Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Elegie
Mon ame est triste et ma face abbattue ;Je n’en puis plus, ta disgrace me tue.Croy que je t’ayme, et que, pour te fascher,J’ay ton plaisir et mon repos trop cher.Que si je viens jamais à te desplaireJe ne veux point que le soleil m’esclaire,Et si les Dieux ont si peu de pitiéQue de m’oster un jour ton amitié,Il ne faut point d’autre coup de tonnerrePour me bannir du ciel et de la terre.Hier, pressé bien fort de ma douleur,En souspirant mon innocent ’malheur,Je suppliois Lisandre de te direQue ton courroux au desespoir me tire,Et si bien tost il ne s’en va cesser,Tu n’auras plus à qui te courroucer :Car mon esprit, consommé de ta haine,Ne peut souffrir davantage de peine.Sans plus de mal, je cognois bien pourquoyTon doux regard s’est destourné de moy,Et que ma faute est assez pardonnable,Ou tu rendras ton amitié coulpable.Voy donc, de grace, avant que te venger,Que ton amour, ou mon crime, est leger ;Que j’ay du droict assez pour me deffendreSi tu ne prens plaisir de me reprendre :Car en tel cas je me veux accuserEt mon pardon moy-mesme refuser ;Je diray tout pour flatter ta colere :J’ay, si tu veux, assassiné mon pere,Mesdit des dieux, empoisonné l’autel ;J’ay plus failly que ne peut un mortel.Mais si jamais tu me donnois licenceDe te presser à bien voir mon offence,Tu jugerois que je suis trop punyPour un moment de ta grace banny.Lorsque le ciel de tes faveurs me prive,Comment crois-tu, mon ange, que je vive ?Ce qui me plaist de tous costez me fuit,En toutes parts tout me choque et me nuit ;Je ne vois rien que des objects funebres ;Comme mes yeux, mon ame est en tenebres ;Mon ame porte un vestement de dueil ;Tous mes eprits sont comme en un cercueil.Lors ma memoire est toute ensevelie,Mon jugement suit ma melancholie.Tantost je prens le soir pour le matin,Tantost je prens le grec pour le latin ;Soit vers, soit prose, à quoyque je travaille,Je ne puis rien imaginer qui vaille.Prends en pitié ; redonne la clartéA mon esprit, rends-luy la liberté.Que me veux-tu ? je confesse mon crime ;J’ay merité que la foudre m’abysme.Puisqu’il te plaist, je t’ay manqué de foy ;Je me repens, et je ne sçay pourquoy.Il est bien vray qu’aux yeux du populaireCe que j’ay faict paroistra temeraire,Et, me traictant comme un esprit abject,Ce long courroux semble avoir du subject.Mais si tu veux considerer encoreCe que je suis, à quel point je t’honore,A quel degré mon amitié s’estent,Ce souvenir ne t’ennuyra pas tant.Je ne veux point m’ayder de mon meritePour excuser ma faute qui t’irrite,Ny, mandiant un estranger appuy,Devoir ma paix à la faveur d’autruy.Il ne faut point qu’autre que moy me traceHonteusement un retour à ta grace.Si c’est Lisandre à qui je dois ce bien,Mon repentir ne m’a servy de rien ;Si c’est luy seul pour qui tu me pardonnes,C’est désormais à luy que tu me donnes,Et que tu veux laisser à sa mercyDe me sauver et de me perdre aussi.Mais s’il te reste encore quelque flameDes beaux desirs que je t’ay veu dans l’ame,Si tu n’as point perdu ceste bonté,Si tu n’as point changé de volonté,Je suis certain que tu seras bien aiseQu’autre que toy ton cœur ne me rapaise,Et je serois marry qu’autre que nousEust jamais sceu ma faute et ton courroux.Tu me diras que ta baine estoit feinte,Qu’en ce despit ton ame estoit contraincte,Que tu voulois esprouver seulementSi ton courroux me pressoit mollement,Si le refus de ta douce caresseM’obligeroit à changer de maistresse.Lors, par le ciel, par l’honneur de ton nom,Par tes beaux yeux, je jureray que non ;Que l’amitié de tous les roys du monde,Tous les presens de la terre et de l’onde,L’amour du ciel, la crainte des enfers,Ne me sçauroient faire quitter mes fers,Ne me sçauroient arracher du courageCe bel esprit et ce divin visage.Comme les cœurs se plaisent à l’amour,Comme les yeux sont aises d’un beau jour,Comme un printemps tout l’univers recrée,Ainsi l’esclat de ta beauté m’agrée.L’eau de la Seine arrestera son flux,Le temps mourra, le ciel ne sera plus,Et l’univers aura changé de face,Auparavant que cette humeur me passe.
106 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources