Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Elegie
Enfin guery d’une amitié funeste,A mon esprit desormais il ne resteQu’un sentiment de juste desplaisirD’avoir languy d’un si mauvais desir ;Bien mal-heureux d’avoir dans la penséeLe souvenir de ma fureur passée,Qui fut honteuse, et dont je me repens.D’oresnavant plus sage, à mes despens,Que si jamais mon jugement s’oublieJusqu’à rentrer en semblable folie,Dieux qui vengez les crimes des humains,Punissez-moy si vous avez des mains ;Si vous avez pouvoir sur la tempeste,Ne la poussez ailleurs que sur ma teste.Et vous, beaux yeux, plus aymez que le jour,Qui remplissez tous mes esprits d’amour,Pour penitence octroyez-moy, de grace,Mourant pour vous, que mon peché s’efface ;Que je reprenne en vos divins appasD’un lasche crime un glorieux trespas ;Et quand mon ame, en vos liens captive,Pour mieux souffrir obtiendra que je vive,Que le regret d’avoir esté si sot,Et sans le bien de vous servir plustost,Chaque moment reproche à mon courageLe deshonneur de mon premier servage.Faictes-le donc, beaux yeux, je le consens ;Mais je demande un mal que je ressens :Je suis desjà, dans ce supplice mesme,Prest de mourir depuis que je vous ayme.Le souvenir d’avoir porté des fersSi malheureux me tient dans les enfers.A chaque fois que ce bel œil m’envoyeSes doux regards pleins d’honneur et de joye,Où Venus rit, où ses petits AmoursPassent le temps à se baiser tousjours,Les vains souspirs d’une contraincte flameMe font ainsi discourir en mon ame :Pauvre abuzé, que j’eus mauvais conseil !Que j’ay bien pris la nuict pour le soleil !Que mon esprit fut autrefois facile,Et que l’erreur me trouva bien docile !Que je fus lourd ! que je fus insensé !Mon jugement en est tout offensé.Les faux attraicts à qui je fis hommageQu’ont-ils d’esgal à ce divin visage ?Ce n’est qu’horreur au prix de ta beauté,A qui je viens donner ma liberté.Dieux ! que l’Amour estoit bien en colereDe m’obliger au soucy de lui plaire !Que mes destins sont bien mes ennemis !Qu’ils m’ont trahy de me l’avoir permis !Vous qui m’ostez ceste mauvaise envie,Qui banissez la honte de ma vie,Chere Amaranthe, à qui je dois le bienD’avoir rompu cet infame lien,Gardez qu’Amour ne me soit plus contraireQue mon destin ne soit mon adversaire ;Dites aux Dieux, vous qui les gouvernez,Et leur esprit en vos yeux retenez,Que, si mon ame est encore capableD’un autre Amour si lasche et si coupable,Ils n’auront point de tonnerre si fortQui ne me donne une trop douce mort.Mais où l’Amour trouveroit-il des armes ?Quelle beauté luy fournira des charmesPour degager encores mes espritsDes beaux liens où je demeure pris ?Autre que vous n’a rien que je desire ;Vous estes seule au monde que j’admire ;Je vous adore, et jure vos beaux yeuxQu’un paradis ne me plairoit pas mieux.Que si mes yeux rendoient jamais possibleQu’à vos regards mon ame fust visible,Vous y verriez les plus beaux mouvemensQu’amour jamais fist naistre à des amans ;Vous y verriez la douce frenaisieDont vous avez ma volonté saisie ;Mille pensers à vos yeux incognusD’un grand respect jusqu’icy retenusVous y verriez un cœur sans artifice,Se presentant lui-mesme en sacrifice,Et qui se croit mourir assez heureuxSi vous croyez qu’il feist bien l’amoureux.Il est trop vray, ma peine est assez claire,Et c’est en vain que je la pense taire.Qui ne cognoist, à mes yeux languis ?ans,A mes souspirs sans cesse renaissans,Qu’une fureur secrette me devore,Que je n’ay sceu vous descouvrir encore ?Bien que pressé de ne la plus celer,Auprès de vous je ne sçaurois parler.Ce que je voy reluire en ce visageMe fait faillir la voix et le courage ;Mais si je puis jamais me r’asseurer,Ou si je puis enfin moins souspirer,Je parleray, je vous diray ma peine,Qu’autre que moy jugeroit inhumaine,Mais que je sens plus douce mille foisQue je ne croy la fortune des roys.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources