Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Au roy
ESTREINE.
Le dessein que j’avois de saluer le royEt de luy faire un don de mes vers etdemoy,D’une vieille coustume aux presens ordonnée,Attendoit que le temps recommençast l’année.Mais mon juste devoir ne s’est peu retenir :Je trouve que ce jour est trop long à venir,Et ce n’est point icy le temps ny la coustumeA qui je donne loy de gouverner ma plume :Quelque jour de l’année où je respire l’air,C’est de ce fils des dieux de qui je dois parler.Mon ame en adorant à cest object s’arreste,Et mon esprit en fait mon travail et ma feste.Tout ce que la nature a de rare et de beau,Ce qui vit au soleil, qui dort dans le tombeau,Tout ce que peut lo ciel pour obliger la terre,Les plaisirs de la paix, les vertus de la guerre,Les roses, les rochers, les ombres, les ruisseaux,Le murmure des vents et le bruict des oyseaux,Le vestement d’Iris et le teint de l’Aurore,Les attraits de Venus ny les douceurs de Flore,Tout ce que tous les dieux ont de cher et de doux,Grand prince, ne peut point se comparer à vous :Cesar auprès de vous perd ce renom d’Auguste,Mars celuy de vaillant, Themis celuy de juste ;La vertu n’eut jamais des mouvemens si sainctsQu’elle en a rencontré dans vos heureux dessains ;C’est par où dans nos cœurs son amitié s’imprime ;C’est pour l’amour de vous que nous quittons le crime ;L’exemple de vos mœurs force plus que la loy,Et vostre saincte vie authorise la foy.Lors que ces grands desseins, à qui l’Europe entierePour un mois d’exercice estoit peu de matiere,Furent mis au tombeau du plus vaillant herosDont le sein de la terre ait jamais eu les os,La vertu s’en alloit ; mais vous l’avez suivie,Et, retenant de luy la couronne et la vie,Il vous pleut d’arrester avecques vous aussiLes belles qualitez qui l’honoroient icy.Je croyois l’univers perdu dans ceste perte,Que la terre après luy demeureroit deserte,Que l’air seroit tousjours de tempeste allumé,Que le ciel dans l’enfer se verroit abismé,Et que les elemens, sans ordre et sans lumiere,Reviendraient en l’horreur de la masse premiere ;Sa gloire alloit du pair avec les immortels,Et pour luy tous nos cœurs n’estoient que des autels ;Tous les peuples chrestiens l’avoient fait leur arbitre,Jamais autre que luy ne posseda ce tiltre ;Sa vertu luy gaigna tous ces noms glorieuxQue nostre fantaisie accorde aux demy-dieux ;Les plus grands roys trouvoient du mérite à luy plaire,Tout aymoit sa faveur, tout craignoit sa cholere.Ainsi que ce soleil penchant vers le tombeauJettoit sur l’univers l’œil plus grand et plus beau,Sa valeur trop long-temps honteusement oysive,Meditoit d’arracher son myrthe et son olive ;Le bruict de ses desseins par l’Europe voloit ;Chacun de ses projects differemment parloit,Tous les roys ses voisins pendoientsur la balance,Esgallement douteux où fondroit sa vaillance ;Son courage rioit de voir que la terreurSe mesloit parmy tous dans leur confuse erreur ;Son bien s’alloit borner de la terre et de l’onde,Et sans vous c’eust esté le plus grand roy du monde.Que sans vous son trespas eust causé de mal-heurs !Qu’il nous eust fait verser et de sang et de pleurs !Mais, grace au roy des cieux, tout prevoyant et sage,Dont vous estes icy la plus parfaicte image,Nous sommes consolez, et le mesme cercueilQui renferma ses os renferma nostre dueil ;Les arts et les plaisirs, les autels et les armes,Ont presque du regret d’avoir jetté des larmes.Quel de tous les plus grands et des plus braves roys,Asseure mieux que vous l’authorité des loix ?Vostre empire nous sçait si doucement contraindreQue les plus libertins ont plaisir à vous craindre ;L’ame la plus sauvage a pour vous de l’amour.Quel si grand roy n’est point jaloux de vostre cour ?Et les dieux contemplans vostre adorable vie,Si vous n’estiez leur fils, vous porteroient envie.Le soleil est ravy quand son œil vous reluit,Et ne voudrait jamais de repos ny denuict ;Ses rayons n’ayment point à chasser le nuageQue pour n’estre empeschez de vous voir au visage ;C’est pour l’amour de vous qu’il bastist ses maisons,Qu’il rompit le chaos, qu’il changea les saisons,Qu’il nous fit discerner le ciel d’avecques l’onde,Et mit le grand esclat de la lumiere au monde.Pour vous son feu s’occupe à ce metal pesantPar tout dedans le Louvre à vos yeux reluysant.Pour vous sa fantaisie, en nos vergers errante,Forme le gris de lin, l’orange, l’amarante,Et, sçachant que vos yeux se plaisent aux couleurs,Il vous peint son amour dans la face des fleurs.Que cet astre fut gay quant aux rives de LoireIl vid les monumens gravés pour vostre gloire !Sentant que son devoir touchoit vostre grandeur,Il n’esclaira jamais avecques tant d’ardeur,Et receut comme encens l’honorable fumée,Que le canon donnoit à vostre renommée.Le fleuve de son lict alors fit un cercueil,Qui de vos ennemis fut le sanglant accueil,Et redoubla ses pas pour conter à NeptuneCe que vostre vertu fit faire à la fortune.Neptune, resjouy de vos succez heureux,Rendit de vostre nom tous ses flots amoureux,Et, d’un char empané fendant ses routes calmes,Vint planter sur ses bords une forest de palmes,Et le ciel, glorieux d’un si juste bon-heur,Avec affection fist feste à vostre honneur .Mars n’a point faict encor une si belle proye,Et vante ce jour là plus que la nuict de Troye,Voyant vostre jeunesse en nos sanglants combatsDans le sein du peril rechercher ses esbats.Que nous eusmes de peur qu’un excez de courageNe nous mist au hazard d’un generai naufrage !Benist soit ce grand Dieu qui, d’un soin paternel,Garde à vostre genie un bon-heur éternel,Il a faict vil pour vous ce que la terre admire.Et n’a pas mieux fondé le ciel que vostre empire.Ce sage et grand esprit que vostre sainct desirPour le salut commun nous a daigné choisir,Ce grand duc nous faict voir avec trop d’asseuranceQue le destin du ciel est celuy de la France,Que vosplus grands desseins arrivent à leur port.Et que vous et les dieux n’avez qu’un mesme sort.On dit que ce grand siege où tous les dieux reposentEt d’un conseil secret de nos desseins disposent,Ce grand pourpris d’azur, d’où cent mille flambeauxEsclattent à nos yeux si puissants et si beaux,Eut autresfois besoin qu’un mortel print l’audaceDe se charger du faix de sa pesante masse :Atlas s’avantura de soutenir les cieux,Autrement la nature eust veu tomber les dieux :Ce n’est point qu’en effect la celeste machineSe trouvast quelques fois proche de sa ruine,Ny que jamais un homme ànostre sort pareilAit penetré les airs ny touché le soleil ;Ceste fable, au vray sens que la raison luy donne,Nous enseigne qu’Atlas eut la trempe si bonne,Et l’esprit si hardy qu’il osa s’esleverJusqu’où mortel que luy ne pouvoit arriver.Il sçavoit les secrets d’Iris et du tonnerre,Et, comme chaque estoille a pouvoir sur la terre.L’Univers lecroyoit son generai appuyEt plusieurs potentats se reposoient sur luy.La nature y reprit une vertu seconde]Le destin luy laissa la ce nd nie te du monde,Et les dieux par plaisir mirent entre ses mainsL’inevitable droict qu’ils ont sur les humains.Grand roy, vous avez faict un ciel de yostre empire :Il eut un bon Atlas, le vostre n’est pas pire,Et chacun voit assez qu’en sa comparaisonVostre amitié s’accorde avecques la raison.Tant que vostre faveur esclaire à ses pensées,Nos fortunes ne sont d’aucun dueil menacées ;Quoy que les factieux retrament de nouveau,Leurs complots en naissant trouveront leur tombeau,Et vous verrez tousjours durer à la couronneLa paix qu a vostre esprit vostre innocence donne.Ainsi fasse le ciel, et jamais son courrouxN’approche aucun danger ny ne luy ny de vous !
162 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources