Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Elegie,
A UNE DAME.
Si vostre doux accueil n’eust consolé ma peine,Mon ame languissoit, je n’avois plus de veine,Ma fureur estoit morte, etmes esprits, couvertsD’une tristesse sombre,avoient quitté les vers.Ce mestier est penible, et nostre saincl estudeNe cognoist que mespris, ne sent qu’ingratitude ;Qui de nostre exercice ayme le doux soucy,Il hayt sa renommée et sa fortune aussi.Le sçavoir est honteux, depuis que l’ignoranceA versé son venin dans le sein de la France.Aujourd’huy l’injustice a vaincu la raison.Les bonnes qualitez ne sont plus de saison,La vertu n’eust jamais un siecle plus barbare,Et jamais le bon sens ne se trouva si rare.Oeluy qui dans les cœurs met le mal ou le bienLaisse faire au destin sans se mesler de rien :Non pas que ce grand Dieu qui donne l’ame au mondeNe trouve à son plaisir la nature feconde.Et que son influence encore à plaines mainsNe verse ses faveurs dans les esprits humains :Parmy tant de fuseaux la Parque en sçait retordreOù la contagion du vice n’a sceu mordre,Et le ciel en faict naistre encore infinitéQui retiennent beaucoup de la divinité,Des bons entendemens qui sans cesse travaillentContre l’erreur du peuple, et jamais ne defaillent,Et qui, d’un sentiment hardy, grave et profond,Vivent tout autrement que les autres ne font.Mais leur divin génie est forcé de se feindre,Et les rend malheureux s’il ne se peut contraindre ;La coustume et le nombre authorise les sots :Il faut aymer la cour, rire des mauvais mots ;Acoster un brutal, luy plaire, en faire estime ;Lors que cela m’advient, je pense faire un crime,J’en suis tout transporté, le cœur me bat au sein ;Je ne croy plus avoir l’entendement bien sain.Et, pour m’estre souillé de cest abord funeste,Je croy long-temps après que mon amea la peste.Cependant il faut vivre en ce commun malheur,Laisser à part esprit et franchise et valeur,Rompre son naturel, emprisonner son ameEt perdre tout plaisir pour acquerir du blasme.L’ignorant qui me juge un fantasque resveur,Me demandant des vers, croit me faire faveur ;Blasme ce qu’il n’entend, et son ame, estourdie,Pense que mon sçavoir me vient de maladie.Mais vous, à qui le ciel de son plus doux flambeauInspira dans le sein tout ce qu’il a de beau,Vous n’avez point l’erreur qui trouble ces infames,Ny l’obscure fureur de ces brutalles ames :Car l’esprit plus subtil, en ses plus rares vers,N’a point de mouvements qui ne vous soient ouvertsVous avez un genie à voir dans les courages,Et qui cognoist assez mon ame et mes ouvrages.Or, bien que la façon de mes nouveaux escritsDiffere du travail des plus fameux esprits,Et qu’ils ne suivent point la trace accoustuméePar où nos escrivains cherchent la renommée,J’ose pourtant pretendre à quelque peu de bruit,Et croy que mon espoir ne sera point sans fruict.Vous me l’avez promis, et, sur ceste promesse,Je fausse ma promesse aux vierges de Permesse ;Je ne veux reclamer ny Muse, ny Phœbus ;Grace à Dieu, bien guery de ce grossier abus,Pour façonner un vers que tout le monde estime,Vostre contentement est ma derniere lime ;Vous entendez le poids, le sens, la liaison,Et n’avez, en jugeant, pour but que la raison ;Aussi mon sentiment à vostre adveu se range,Et ne reçoit d’autruy ny blasme ny louange.Imite qui voudra les merveilles d’autruy.Malherbe a très bien faict, mais il a fait pour luy ;Mille petits volleurs l’escorchent tout en vie.Quand à moy, ces larcins ne me font point d’envie ;J’approuve que chascun escrive à sa façon :J’ayme sa renommée, et non pas sa leçon.Ces esprits mendiants, d’une vaine infertile,Prennent à tous propos ou sa rime ou son style,Et de tant d’ornemens qu’on trouve en luy si beauxJoignent l’or et la soye à de vilains lambeaux,Pour paroistre aujourd’huy d’aussi mauvaise graceQue parut autresfois la corneille d’Horace.Ils travaillent un mois à chercher comme à filsPourra s’apparier la rime de Memphis ;Ce Liban, ce turban et ces rivieres mornesOnt souvent de la peine à retrouver leurs bornes ;Cet effort tient leurs sens dans la confusion,Et n’ont jamais un rais de bonne vision.J’en cognois qui ne font des vers qu’à la moderne,Qui cherchent à midy Phcebus à la lanterne,Grattent tant le françois qu’ils le dechirent tout,Blasmant tout ce qui n’est facile qu’à leur goust ;Sont un mois à cognoistre, en tastant la parole,Lors que l’accent est rude ou que la rime est mole,Veulent persuader que ce qu’ils font est beauEt que leur renommée est franche du tombeau,Sans autre fondement sinon que tout leur aageS’est laissé consommer en un petit ouvrage,Que leurs vers dureront au monde precieux,Pource qu’en les faisant ils sont devenus vieux.De mesmes l’areignée, en filant son ordure,Use toute sa vie et ne faict rien qui dure.Mais cet autre poëte est bien plein de ferveur :Il est blesme, transi, solitaire, reveur,La barbe mal peignée, un œil branslant et cave,Un front tout renfrongné, tout le visage have,Ahane dans son lict et marmotte tout seul,Comme un esprit qu’on oit parler dans un linceul ;Grimasse par la rue, et, stupide, retardeSes yeux sur un object sans voir ce qu’il regarde.Mais desjà ce discours m’a porté trop avant :Je suis bien près du port, ma voile a trop de vent ;D’une insensible ardeur peu à peu je m’esleve,Commençant un discours que jamais je n’acheve.Je ne veux point unir le fil de mon subject :Diversement je laisse et reprens mon object.Mon ame, imaginant, n’a point la patienceDe bien polir les vers et ranger la science.La reigle me desplaist, j’escris confusément :Jamais un bon esprit ne fait rien qu’aisément.Autresfois, quant mes vers ont animé la sceine,L’ordre où j’estois contrainct m’a bien faict de la peine.Ce travail importun m’a long-temps martyré,Mais en fin, grace aux Dieux, je m’en suis retiré.Peu sans faire naufrage et sans perdre leur ourseSe sont avanturez à ceste longue course :Il y faut par miracle estre fol sagement,Confondre la memoire avec le jugement.Imaginer beaucoup, et d’une source plainePuiser tousjours des vers dans une mesme veine.Le dessein se dissipe, on change de proposQuand le stile a gousté tant soit peu le repos.Donnant à tels efforts ma premiere furie,Jamais ma veine encor ne s’y trouva tarie.Mais il me faut resoudre à ne la plus presser ;Elle m’a bien servy : je la veux caresser,Luy donner du relasche, entretenir la flameQui de sa jeune ardeur m’eschauffe encore l’ame.Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,Promener mon esprit par des petits desseins,Chercher des lieux secrets où rien ne me desplaise,Mediter à loisir, resver tout à mon aise,Employer toute une heure à me mirer dans l’eau,Ouyr, comme en songeant, la course d’un ruisseau,Escrire dans le bois, m’interrompre, me taire,Composer un quatrain sans songer à le faire.Après m’estre esgayé par ceste douce erreur,Je veux qu’un grand dessein reschauffe ma fureur ;Qu’un œuvre de dix ans me tienne à la contraincteDe quelque beau poëme où vous serez dépeinte.Là, si mes volontez ne manquent de pouvoir,J’auray bien de la peine en ce plaisant devoir.En si haute entreprise où mon esprit s’engage,Il faudroit inventer quelque nouveau langage,Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieuxQue n’ont jamais pensé les hommes et les Dieux.Si je parviens au but où mon dessein m’appelle,Mes vers se moqueront des ouvrages d’Apelle.Qu’Heleine resuscite : elle aussi rougira,Par tout où vostre nom dans mon ouvrage ira.Tandis que je remets mon esprit à l’eschole,Obligé dès long-temps à vous tenir parole,Voicy de mes escrits ce que mon souvenir,Desireux de vous plaire, en a peu retenir.
164 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources