Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Pour Madamoiselle de m…
Je suis bien jeune encor, et la beauté quej’aymeEst jeune comme moy.J’ay souvent desiré de luy parler moi-mesmePour luy donner ma foy.
J’obey sans contrainte à l’amour qu’il me donne,Quelque desir qu’il ayt,Et sans lui resister mon ame s’abandonneA tout ce qui lui plaist.
Si pour luy tesmoigner combien je suis fidelleIl me falloit mourir,Quoy qu’on eust faict la mort mille fois plus cruelle,On m’y verroit courir.
Je jure mon destin et le jour qui m’esclaireQu’il est tout mon soucy,Et ce soleil si beau ne fait que me desplaireQuand il n’est pas icy.
Lors que l’aube, en suivant la nuict qu’elle a chassée,Espart ses tresses d’or,Le premier mouvement qui vient à ma pensée,C’est l’amour d’Âlidor.
Je tasche en m’esveillant à rappeler les songesQue j’ay faict en dormant,Et dans le souvenir de leurs plaisans mensongesJe revoy mon amant.
Mon esprit amoureux n’est point sans violenceAu milieu du repos ;Je le voy dans la nuict, et parmy le silenceJ’entends ses doux propos.
Tous les secrets d’amour que le sommeil exprime,Mon ame les ressent,Et le matin je pense avoir commis un crimeDans mon lict innocent.
De honte à mon resveil je suis toute confuse,Et, d’un œil tout fasché,Je voy dans mon miroir la rougeur qui m’accuseD’avoir faict un peché.
Je me veux repentir de cette double offence,Mais je ne sçay comment :Car mon esprit troublé me faict une deffenceQue luy-mesmo desment.
Dans mon lict desolé, toute moitie de larmes,Je prie tous les dieuxDe mal traicter Morphée, à cause que ses charmesOnt abusé mes yeux.
Helas ! il est bien vray que je suis amoureuse,Et qu’en mon sainct amourJe me puis reputer l’amante plus heureuseQui soit en ceste cour.
J’adore une beauté si vive et si modesteQu’elle peut tout ravir,Et qui ne prend plaisir d’estre toute celesteQu’afin de me servir.
Il a dedans ses yeux des pointes et des charmesQu’un tigre gousteroit,Et si Mars luy voyoit mettre la main aux armes,Il ie redouteroit.
Il va dans les combats plus fier qu’à la rapineNe marche le lyon,Et plus brave qu’Achille ardant à la ruineDes pompes d’Ilion.
C’est le meilleur esprit et le plus beau visageQu’on ayt encores veu,Et les plus genereux n’ont point eu d’advantageQue mon amant n’ayt eu.
La gloire entre les cœurs qui la font mieux paroistreFaict estime du sien,Et les mieux accomplis ne le sauroient cognoistreSans en dire du bien.
Hors de luy la vertu dans l’ame la plus belleEst comme en un tombeau,Et ses plus grands esclats sont moins qu’une estincelleAu prix de ce flambeau.
Je pense, en l’adorant, que mon idolatrieA beaucoup merité,Et j’aymerois bien mieux mettre à feu ma patrieQue l’avoir irrité.
Dieux, que le beau Paris eut une belle proye !Que cet amant fit bienAlors qu’il alluma l’embrasement de TroyePour amortir le sien !
O mon cher Alidor, je suis bien moins qu’HeleineDigne de t’esmouvoir ;Mais tu sçais bien aussi qu’avecques moins de peineTu me pourrois avoir.
Il la fallut prier, mais c’est moy qui te prie,Et la comparaisonDe ses affections avecques ma furieEst loing de la raison.
L’impression d’honneur et celle de la honteSont hors de mon esprit ;La chasteté m’offence et paroist un vieux conteQue ma mere m’apprit.
Jamais fille n’ayma d’une amitié si forte :Tous mes plus chers parens,Depuis que j’ay conceu l’amour que je te porteMe sont indifferens.
Ils auroient beau se plaindre et m’appeler barbare :On me doit pardonner,Car vers eux je ne suis de mon amour avareQue pour te la donner.
Reçois ma passion, pourveu que ton meriteN’en soit pas offencé,Et vois que mon esprit ne te l’auroit escriteS’il n’estoit insensé.
104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources