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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

Satyre premiere

Théophile de Viau· 180 vers

Qui que tu sois, de grace, escoute ma satyre,l Si quelque humeur joyeuse autre part ne t’attire ;Ayme ma hardiesse et ne t’offence point ;De mes vers, dont l’aigreur utilement te point.Toy que les eslemens ont fait d’air et de boue,Ordinaire subject où le mal-heur se joue,Sçache que ton filet, que le destin ourdit,Est de moindre importance encor qu’on ne te dit.Pour ne le point flatter d’une divine essence ;Voy la condition de ta sale naissance,Que, tiré tout sanglant de ton premier sejour,Tu vois en gemissant la lumiere du jour ;Ta bouche n’est qu’aux cris et à la faim ouverte,Ta pauvre chair naissante est toute descouverte,Ton esprit ignorant encor ne forme rienEt moins qu’un sens brutal sçait le mal et le bien.A grand peine deux ans t’enseignent un langageEt des pieds et des mains te font trouver l’usage.Heureux au prix de toy les animaux des champs !Ils sont les moins hays, comme les moins meschans.L’oyselet de son nid à peu de temps s’eschappeEt ne craint point les airs que de son aisle il frappe ;Les poissons en naissant commencent à nager.Et le poulet esclos chante et cherche à manger.Nature, douce mere à ces brutales races,Plus largement qu’à toy leur a donné des graces.Leur vie est moins subjecte aux fascheux accidensQui travaillent la tienne et dehors et dedans.La beste ne sent point peste, guerre ou famine,Le remors d’un forfaict en son cœur ne la mine ;Elle ignore le mal pour n’en avoir la peur,Ne cognoist point l’effroy de l’Acheron trompeur.Elle a la teste basse et les yeux contre terre,Plus près de son repos et plus loing du tonnerre.L’ombre des trepassez n’aigrit son souvenir,On ne voit à sa mort le desespoir venir ;Elle compte sans bruit et loing de toute envieLe terme dont nature a limité sa vie,Donne la nuict paisible aux charmes du sommeilEt tous les jours s’esgaye aux clartez du soleil,Franche de passions et de tant de traversesQu’on voit au changement de nos humeurs diverses.Ce que veut mou caprice à ta raison desplaist,Ce que tu trouves beau, mon œil le trouve laid.Un mesme train de vie au plus constant n’agrée :La prophane nous fasche autant que la sacrée.Ceux qui, dans les bourbiers des vices empeschez,Ne suivent que le mal, n’ayment que les pechez,Sont tristes bien souvent, et ne leur est possibleDe consommer une heure en volupté paisible.Le plus libre du monde est esclave à son tour,Souvent le plus barbare est subject à l’amour,Et le plus patient que le soleil esclaireSe trouve quelquefois emporté de cholere.Comme Saturne laisse et prend une saison,Nostre esprit abandonne et reçoit la raison ;Je ne sçay quelle humeur nos volontez maistrise,Et de nos passions est la certaine crise ;Ce qui sert aujourd’huy nous doit nuire demain,On ne tient le bon-heur jamais que d’une main.Le destin inconstant sans y penser oblige,Et, nous faisant du bien, souvent il nous afflige.Les riches plus contans ne se sçauroient guarirDe la crainte de perdre et du soin d’acquerir.Nostre desir changeant suit la course de l’aage :Tel est grave et pesant qui fut jadis volage,Et sa masse caduque, esclave du repos,N’ayme plus qua resver, hayt le joyeux propos.Une sale vieillesse, en desplaisir confite,Qui tousjours se chagrine et tousjours se despite,Voit tout à contre cœur, et ses membres cassezSe rongent de regret de ses plaisirs passez,Veut traîner nostre enfance à la tin de la vie,De nostre sang bouillant veut estouffer l’envie.Un vieux pere resveur, aux nerfs tous refroidis,Sans plus se souvenir quel il estoit jadis,Alors que l’impuissance esteinl sa convoitise,Veut que nostre bon sens revere sa sottise,Que le sang genereux estouffe sa vigueur,Et qu’un esprit bien né se plaise à la rigueur.Il nous veut arracher nos passions humaines,Que son malade esprit ne juge pas bien saines ;Soit par rebellion, ou bien par une erreur.Ces repreneurs fascheux me sont tous en horreur ;J’approuve qu’un chacun suive en tout la nature :Son empire est plaisant et sa loy n’est pas dure ;Ne suivant que son train jusqu’au dernier moment,Mesmes dans les malheurs on passe heureusement.Jamais mon jugement ne trouvera blasmableCeluy-là qui s’attache à ce qu’il trouve aymable,Qui dans l’estat mortel tient tout indifferent ;Aussi bien mesme fin à l’Acheron nous rend ;La barque de Charon, à tous inevitable,Non plus que le meschant n’espargne l’equitable.Injuste nautonnier, helas ! pourquoy sers-tuAvec mesme aviron le vice et la vertu ?Celuy qui dans les biens a mis toute sajoye,Et dont l’esprit avare après l’argent aboye,Où qu’il tourne la terre en refendant la mer,Ses navires jamais ne puissent abysmer !L’autre, qui rien du tout que les grandeurs ne priseEt qu’un vif aiguillon de vanité maistrise,Soit tousjours bien paré, mesure tous ses pas,S’imagine en soy-mesme estre ce qu’il n’est pas !Qu’il fasse voir un sceptre à son ame aveuglée,Et son ambition ne soit jamais reiglée !Cestuy-cy veut poursuivre un vain tiltre de vent,Qui pour nous maintenir nous perd le plus souvent ;Il s’attache à l’honneur, suit ce destin severeQu’une sotte coustume ignoramment revere.De sa condition je prise le bon-heur,Et trouve qu’il fait bien de mourir pour l’honneur.Un esprit enragé, qui voudroit voir en guerre,Pour son contentement, et le Ciel et la Terre,Ne respire, brutal, que la flamme et le fer,Et qui croit que son ombre estonnera l’Enfer,Qu’il employe au carnage et la force et les charmesEt son corps nuict et jour ne soit vestu que d’armesUne sauvage humeur, qui dans l’horreur des boisDes chiens avec le cor anime les abois,Son dessein innocent heureusement poursuive,En la tranquillité de peste peine oysive !Qu’il travaille sans cesse à brosser les forests,Et jamais le butin n’eschappe de ses rets !Celuy qu’une beauté d’inevitable amorceRetient dans ses liens plus de gré que de force,Qu’il se flatte en sa peine et tasche à prolongerLes soucis qui le vont si doucement ronger !Qu’il perde rarement l’object de ce visage,Ne destourne jamais son cœur de ceste image,Ne se souvienne plus du jeu ny de la cour,N’adore aucun des dieux qu’après celuy d’amour,N’ayme rien que ce joug, et tousjours s’estudieA tenir en humeur sa chere maladie,Ne se trouble jamais d’aucun soupçon jaloux,Se mocque des aguests d’un impuissant espoux ;Qu’il se trouve allegé par la moindre caresseDes fers les plus pesants dont sa rigueur le presse,Suive les mouvemens de ses affections,Ne tasche de brider jamais ses passions !Si tu veux resister, l’amour te sera pire,Et ta rebellion estendra son empire ;Amour a quelque but, quelque temps de durer,Que nostre entendement ne peut pas mesurer.C’est un fievreux tourment, qui, travaillant nostre ameLuy donne des accez et de glace et de flame,S’attache à nos esprits comme la fievre au corps,Jusqu’à ce que l’humeur en soit toute dehors.Contre ses longs efforts la resistance est vaine ;Qui ne peut l’eviter, il doit aymer sa peine.L’esclave patient n’est qu’à demy domptéS’il veut à sa contraincte unir sa volonté.Le sanglier enragé, qui d’une dent poinctue.Dans son gosier sanglant mort l’espieu qui le tue,Se nuit pour se deffendre, et, d’un aveugle effort,Se travaille luy-mesme et se donne la mort.Ainsi l’homme souvent s’obstine à se destruireEt de sa propre main il prend peine à se nuire.Celuy qui de nature, et de l’amour des Cieux,Entrant en la lumiere, est né moins vicieux,Lors que plus son genie aux vertus le convie,Il force sa nature, et fait toute autre vie ;Imitateur d’autruy, ne suit plus ses humeurs,S’esgare pour plaisir du train des bonnes mœurs ;S’il est né liberal, au discours d’un avareIl taschera d’esteindre une vertu si rare ;Si son esprit est haut, il le veut faire bas ;S’il est propre à l’estudc, il parle des combats.Je croy que les destins ne font venir personneEn l’estre des mortels qui n’ayt l’ame assez bonne ;Mais on la vient corrompre, et le celeste feuQui luit à la raison ne nous dure que peu :Car limitation rompt nostre bonne trame,Et tousjours chez autrui fait demeurer nostre ame.Je pense que chacun auroit assez d’esprit,Suyvant le libre train que nature prescrit.A qui ne sçait farder ny le cœur ny la face,L’impertinence mesme a souvent bonne grace.Qui suyvra son genie et gardera sa foy,Pour vivre bien-heureux, il vivra comme moy.

180 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources