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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

Elegie

Théophile de Viau· 152 vers

Chere Phillis, j’ay bien peur que tu meuresDans ce desert si triste où tu demeures.Helas ! quel sort te peut là retenir ?A quoy se peut ton ame entretenir ?Ta fantasie est-elle point passée ?L’aurois-tu bien encore en la pensée ?Te souvient-il de la cour ny de moy,Et de m’avoir jadis donné ta foy ?S’il t’en souvient, Phillis, je te conjurePar tous les droits d’amour et de nature,Fais-moy l’honneur de t’asseurer aussiQue je languis de mon premier soucy.Si tu sçavois à quel point de folieM’a faict venir ceste melancholie ;Si tu sçavois à quoy je suis reduict,En quel travail mon ame est jour et nuict,Quoy que t’ait dit de moy ta deffiance,Ta jalousie ou ton impatience,Tu m’aymerois, et, sçachant mes ennuys,Tu me plaindrois en Testât où je suis ;Pasle, deffait, et sec comme une idole,Changé d’humeur, de face, de parole,Tousjours je resve en mon affliction,Sans nul desir de consolation.Je ne veux point que personne s’employeA ranimer mon esprit ny majoye,Car sans te faire un peu de trahisonJe ne sçaurois chercher ma guarison.Puis qu’il est vray que j’ay cet advantageQue mon service a gaigné ton courage,Et que parmy tant d’aymables amansMon seul object touche tes sentimens,Je serois bien d’un naturel barbare,Bien moins civil qu’un Scythe, qu’un Tartare,Si je n’aymois le bien de ton amourPlus cherement que la clarté du jour.Le ciel m’envoye un traict de son tonnerre,Et sous mes pieds fasse crever la terre,Dès le moment qu’un sort injurieuxDe ma memoire effacera tes yeux.Helas ! comment trouveray-je en ma vieQuelque subject qui m’en donnast envie ?Quelle beauté me sçauroit obligerA divertir ma flame ou la changer ?Dedans les yeux où loge ma fortuneVenus a mis ses trois Graces en une ;Amour luy-mesme avec tous ses attraits,Comme il est peint dans les plus beaux pourtraits,Rapporte à peine une petite traceDu vif esclat qui reluit dans ta face ;Et tes beaux yeux, où s’est lié mon sort,Touchent les cœurs d’un mouvement si fortQue, si le Ciel d’une pareille flammeNous inspiroit sa volonté dans l’ame,Tous les mortels, d’une invincible foy,Obeyroient à la divine loy.Ton front paroist comme, auprès de la nue,Paroist au ciel Diane toute nue.Plus uny qu’elle, et qu’on ne voit gastéD’aucune tache empreinte en sa beauté ;Un teint vermeil, et frais comme l’AuroreLors qu’elle vient des rivages du More,Sur ton visage a semé tant d’appas,Qu’il faut t’aymer, ou bien ne te voir pas.« Amour, sçachant de quels traicts est pourveueCeste beauté, s’est faict oster la veue ;Il n’oze point hazarder ses espritsA lamercy du charme qui m’a pris.Et tel qu’il est, imperieux et brave,Il meurt de peur de devenir esclave.O cher tyran des hommes et des dieux,Aveugle-toy, de grace, encore mieux ;Demeure ainsi dans ta premiere crainte,Et ne la vois jamais vive ny peinte :Tu ne sçaurois regarder un momentDe ses beautez l’ombre tant seulement,Sans t’embrazer, sans trouver la ruyneDe ton empire en leur flame divine.Que si l’effort de ton cœur indomptéDe ses appas sauvoit ta liberté,Tu te plaindrois d’avoir l’ame trop dure,Et maudirois ta force et ta nature,Car le bon-heur d’aymer en si bon lieuPasse la gloire et le repos d’un Dieu.Que penses-tu que le Soleil est ayseLors qu’un rayon de sa clarté la baise ?Lors que Philis regarde son flambeauD’un air joyeux, le jour en est plus beau ;Et quand Philis luy faict mauvais visage,Le jour, est triste et chargé de nuage.L’air, glorieux de former ses soupirs,Entre en sa bouche avecques des zephirsTous enbausmez des roses de l’Aurore,Et tous couverts des richesses de Flore.Zephir, doux vent, doux createur des lys,S’il te souvient encor de ta Phillis,Ranime-la, fais tant qu’elle reviennePour te baiser, et me laisse la mienne.Mais les discours qu’on nous a faict de toyEn mon esprit n’ont jamais eu de foy.Ton feint amour, tes fausses advantures,Ne sont que vent et que vaines figures.Mais il est vray que je suis bien atteinct,Et que mon mal ne sçauroit estre feinct.Que pleust aux Dieux que le discours des fablesTrouvast en moy ses effects veritables,Et que le sort me voulust transformerEn quelque object qui ne sceust rien aymer ;Que je mourusse, ou qu’il me fust possibleDe devenir une chose insensible,Un vent, une ombre, une fleur, un rocher,Qu’aucun desir ne peust jamais toucher !O vous, amans qui n’estes plus en vie.Esprits heureux, qui n’avez plus d’envie,Là-bas, noyant Vos maux en vos erreurs,Vous trouvez bien plus douces vos fureurs.Tristes forçats qui remplissez ce gouffre,Souffrez-vous bien les peines que je souffre ?Pasles subjects des eternelles nuicts,Estes-vous bien aussi morts que je suis ?O mon fidelle et mon triste Genie,Quand tu verras ma trame desunie,Et que mon ame ira toucher les bordsDe la riviere où passent tous les morts,Voile au desert où ma Philis demeure,Dy-luy qu’enfin le Ciel veut que je meure,Que la rigueur de mon injuste sortConsent enfin de me donner la mort.Tu la verras peut-estre un peu touchéeEt de ma mort aucunement faschée.Va donc, Genie, il est temps de partir ;Vois que mon ame est preste de sortir.Mais, mon Genie, arreste-toy, je resve,Ceste douleur me donne un peu de trefve :J’entends Phillis, son visage me rit,Le souvenir de ses yeux me guerit.Comment, mourir ! non, reprenons courage.Un teinct plus vif remonte en mon visage ;Ma force esteinte est preste à s’animer,Et tout mon sang vient à se r’allumer.Amour m’esmeut, je ne suis plus si blesme :Philis m’ayma que j’estois tout de mesme ;Car je sçay bien qu’encore elle verroitEn mes regards des traicts qu’elle aimeroit.Que si l’excez de ma douleur fataleRend quelquefois ce corps hideux et pasle,Cela, Phillis, devroit plus animerCe beau desir qui te pousse à m’aymer.Mon mal me rend ainsi desagreable ;Pour trop aymer, je deviens moins aymable.Ton œil me rend ou plus laid, ou plus beau,Comme il m’approche ou tire du tombeau.

152 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources