Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Sur la paix de l’année 1620
La paix, trop long-temps desolée,Revient aux pompes de la cour,Et retire du mausoléeLes jeux, les dances et l’amour.Au seul esclat de nos espéesLes tempestes sont dissipées,Tous nos bruits sont ensevelis :Mon prince a faict cesser la guerre,Et la grace a rendu la terrePleine de palmes et de lys.
Nostre estat, d’un triste visage,Desesperé de son salut,Sans le roy ne trouvoit l’usageD’aucun remede qui valut :Grand roy, que vos vertus sont grandesEt bien dignes de nos offrandes !Que vos travaux ont eu de fruict !Toute la terre en est semée,Et la voix de la RenomméeN’en sçauroit faire assez de bruict.
Et bien ! races desnaturées,Qu’avez-vous plus à murmurer ?Les fureurs se sont retirées,Le desordre n’a peu durer ;Vos estendars sont nostre proye,Vos flammes sont nos feux de joye.Le roy triomphe du mal-heur,Et jamais on n’a veu monarqueQui gravast de meilleure marqueSon jugement ny sa valeur.
La trahison, confuse et blesme,Ne sçait plus sur quoy ravager :Mon prince a mis tout ce qu’il aimeLoing de la honte et du danger ;Il a reprimé la licenceDont on pressoit son innocence,Et ses desseins laborieux,Qui ne vont point à l’advanture,Ont fait voir que sa creatureEstoit aussi celle des dieux.
Dans nos victorieuses armes,Si la clemence l’eust permis,Et plus de sang, et plus de larmes,Eussent marqué ses ennemis ;Et dirois bien à quels supplicesS’attendoient leurs noires malices,Mais il est las de les punir ;Il est honteux de leur diffameEt seroit fasché que son ameEn eust gardé le souvenir.
Il suffit que la paix est ferme,Que ces esprits audacieuxOnt enfin achevé le termeDe leurs complots seditieux ;Il suffit que rien n’importuneNy sa vertu, ny sa fortune,Que le ciel rit à son plaisir,Que sa gloire a lassé l’envie,Et que sa grandeur assouvieNe trouve ny but, ny desir.
Traistres outils de nos folies,Instrumens de flamme et de fer,Que vos races enseveliesSe recachent dedans l’enfer.Aussi bien nos Dieux tutelaires,Dont ces revoltes ordinairesOnt armé les mains tant de fois,Jurent que le premier rebelleSera la victime eternelleDe l’injure de tous nos roys.
Esperer encore des gracesEt croire, en de pareils forfaits,Que vous ny vos futures racesPuissiez jamais trouver de paix,C’est doubter que vos felonniesNe soient proches d’estre punies ;C’est ne sçavoir point de prison,S’imaginer qu’un a deux testes,Que le ciel n’a point de tempestes,Ou qu’il ayme la trahison.
Mais je faux en mes deffiences :Nostre mal vous a fait patir,Et je croy que vos consciencesL’ont fait avec du repentir.Auriez-vous bien la barbarieDe confesser que la furieVous ait fait venir sans remors,Au travers du fer et des flammes,Où tant de genereuses amesOnt accreu le nombre des morts ?
Je vis de quel sanglant orageL’enfer se desborda sur nous,Et voulus mal à mon courageDe m’avoir fait venir aux coups ;La campagne estoit allumée,L’air gros de bruict et de fumée,Le ciel confus de nos débats,Le jour triste de nostre gloire,Et le sang fit rougir la LoireDe la honte de nos combats.
C’est assez fait de funerailles ;On void un assez grand tableauDe chevaux, d’hommes, de murailles,Que la flamme a jette dans l’eau ;C’est assez, le ciel s’en irrite,Et, de quelque si grand meriteDont l’honneur flatte nos exploits,Il n’est rien de tel que de vivreSoubs un roy tranquille, et de suivreLa saincte majesté des loix.
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources