Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Seconde satyre
Cognois-tu ce fascheux qui contre la fortuneAboye impudemment comme un chien à la lune,Et qui voudroit, ce semble, en destourner le cours[ Par l’importunité d’un outrageux discours ?D’une sotte malice en son ame il s’affligeQuand la faveur du roy ses favoris oblige.Un homme dont le nom est à peine cogneu,D’un pays estranger nouvellement venu,Que la fortune aveugle, en promenant sa roue,Tira sans y penser d’une orniere de boue,Malgré toute l’envie au dessus du malheur,D’un credit insolent gourmande la valeur.Et nous le permettons ! Et le François endureQu’à ses propres despens ceste grandeur luy dure !Nos princes autrefois estaient bien plus hardis :Où se cache aujourd’huy la vertu de jadis ?Apprends, malicieux, comme tu sais mal vivre,Qu’une fortune est d’or et que l’autre est de cuivre ;Que le sort a des loix qu’on ne sçauroit forcer ;Que son compas est droict, qu’on ne le peut fausser.Nous venons tous du ciel pour posseder la terre ;La faveur s’ouvre aux uns, aux autres se resserre :Une necessité, que le ciel establit,Deshonore les uns, les autres anoblit ;Un ignoble souvent de riches biens herite,L’autre dans l’hospital est tout plein de merite.Pour trouver le meilleur, il faudroit bien choisir ;Ne crois point que les Dieux soient si pleins de loisir.Encor si chaque infame estoit marqué d’un signeQui de toutes vertus le fit trouver indigne,Les roys qui soubs les dieux disposent du bonheur,Enrichiroient tousjours le merite et l’honneur.Que si l’ame des dieux est la mesme justice,Qu’elle ajmela vertu, qu’elle abhorre le vice,Les roys, qui sont leurs fils et lieutenans icy,Peuvent juger des bons et des mauvais aussi ;Et, sans flater mon roy, je trouve bien estrangeQu’un vulgaire ignorant et tiré de la fangeContre sa majesté se monstre injurieux,Dessus ses actions portant l’œil curieux.Quant à moy, je repute une faveur bien miseEnvers le plus chetif que le roy favorise ;Quoy que tousjours bien pauvre et tousjours dedaignéSur mon esprit l’envie encor n’a rien gaigné.Qu’un homme de trois jours de soye et d’or se couvreDu bruit de sa carrosse importune le Louvre ;Qu’un estranger heureux se mocque des François,Qu’il ait mille suivans, pourveu que je n’en sois,Je leur fais ce souhait en mon humeur hardie ;Je ne crains point faillir, quoy que ma Muse die ;Ma liberté dit tout sans toutesfois nommer,Par une vaine aigreur, ceux que je veux blasmer.Aussi n’attends jamais que je te fasse rireD’un vers que sans danger je ne sçaurois escrire.Ceux-là sont fols vrayment qui vendent un bon motDe cent coups de baton que fait donner un sot,Esclaves imprudens de leur humeur mauvaise,Ne sçavent mediter un vers qu’il ne desplaise.Des pasquins contre aucun je ne compose icy,Et ne sçaurois souffrir des injures aussi.Le Dieu des vers m’inspire une modeste flame,Qui n’est propre à donner ny recevoir du blasme ;Jehay la medisance, et ne puis consentirDe gaigner avec peine un triste repentir.Chacun qui voit mes vers, s’il a les yeux d’un homme,Cognoistra son portraict, combien qu’on ne le nomme.Qui ne lict ma satyre, il n’en est pas tancé :Plusieurs s’en fascheront à qui je n’ay pensé.Qui hait trop la laideur de son vilain visage,Il ne devroit jamais en regarder l’image ;Qui craint d’estre repris, il n’a qu’à se cacher,Et dès-là mon dessein n’est plus de le fascher.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources