmolis,L’ame languit et se consommeAvec les os ensevelis ?

Mais, puis que nostre esprit s’eslogneQuand la mort saisit nostre cher,Qu’il ne se laisse point toucherEt ne devient jamais charongne,Tous ces esprits pernicieuxQui des actes plus vicieuxRendent l’ame et la chair complicesNe sçauroient fuyr leur tourment,Et rencontrent mille supplicesDans les horreurs du monument.

Et les ames les mieux sensées,Dont la prudence et la bontéGouvernent à leur volontéLes mouvements et les pensées,Avec leur sçavoir qui les suit,Elles s’en vont gouster le fruictDe leurs attentes arrivées.Rien ne les suit que leur sçavoirQuand le trespas les a privéesDu corps qu’elles souloient avoir.

Dès le premier pas de la fuiteQu’elles prennent à leur despart,L’ame, qui porte pour sa partLa gloire d’estre bien instruite,Trouve bien de l’advancementEn son heureux commencement ;Mais celles qui n’ont pour partageQue l’ignorance et que le malTrouvent bien du desavantageEn ce deslogement fatal.

Un demon qui durant la vieHabite l’esprit d’un chacun,Par la loy d’un destin communConduit l’ame qu’il a suivieEt la meine dedans un lieuOù du commandement de DieuToutes les ames ramasséesVont recevoir leur jugementAussitost qu’elles sont passéesDans leur eternel logement.

Ces demons, comme ils ont la chargeDe les prendre au sortir d’icy,Après leur jugement aussi,Leur font voir une plaine largeOù l’ame, vefve de son corps,Attendant de nouveaux ressors,Long-temps errante et vagabonde,Se traîne aux bords des fleuves noirsDont les peuples de l’autre mondeArrousent leurs hideux manoirs.

Leurs fatalitez achevées,Elles rompent ce dur sommeilEt retournent vers le soleilDont elles ont esté privées ;Un demon aussi les conduitHors de ceste profonde nuictD’où leur juste sort les r’envoye,Et, dans ces incognus quartiers,Leur passage au lieu d’une voyeTrouve de differents sentiers.

Mille destours, mille traverses,Dans ces lieux s’offrent à leurs pas,Quoy que Telephe ne creut pasTant de routes ny si diverses ;jEschile, qui l’a faict parler,Entendit qu’il falloit allerPar une carriere assez droicte,Et qui ne se monstroit de rienNy plus large ny plus estroicteAu meschant qu’à l’homme de bien.

Mais ces opinions le trompent :Ces chemins sont pleins de marests,Mille gouffres, mille forests,Mille precipices le rompent.Sans doute Æschile estoit menteur,Et, sans l’aide d’un conducteurQui n’ignore pas une adresse,Les esprits ne sçauroient passerEt parmy la nuict et la presseSe v erroient tous embarrasser.

Il est bien clair des sacrificesQue les hommes font tous les joursQue ces chemins ont des destoursEt qu’ils sont pleins de precipices ;Si bien qu’un esprit moderé,S’estant commis de son bon gréAu demon qui le veut conduire,Trouve son voyage plaisantEt se laisse si bien instruireQu’il n’ignore rien du present.

Au contraire, une ame enchaisnéeDes liens de la voluptéEt d’un sentiment enchantéParmy la chair contaminée,Quant la mort finit ses plaisirs,Brusle encore des vains desirsDont le sang l’avoit chatouilléeEt cherche autour des os pourrisCeste charongne despouilléeOù les vices estaient nourris.

A la fin, quand de longues geine »,Pires que flammes et que fers,La rejettent dans les enfersPour y continuer des peines,Le vieux demon qui l’introduitDedans l’empire de la nuictLa quitte dans ces rives sombres,Où, tout le temps de son erreur,Ny l’enfer ny les autres ombresNe la souffrent qu’avec horreur.

Chaque esprit gronde à ses approches,Tous les manes troublent sa paix,Et pour les crimes qu’elle a faictsLa percent toute de reproches ;Il faut des siecles infinisAvant que, ses forfaicts punis,Elle eschappe de sa tortureEt sort par la necessitéDu grand ressort de la naturePar qui tout est ressuscité.

Ces vilaines ames, après des longues erreurs et des peines infinies, retrouvent dans le monde des habitations toutes conformes à leurs mauvais sentimens ; et les bonnes, au contraire, sans estre obligées à l’erreur ny au supplice des autres, jouyssent bien tost après leur trespas d’une demeure fortunée. Capables d’exercer leurs justes et prudentes volontez, elles s’en revont, sans doute, en des lieux bienheureux, car ce sont les dieux qui prennent la peine eux-mesmes de les y conduire. Or la terre a beaucoup de lieux, et de bien admirables, et n’est pas si grande ny telle que disent quelques-uns, au moins à ce que j’en ay appris par d’autres.

Simias.

Comment me dis-tu cela ? Pour moy, j’ay bien ouy dire beaucoup de choses du globe de la terre, nais non pas ce que tu dis en avoir appris de veritable, et serois bien aise que tu prinsses la peine de le raconter.

Socrate.

Veritablement, il me semble que l’art de Glaucus ne raconte pas quelles choses ce sont, et que de trouver quelles sont les vrayes, c’est ce qui surpasse sa faculté. Je ne pense pas aussi moy-mesme y suffire, et quand bien j’en serois parfaictement sçavant, ma vie seroit trop courte pour un compte si long. Je te diraybien pourtant la forme du globe de la terre, et ces lieux de la sorte que je crois qu’ils sont.

Simias.

Ce sera bien assez.

Socrate.

Je croy que ceste masse est ronde,Que les cieux luy sont à l’entour,Et que, ferme dans son sejour,C’est son propre poids qui la fonde.Les cieux, qui sont esgaux par tout,La balancent de bout en bout ;Elle-mesme, en soy soustenue,Par tout pesante esgalement,Se tient, sans s’ayder de la nue,De son contrepois seulement.

Car une chose qui est ainsi d’esgale pesanteur, si elle est mise au milieu de quelque chose aussi esgale de partout, elle ne sçauroit pencher ny d’un costé ny d’autre, et, se trouvant avecques tant de rapport, elle demeure et tient par l’inclination et la disposition d’autruy. C’est ce que je me suis premierement persuadé.

Simias.

Avec beaucoup de raison.

Socrate.

Ceste masse, ainsi suspendue,Est, comme je le croy sçavoirEt comme il est aisé de voir,D’une merveilleuse estendue.Nous icy, comme des fourmisEt des grenouilles, sommes misAutour des marests et de l’onde,Entre le Phaside et ce lieuOù les piliers d’un demy-dieuCreurent avoir borné le monde.

En plusieurs endroicts de la sorteHabitables comme ceux-cy,Elle a des logemens aussiPour d’autres mortels qu’elle porteCar, selon la forme et le faisQui de l’onde ou de l’air espaisDedans ceste grandeur s’escoule,Ses flancs deviennent enfoncez,Et fournissent des lieux assezPour faire peupler ceste boule.

Une plus excellente terre,Plaine de douceur et de paix,Où l’air ne faict venir jamaisL’importunité du tonnerre,Pure et parfaicte en tous ses lieux,Est assise dedans les cieux,Où tout est pur, tout admirable.Là les astres sont arrangez ;Là les bien-heureux sont logez ;Là tout est plaisant et durable.

Ce grand palais de la nature,Comme je crois, s’appelle ÆtherPar ceux à qui j’ay veu traiterDes secrets de ces te structure.Les astres, après ces objectsQui, demeurans ainsi subjets,Pénetrent les airs comme verre,Et jusqu’au fonds de l’universCherchent les chemins entr’ouversPour passer au sein de la terre.

Nous icy, comme dans un antre,Un peu touchez de leurs rayons,Assez imprudemment croyonsEstre bien esloignez du centre.Nous pensons que noslre sejourEst au plus haut du large tourQui ceint l’enclos de ceste masse,Que la terre est toute dessous,Et que les bestes avec nousN’en habitent que la surfasse.

Ainsi les Tritons et Nerée,Qui, dedans Fabysme des eaux,Voyent le ciel et ses flambeaux ;Au travers de l’onde azurée,Imagineraient sans raisonQue tour moite et basse prisonSeroit tout au dessus de l’onde,Et que les lumières des deuxNe sçauroient apparoistre mieuxEn quelque autre quartier du monde.

Ils croyroient que dedans NeptuneLes astres s’iroient allumer,Et qu’ailleurs que dedans la merNe loge ny soleil ny luneMais s’ils avoient tant seulementDu dessus de leur elementContemplé le çiege où nous sommes,Leurs erreurs s’esvanouyroientEt leurs regards s’esblouyroientDe la clarté qui luit aux hommes.

Nous icy, comme dans des caves,Trop pesans pour nous envolerSous le grand empire, de TerDemeurons comme des esclaves,Nous croyons que les feux luisans,Au travers de l’air conduisansTant de lumieres incogneues,N’ont autre siege que les airs,Et que d’où partent leurs esclairs,De là partent aussi les nues.

Mais si jamais quelque adventureNous eslevoit d’un coup de ventPour nous faire voir plus avantLes merveilles de la nature,Nous irions jusqu’où le soleilParoist si clair et si vermeil,Jusqu’où ces nuageuses toilesN’ont encore jamais monté,Et dans un ciel où sa clartéS’accorde avecques les estoiles.

Là, bien plus haut que le tonnerre,Dans un palais si glorieux,Si quelqu’un abaissoit les yeuxSur les ordures de la terre,Il seroit honteux de la voir,Et, ravy du nouveau sçavoirDe tant de merveilles si rares,Voyant qu’au prix de tant de bien,Tous nos tresors sont moins que rien,Se mocqueroit bien des avares.

Les poissons, hors de la caverneOù la bize et les aquilons,Renversans l’onde et les sablons,Troublent le dieu qui les gouverne,Hors des creux puants de la mer,Où tout est vilain, tout amer,Tout rongé de sel et d’escume,Trouveroient beaux ces lieux icy,Comme nous les palais aussiOù la torche du jour s’allume.

Les marbres qui sont nos murailles,Les joyaux qui parent nos doigtsEt tout ce que les champs IndoisSe laissent tirer des entrailles ;Bref, tant de biens de tant de prix,Où des plus convoiteux espritsL’insensé desir se limiteNe sont rien en comparaisonDe ce qui luit dans la maisonOù la troupe des dieux habite.

Sur ce propos icy, je vous raconteray une fable très belle, si vous la voulez ouyr, pour une plus claire intelligence des contrées de ceste excellente terre qui est au dessous du ciel.

Simias.

Nous serons tous bien-aises de l’entendre.

Socrate.

Qui de ce lumineux royaume,Que jamais la nuict ne voila,Pourroit voir ceste terre là,Il la verroit comme une paumeDe qui le dessus est couvertDe jaune, de blanc ou de vert,Et mille autres couleurs encoreGomme celles de l’arc d’Iris,Comme l’esmail des prez fleurisEt du chariot de l’aurore.

Tout ce qu’on void dans la peintureDes pourtraits qui se font icy,Comme tous nos objects aussi,Imitent un peu leur nature ;Nos sombres et basses couleursN’approchent point l’esclat des leurs,Ny la neige, ny l’escarlate,Ny le jaune du lourd metalQui dedans l’ame du brutalSi dangereusement esclate.

Mille autres couleurs incogneuesA la faculté de nos yeuxBrillent en ces sublimes lieuxAu travers de l’onde et des nues.Et le creux d’un sejour si beau,Qui s’emplit de l’air et de l’eauQue tousjours la nature y verse,Luit d’un esclat tout different,Si bien que ceste terre prendTousjours quelque couleur diverse.

La sont peints les fruicts et les arbresChaque fleur vaut un diamant ;Là c’est bastir honteusementQue de faire servir les marbres :Les escarboucles, les rubis,Et ce qu’un roy sur ses habisPeut faire voir de plus superbe,Se trouvent parmy leurs forests,Comme icy dedans nos marestsSe trouve du sable et de l’herbe.

L’argent y donne peu de joye,Et les metaux de plus de prisY viennent si fort à mesprisQu’on n’en faict point de la monnoye.Là toute sorte d’animaux,Franche de la rigueur des mauxOù nostre terre est asservie,Vivent avecques libertéEt, dans des lieux pleins de santé,Jouyssent d’une longue vie.

On void là des plaisans rivages,Affranchis de la loy du sort,Et jusqu’où la faim de la mortN’estendit jamais ses ravages ;On y void des isles aussiBien plus belles que celles-cy :Ce n’est point la mer qui les touche ;Elles ont, au lieu de rempars,Un air serain de toutes parsOù jamais Phœbus ne se couche.

Ceux qui dans ce pays de grâceOccupent ces palais heureuxSont plus grands et plus vigoureuxQue n’est ceste mortelle race :Les eslemens leur sont plus doux,L’air leur est ce que l’onde à nous,Et dans ce merveilleux empire,Au lieu de nostre air infecté,Un beau ciel tout plein de clartéEst ce que leur poulmon respire.

Ils ont l’esprit et le visagePlus aymables que nous n’avons,Et des choses que nous sçavonsUn plus grand et meilleur usage ;Ils ont les sens en leur vigueur,Et la desplaisante langueurQue nous donnent les maladiesNe trouble pas un de leurs jours,Non plus que les fascheux discoursQue font nos ames estourdies.

D’autant que l’air vaut mieux que l’onde,Et que leciel vaut mieux que l’er,Tout ce qui faict vivre et parlerEst meilleur en cest autre monde :Ainsi de ces heureux humainsLes esprits et les corps bien sains,Dans leur forte temperature,Peuvent heureusement sçavoirJusques où s’estend le pouvoirEt la volonté de nature.

Là sont tous ces fameux miraclesQue nous oyons dire des cieux,Et ces vrays organes des DieuxQue les mortels nomment oracles ;De vrais temples et des autelsA l’entretien des immortelsLeur donnent une libre entrée,Et dans cest admirable lieuIl est aisé de voir un DieuComme un homme en ceste contrée.

Sans aucun ombrage de nues,Loing de la nuict et du sommeil,On y void et lune et soleil,Et toutes les estoiles nues ;Jamais aucun traict de malheur,N’y fit venir une douleur ;Les Dieux ne sont là que propices ;On ne void point là de prison,Ny de peste, ny de poison,Ny de fers, ny de precipices.

Des canaux de diverses sortesRetiennent des eaux là dedans,D’où saillent des ruisseaux grondans,Par les plis de leurs veines tortes.Ces fossés, en divers endroicts,Sont ores larges, or’ estroits ;Leur emboucheure est toute ronde ;Ils different de ceux d’icy,Ores du bord plus estressi,Ou de la bàze plus profonde.

Chacun, dans le creux qui le serre,Suivant un poids qui va dessous,Ces canaux se rencontrent tousDans le centre de ceste terre.Là mille merveilleux ruisseauxChangent l’un l’autre de vaisseaux ;Ils meslent mille fois leur course,Et chacun, forcé de changer,Laisse dans un gouffre estrangerCe qu’il apporte de sa source.

Icy des eaux vives et fortesVomissent le souffre et le feu,Icy d’autres, qui coulent peu,Laissent geler leurs vagues mortes ;Ces fleuves eternels et grandsSont l’un de l’autre differents :L’un est fascheux, l’autre facile ;L’un est clair, l’autre est un torrentTousjours parmy la bourbe errant,Comme faict celuy de Sicile.

Depuis le haut jusqu’à la baze,L’un dedans l’autre reversez,Ces fleuves sont tous balancez,Dans un profond et large vase,Qui panche indubitablementDe tous costez esgalement.Ce vase est ce fossé d’Homere,De tout ce globe se couvrant,Que tous ces fleuves vont ouvrantComme le ventre de leur mere.

Ceste masse d’eau passagere,Dans ce vase ainsi suspendu,Ny trop serré ny trop fendu,N’est ny pesante ny legere ;Ceste humeur est sans fondement,Comme aussi sans nul firmament ;Elle s’abaisse, elle se leve,Elle s’enfuit, elle revient,Elle s’eslance et se retient,Sans se donner jamais de treve.

L’air qui vient dans son ouverture,Et qui la suit de bout en bout,Allant et revenant par tout,Est aussi de mesme nature ;Suivant ces eaux et ces limons,L’air, comme il faict en nos poulmonsIncessamment souffle et respire,Et, poussé dans ces flots mouvens,Il y faict naistre de grands vens,Soit qu’il aille ou qu’il se retire.

Ce canal tire son haleineLorsque nos eaux coulent là bas,Et la souffle quand il est lasEt que sa cave est toute pleine ;Ressoufflant ce qu’il a puisé,Un grand amas d’eaux diviséAmplement nos terres abreuve ;Un de ses bras faict des marests,Et l’autre arrache des forestsPour y faire passer un fleuve.

Tous nos ruisseaux et nos fontainesNaissent de ce desbordement,Et de là prend son fondementLe siege des vagueuses plaines ;Ces mesmes eaux, en leur retour,Vers ce vaste et profond sejourDu grand vase appelle TarlareCoulent par les chemins diversDe mille gouffres entr’ouversAu sein de ce canal avare.

Les uns plus promptement se rendentDans les lieux dont ils sont venus ;Les autres, un peu retenus,Plus paresseusement descendent,Repassans par mille recoins,Les uns plus bas, les autres moins,Ils tombent dans la grande masse,Et, voulans replacer leurs eaux,Ils trouvent tous que leurs vaisseauxOnt leur assiette un peu plus basse.

Arrivez qu’ils sont dans ce gouffre,Où ce fleuve rit, l’autre dort,Et cest autre, d’un cours plus fortNe jette que flamme et que souffre ;Et les mornes et les coulansSe vont encore remeslansDans le large creux de ce ventre ;C’est jusqu’où peut aller leur saut,Car il faudroit tomber d’en hautS’ils vouloient desvaler du centre.

Dans ce large espace du monde,Quatre grands fleuves principauxA l’entour des champs infernauxTrainent le vieux cours de leur onde :Le grand Ocean en est unQui, sous l’empire de Neptun,Riche de poissons et de barques,Houille la terre à l’environ ;Le second fleuve est Acheron,Qui faict un grand marez aux Parques.

Après ces courses vagabondes,Un estang nommé comme luyDans ces lieux de joye et d’ennuyArreste ses rapides ondes.Dans ces obscurs et tristes bors,Quelques fois les ombres des morsVont accomplir leurs destinées,Et, noyez que sont tous leurs maux,R’animent d’autres animauxDans les lieux dont elles sont nées.

Un fleuve de nature estrangeEntre ces deux là faict son cours,Et tombe en un lac où tousjoursL’onde brusle parmy la fange ;On void là dedans s’enflammerBien plus d’eau que n’en a la mer :Aussi ce fleuve est-il plus large,Il ceint la terre et va coulerVers l’Acheron sans s’y mesler,Puis au grand canal se descharge.

A cause de l’onde enflamméeQui boult dedans ce gros vaisseau,Ceste grande chaudiere d’eauEst Pyriphlegeton nommée.Du sein de ces fangeux torrensMille petits ruisseaux errans,Par des conduites incertaines,Reglissent dans ce lieu profond,Et par toute la terre fontDes ruisselets et des fontaines.

Le dernier fleuve est le Cocite,Dont le cours, d’abord fluctueux,Est fier, grondant, impetueux,Et rien, que son flot ne l’excite ;Il est entre bleu, rouge et noir,Comme on void dans un creux manoirLa couleur de fonde stigide,Stix sur les fleuves coroné,Sans qui Jupiter destronéEust perdu la foudre et Ægide.

Comme les Dieux en ceste guerre,Cocyte prend là du secours,Et passe d’un plus roide coursDans les entrailles de la terre ;Puis, par mille destours roulant,Vers Pyriphlegeton coulantIl trouve l’Acheron en teste,Et, sans se mesler à pas un,Il se rend dans ce lieu communQui leur tient sa caverne preste.

Le grand conseil de la natureL’ayant ainsi bien ordonné,Ce regne est le lieu destinéOù les morts font leur adventure.Leur demon les a là logez.C’est où les Dieux les ont jugez ;Ce sont là les lieux redoutablesConsacrez aux droicts de la mort,Où se donne l’arrest du sortPour les Justes et les coulpables.

Qui ne rend pas bien son serviceAu sainct devoir de la vertu,Et n’est aussi tout abbatuSoubs l’infame empire du vice ;Tous ceux de qui les sombres joursD’un fade et mediocre coursOnt passé ceste vie humaine,Trouvent un pareil sort pour eux,Ny bien-heureux, ny mal-heureux,Dedans ceste commune plaine.

Ils sont mis dans une charretteOù le demon leur passager,Conduisant ce fardeau leger,Au marest d’Acheron s’arreste.Ils sont là comme tous noyez,Jusqu’à tant qu’ils soient nettoyezDes ordures de leurs offenses ;Et, quelques supplices souffers,Les Dieux leur vont oster les fersPour leur donner des recompenses.

Les ames de sang enyvrées,Toutes noires de trahison,Ont le Tartare pour prisonEt n’en sont jamais delivrées.Là sont mis les tueurs des rois,Comme ceux qui jusqu’aux aboisN’ont aymé que le sacrilege,Et, pour les tirer de ce lieu,La misericorde de DieuN’a point assez de privilege.

D’autres ames bien criminelles,Hais pour qui les Dieux moins faschezNe condamnent point leurs pechezA des tortures eternelles,Ceux qu’un brutal aveuglementProvoque irraisonnablementA fascher le pere et la mere,Sont dans cest espoir de guerir,S’estans purgez avant mourirPar une repentance amere.

Un desgout des lieux adorables,Un meurtre faict mal à propos,Dont l’image oste le reposA lame de ces miserables,Ce sont là ces crimes pesansDont les dieux, ne se rapaisansQu’après une vengeance rude,Tiennent les esprits affligezDedans le Tartare obligezD’une effroyable servitude.

Il faut que la lune accomplisseDouze fois au ciel son sentierEt qu’un an passe tout entierPour le terme de leur supplice ;Le temps arrivé qu’un tourmentSi durable et si vehementLeur promet un peu de relasche,Le destin, à demy contantEt lassé de leur nuire tant,Hors de ces cachots les arrache.

Avant leur délivrance entiere,Sortans de ce canal commun,Ils sont tous renvoyez chacunDedans le sein d’une riviere ;Ceux que le meurtre a condamnezAu Cocite sont amenez.Cet autre fleuve plein de flameReçoit ces hommes violensQui, contre leur pere insolens,En ont eu des remors dans l’ame.

Lors ces forçats avec licence,Suivans les flots qui les ont pris,S’en vont visiter les espritsDont ils ont blessé l’innocence,Et, les trouvans près des palus,Qui d’un large et tranquille flusArrousent une heureuse plaine,Desireux de s’y resjouyr,Les conjurent de les ouyrEt d’avoir pitié de leur peine.

Si ces manes leur font la graceDe les recevoir à mercy,Ils s’en vont avec eux aussiPosseder une heureuse place,Et, pleins de franchise et d’honneur,Participent à leur bon-heur ;Mais, tant que leur justice avareLeur veut retenir leurs forfaicts,Sans avoir ny trefve ny paix,Ils s’en revont dans le Tartare.

Leur peine se rend infinie,Leur douleur ne cuit pas assez,Et, tant qu’il plaist aux offensezLeur faute n’est jamais punie ;Mais, soudain qu’ils sont pardonnezIls vont au rang des fortunez ;Le mal-heur calme son orage,L’enfer est las de les punirEt chacun perd le souvenirD’en avoir receu de l’outrage.

Mais ceux qui d’une saincte vie,Ont suivy le train glorieux,Et dont la volonté des DieuxA tousjours limité l’envie,Sçavans et sans aucun deffaut,Ils volent bien-heureux là haut,Où, parmy des grandeurs supresmes,Ils n’ont plus de corps comme icy,Et, francs de tout humain soucy,Ils deviennent des Dieux eux-mesmes.

A des felicitez si raresSe doit donner tout nostre soing,Car ceste gloire de bien loingPasse la pompe des thiares.Nul sans prudence et sans bontéEncore n’est jamais montéDans ce grand palais de lumière,Où nostre parfaicte raisonDoit habiter une maisonPlus heureuse que la premiere.

Phædon.

Il finissoit ainsi sa fable dans les discours de ces beatitudes eternelles que les esprits bien purgez par la philosophie doivent esperer, et dontilnepouvoit, disoitil, exprimer la magnificence faute du loisir et de la capacité d’un homme, qui ne suffit pas au discours des choses si merveilleuses. Aubout de son compte, il dit à Simias.

Toutes ces choses-là, comme je les ay rangées, ne sont pas dignes sans doute qu’un homme de bon sens y arreste entierement sa creance ; toutesfois, estans certains de l’immortalité de nos ames, nous devons penser que leur habitation en l’autre monde sera quelque chose d’approchant à ce que je vous en ay discouru, et, dans l’incertitude où nous demeurons pendant la vie, il me semble qu’il est à propos de se persuader à plus près ce que j’ay dit et de l’apprendre par cœur, comme les magiciens font leurs vers. S’il y a du danger qu’on se trompe, il y a de la gloire à courre ce hazard, et je croy qu’une esperance bien legitime doit icy soulager les incommoditez de ceux qui vivent dans le mespris du faste et de la volupté du corps, et qui, ayans sceu trouver le goust des plaisirs que la science donne, n’ont resjouy leur esprit d’autre chose, et n’empruntent rien d’estranger pourl’accommoder. Ils sont parés d’ornemens tous tirez de luy mesme, qui sont la temperance, la justice, la magnanimité, la liberté, la verité. Parmy toutes ces -vertus, le sage se trouve ferme contre les atteintes de la mort, et par tout le temps de sa vie se trouve aussi preparé pour son despart qu’à l’heure mesme qu’il faut qu’il parte. Pour vous tous qui estes icy, vous deslogerez sans doute, et mourrez chacun à vostre temps ; mais, pour moy, c’est maintenant, comme diroit quelque tragique, que les destins m’appellent ; mesme il est desjà temps que je m’en aille pour me laver, car, avant que de prendre le poison, je me veux nettoyer pour n’incommoder point les femmes qui s’amuseront à laver ce corps mort. Là dessus, Criton luy demanda s’il ne vouloit rien commander à personne touchant ses enfans, ou pour quelque autre chose où on luy peust faire plaisir. Je n’ay rien à vous recommander, dit-il, que ce que je vous presche il y a long-temps : que, si vous prenez garde à vous, vous me servirez de beaucoup et à vous-mesmes, quoy que vous ne m’en voulussiez pas icy donner vostre parole, et que, si vous ne suivez en toute vostre vie les traces qui vous ont esté marquées par tous les discours que nous avons faictz, asseurez-vous que vous n’y gaignerez rien, quoy que vous vueillez icy accorder à nostre conference. — Nous y prendrons garde (luy dit Criton) ; mais comme quoy veux -tu qu’on t’ensevelisse ? — Comme il vous plaira, dit-il. au moins si après vous me pouvez atteindre. Ettout sousriant,ilse tourna vers nous : Je ne sçaurois, dit-il, persuader à Criton que c’est moy ce Socrate qui dispute icy et qui range ainsi mes discours ; mais il croit que je suis ceste charongne qu’il doit voir incontinent, et se soucie peu de la consolation que je vous ay voulu donner, et de l’opinion que j’ay d’estre aujourd’huy bien loin de vous et de parvenir à la condition des bien-heureux. Asseurez-en donc Criton, je vous prie, et soyez mes cautions envers luy autrement qu’il n’a esté pour moy envers mes juges : car il a respondu que je comparoistrois en jugement, et vous luy respondrez, s’il vous plaist, qu’après que je seray mort, je ne comparoistray plus pour tout, mais que je m’en iray. Persuadez-le luy, je vous prie, afin qu’il ait moins de regret à ma mort, et que, voyant brusler ou ensevelir mon corps, il ne soit pas si fol que de me plaindre comme si j’endurois beaucoup, et qu’il ne die point aux funerailles que c’est Socrate qu’on porte au tombeau, et qu’on me va mettre soubs la terre. Sçaches aussi, Criton, que ce qui est si mal dit ne manque pas seulement en cela, mais qu’il nuit aussi en quelque façon à nos esprits ; mais bien il faut dire que mon corps doit estre ensevely, et de la sorte qu’il te semblera bon. Cela dit, il se leva et passa dans une chambre pour se laver. Criton le suivit, et nous pria de les attendre. Nous estions là cependant à nous entretenir sur les discours qui avoient esté tenus, et à desplorer nostre fortune en la perte de cet homme-là, qui estant nostre pere à tous, nous laissoit à la mort tous orphelins. Après que Socrate fut lavé, on luy apporta ses fils, car il en avoit deux petits et un desjà grand ; il y vint aussi des femmes, ses domestiques. Socrate leur ayant parlé tout devant Criton et leur ayant ordonné ce qu’il vouloit, il leur commanda de se retirer et à ses fils aussi ; puis il revint à nous environ l’heure que le soleil s’alloit coucher, car il avoit esté là-dedans assez long-temps. Comme il nous fut venu retrouver tout lavé, il s’assit, et, sans qu’ileust presque loisir de nous plus rien dire, voicy le bourreau qui arrive, et, se tenant auprès de Socrate, il luy dit : Je ne pense point trouver en toy l’es-tonnement que j’ay accoustumé de trouver, aux autres, car ils se despitent à moy et me disent des injures lors que, faisant ma charge, parle commandement des magistrats, je leur viens annoncer qu’il leur faut avaller le poison ; et j’ay recogneu,à te voir icy, que tu avois l’ame grande et genereuse et l’humeur paisible, que tu es le meilleur homme qui soit jamais entré dans ceste prison, et sçay bien que tu ne m’imputeras point ton malheur, mais à ceux qui en sont la cause. Tu cognois assez maintenant la nouvelle que je t’apporte. Adieu, et tasche à te preparer à ceste necessité. Après luy avoir dit cela, il se retira tout pleurant. Socrate, tournant les yeux sur le bourreau : Adieu, luy dit-il, toy-mesme ; je m’en vay me preparer. Et tout aussi tost : Voilà, nous dit-il, un honneste homme et courtois, car ce n’est pas d’aujourd’huy seulement que je l’ay cogneu civil comme cela ; il m’a tousjours fort salué, et m’est venu icy souvent entretenir. Je croy qu’il est hommedebien : voyez comme quoy il me plaint ! Courage, Criton ! faisons ce qu’il nous dit, et, si le poison est prest, qu’on me l’apporte ; s’il ne l’est pas encore, qu’on le luy fasse apprester.— Quoy ! dit Criton, je croy que le soleil n’est point encore couché, et je sçay que les autres sont encore long-temps à prendre le poison après qu’on le leur a dit ; mesme ils ne le boivent bien souvent qu’après avoir bien gousté et jouy de ce qu’ils aiment. Ainsi n’as-tu point affaire de te haster, car il y a du temps assez. — Ceux qui font de la sorte, dit Socrate, ont raison, car ils croyent que cela leur profite à quelque chose ; et moy j’ay raison de ne le point faire, car je croy que pour retarder je n’y puis gaigner autre chose que de me rendre ridicule à moymesme, comme trop amoureux de ma vie et mesnager d’une chose où je n’ay plus rien. Mais oblige-moi, je te prie, et fais ce que je te dis. Comme Criton eut ouy ceste resolution, il fit signe à un garçon qui n’estoit pas loing de là. Ce garçon sortist de la chambre, et sans arrester beaucoup il revint avec celuy qui devoit donner le poison, qu’il apporta tout prest dans la coupe. Socrate, le regardant : Et je te prie, dit-il, toy qui entends cecy, qu’est-ce qu’il faut que je fasse autre chose ? — Que te promener, après avoir beu, jusqu’à tant que tu sentes affoiblir les jambes ; après tu te coucheras. Et, luy disant cela, il luy tendit la coupe. Socrate, veritablement, ô Echecrates ! la print fort joyeusement sans changer de couleur ; mais regardant vivement comme il avoit accoustumé, il dit au bourreau : Est-il pas permis d’en respandre un peu par maniere de sacrifice ? Il n’y en a, luy dit l’autre, justement que ce qu’il faut. — J’ay tout beu, dit Socrates ; mais si est-il permis au moins de prier les Dieux qu’ils me rendent ma mort favorable et ceste separation heureuse ; je les prie de bon cœur, et ainsi soit-il. Disant cela, il porte le verre à la bouche et boit fort gayement. Plusieurs de la compagnie s’estoient empeschez de pleurer jusques alors ; mais le voyant comme il beuvoit et après qu’il eut beu, il nous fut impossible de nous retenir. Pour moy, je me laissay là tellement emporter à la douleur, que les larmes me tomboient à force du regret que j’avois, non pas tant pour luy que pour moy-mesme et la perte que jefaisois d’un tel amy. Criton, aussi avant que de commencer à pleurer, s’estoit levé, et Appollodorus, qui n’avoit tout le jour fait autre chose, se print lors à crier les hauts cris, desplorant la condition de tous ceux qui estoient là, hormis de Socrates. Vrayement, nous dit Socrate, vous estes de braves gens ! N’avez-vous point de honte ? Je n’avois renvoyé ces femmes pour autre chose, car je sçay que ceste foiblessede se plaindre et de pleurer leur est ordinaire, et j’ay souvent ouy dire que c’est avec applaudissement et joye qu’il faut s’en aller d’icy. Arrestez-vous donc et prenez patience. Nous rougimes tous à ceste parole et ne pleurasmes point davantage. Desjà, tout se promenant, il sentit faillir ses jambes et se coucha sur le dos : car ainsi luy avoit ordonné le bourreau, qui, un peu après venant à le toucher, commença à prendre garde aux pieds de Socrate et à ses jambes, et, luy pressant fort le pied, luy demanda s’il ne sentoit rien. Rien du tout, ditSocrates. Après il luy serra les jambes, et, montant tousjoursde la main en les serrant, il nous monstra qu’elles estaient froides et toutes roides. Le touchant encore une fois, il nous dit : Lors que le froid sera venu au cœur, il trespassera. Aussi-tost le froid le saisit. Jusque là il se descouvrit, car il s’estoit envelopé d’une robe ; et puis le dernier mot .qu’il profera fut : O Criton ! dit-il, nous devons le coq à Esculape ; payez-luy ; je vous prie, et n’y manquez point. — Cela se fera, luy dit Criton ; mais ne te plaist- il point encore quelque chose ? A cela Socrate ne respondit point, mais, ayant demeuré coy tout un temps, il remua un peu. Le bourreau le descouvrit. Lors Socrate ficha sa veue et la perdit. Criton luy ferma les yeux et la bouche.

Voylà (Echecrates) la fin de nostre amy, homme sans doute, à mon jugement, le meilleur, le plus sage et le plus juste que j’aye jamais pratiqué.

FIN DU TRAITÉ DE L’IMMORTALITÉ DE L’AME.

1828 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources