L’Heure enchantée, 1890
Merlin
I
Merlin revient d’Écosse.‖ Il a tant navigué,Tant livré de combats‖ et pris de citadelles,Qu’à la fin, par Saint George,‖ il se sent fatigué.
Mais dans le clair matin‖ glissent des hirondellesEt Merlin, par les bois,‖ cueille la fleur d’oubli.Son cœur, prêt à renaître,‖ est loin des infidèles.
L’âge courbe son front,‖ les veilles l’ont pâli.Bah ! d’un jeune garçon‖ il revêt l’apparence.On dirait à le voir‖ un écolier joli.
Tout rit. Le ciel est bleu,‖ du bleu de l’espérance.L’escarcelle au côté,‖ la plume au chaperon,Merlin est plus gaillard‖ que le soleil de France.
Il s’amuse, en passant,‖ du vol d’un moucheron,D’un lièvre qui s’enfuit,‖ d’une chèvre qui broute,D’un bourdon qui bourdonne‖ au cœur d’un liseron.
Des oiseaux chantent. Lui,‖ gravement les écoute.Il respire les fleurs,‖ il regarde le ventFaire danser de folles‖ ombres sur la route.
Et c’est ce grand Merlin,‖ brave autant que savant,Qui tranche deux païens‖ d’un coup de son épée,Et parle mieux latin‖ qu’un moine en son couvent.
II
De rosée, au matin,‖ la campagne est trempée ;Une églantine d’or‖ brille à chaque buisson ;La forêt, de silence,‖ est toute enveloppée.
Merlin, pour marcher mieux,‖ entonne une chanson,Et voici qu’il arrive‖ auprès d’une fontaineQue borde joliment‖ un ruban de cresson.
Ô devin sans rival,‖ ô grave capitaine,Que vois-tu se mirer‖ dans le flot indolent ?Est-ce le faon timide‖ ou la biche hautaine ?
Non ; mais ses cheveux d’or‖ noués à son bras blanc,Une enfant de quinze ans‖ à peine, qui reposeEt, sous un dais de fleurs,‖ sommeille ou fait semblant.
Merlin, riant, s’approche‖ et lui jette une rose.Lentement la dormeuse‖ entr’ouvre ses doux yeux,Et l’eau n’est pas si fraîche‖ et le ciel est moins rose.
Le sage pour le coup‖ en devient tout soyeux.Depuis cent ans passés‖ qu’il rôde par le monde,A-t-il jamais rien vu‖ qui soit plus merveilleux ?
— « Enfant délicieuse,‖ es-tu la RosemondeQu’emporte en plein azur‖ l’aile du colibri,Ou la fille aux yeux bleus‖ du roi de Trébizonde ? »
La belle, à ce discours,‖ a gentiment souri.Une clarté descend‖ des bois à la ravine ;Il semble que l’aurore‖ ait de nouveau fleuri.
— « Surement vous rêvez,‖ messire… » — « Ah ! je devine :Une fée. On s’en doute‖ à voir ce pied mignon. »— « Nenni, fait l’innocente,‖ et sa bouche est divine.
« Je ne suis qu’une enfant.‖ Viviane est mon nom.Mon père est d’ici près,‖ qu’on dit bon gentilhomme.Il a trente écuyers‖ qui portent son pennon.
« Et vous, beau page ? — « Moi,‖ dit Merlin, je me nommeMerlot de la Huchette‖ et je suis écolier.Mon maître est plus puissant‖ que l’empereur de Rome.
« Il a, pour le servir,‖ un lutin familier.Qu’une femme lui plaise,‖ il la transforme en cygne.Un jour il a changé‖ le Diable en cordelier. »
— « En vérité ! » — « Mais oui.‖ Moi-même, quoique indigne,J’ai dans mon sac plus d’un‖ joli tour, grâce à Dieu !Pour appeler le vent‖ il me suffit d’un signe.
« J’évoque le soleil‖ à minuit. Pauvre jeu !Chacun sait que l’Aurore‖ est une aventurière.— « M’est avis, Monseigneur,‖ que vous mentez un peu. »
III
Merlin, ses longs cheveux‖ rejetés en arrière,Va couper un bâton‖ au buisson d’églantiersEt trace un rond magique‖ au cœur de la clairière.
Ô merveille ! Le bois,‖ les mousses, les sentiers,Tout s’efface à l’instant‖ et l’on voit apparaîtreUn palais où l’amour‖ nicherait volontiers.
Les murs en sont d’ivoire.‖ À chaque porte un reîtreVeille, l’épée au poing,‖ la pertuisane au flanc.Une princesse blonde‖ est à chaque fenêtre.
Tout autour, un jardin‖ s’éveille, étincelant,Comme pris au réseau‖ d’une brume argentée,Et chaque fleur qui s’ouvre‖ a son papillon blanc.
Une folle clameur‖ vers le ciel est montée.Par l’escalier de marbre‖ et d’or, sous les jasmins,Descend nonchalamment‖ une foule enchantée.
C’est Lancelot du Lac‖ et ses cousins germains,La reine Blanchefleur‖ avec ses demoiselles,Et tous, en amoureux,‖ s’entre-croisent les mains.
Les belles ont les yeux‖ langoureux des gazelles ;Les galants sont hardis‖ et frappent des talons ;Un ramier bleu sur chaque‖ couple bat des ailes.
Voici les tambourins‖ avec les violons.En avant, cavaliers !‖ Et la ronde tournoie.Hourrah ! Les cheveux bruns‖ s’entremêlent aux blonds.
Des mots enamourés,‖ des paroles de joieS’envolent vers l’azur‖ et le vont embraser.Autour des roses flotte‖ un nuage de soie.
Hourrah ! La ronde passe‖ et repasse. Un baiserS’échappe tout à coup,‖ implorant qui le veuille,Et parmi tant de fleurs‖ ne sait où se poser.
De l’œillet au muguet,‖ du lys au chèvrefeuille,Il plane, dans la brise‖ embaumée, et toujoursUne bouche adorable‖ est là qui le recueille.
IV
Viviane regarde.‖ En ses yeux de veloursTremble languissamment‖ la radieuse imageDu palais fantastique‖ avec ses quatre tours.
Merlin se dresse. Il fait‖ un grand geste de mage.Dames, seigneurs, château,‖ tout disparaît soudain.Et Viviane dit :‖ « Oh ! comme c’est dommage !
« Ami, si vous m’aimez,‖ épargnez ce jardin.Mais lui n’a déjà plus‖ son allure farouche.C’est, comme tout à l’heure,‖ un amoureux blondin.
— « Vois ces fleurs. Qu’en passant‖ ta douce main les touche,Leur tendre coloris‖ sera plus éclatant ;Elles n’auront jamais‖ la fraîcheur de ta bouche.
« Ce jardin, où le ciel‖ se regarde en chantant,N’a pas le charme pur‖ de ton adolescence.Puisqu’il a su te plaire,‖ accepte-le pourtant. »
Viviane rougit‖ et, dans son innocence,Elle frappe des mains‖ et saute de plaisir.Ses yeux sont pleins d’amour‖ et de reconnaissance.
Passe un grand papillon.‖ Il faut bien le saisir.Preste comme le vent,‖ elle vole où l’entraîneL’aile capricieuse‖ et tendre du désir.
Elle charme les lys‖ de sa voix de sirèneEt parle couramment‖ la langue des oiseaux ;Le parterre magique‖ a reconnu sa reine.
Mais qu’une demoiselle,‖ au milieu des roseaux,La frêle brusquement,‖ elle revient, peureuse,Près de Merlin, qui rêve‖ au bord des claires eaux.
— « Ah ! que la vie est douce‖ et que je suis heureuse !Comment faites-vous donc‖ pour avoir tant d’esprit,Mon beau page ? On dirait‖ que je suis amoureuse.
« Pour que ce fût l’aurore‖ et que mon cœur s’ouvrît,Voyez : il a pourtant‖ suffi d’une parole. »Et ses lèvres s’en vont‖ à Merlin, qui sourit.
Puis, entre deux baisers :‖ — « Peut-être suis-je folle.Emmenez-moi. J’ai tort‖ de vous le demander,Mais j’aurais tant de joie‖ à vous suivre à l’école ! »
Le front baissé, comme un‖ enfant qu’on va gronder,Elle tombe à genoux.‖ Son amant la relève ;Sur son cœur à jamais‖ il voudrait la garder.
Hélas ! cette heure d’or‖ n’est pour lui qu’une trêve.Arthur est encor faible‖ et réclame son bras.Il ne peut s’attarder‖ dans le jardin du rêve.
— « Ô mon enfant chéri,‖ jamais tu n’aimerasComme je t’aime. Adieu.‖ Les anémones blanchesFleuriront de nouveau‖ quand tu me reverras. »
— « Me quitter !… — « Vois, déjà‖ le soleil sous les branchesNe jette autour de nous‖ qu’un reflet adouci.Quand tu me reverras‖ fleuriront les pervenches.
« Ce que tu veux, enfant,‖ je le voudrais aussi.Ne pleure pas ; mon cœur‖ est tien, comme naguère.Si tu crois à l’amour,‖ il faut m’attendre ici. »
V
Un an s’est écoulé.‖ Merlin revient de guerre.Il a tant combattu‖ qu’il se sent fatigué.Bah ! la fatigue est loin.‖ Car il n’y pense guère.
Par la forêt joyeuse‖ il chemine, il est gai ;Il est redevenu‖ l’écolier en maraudeQui chante la jeunesse‖ et l’espérance, ô gué.
Un lièvre qui détale,‖ une abeille qui rôde,C’est tout ce qu’on peut voir‖ et tout ce qu’on entend,Et la lumière est d’or‖ sous le bois d’émeraude.
Bientôt s’est éveillé‖ le rossignol chantant.Le bon Merlin lui rend‖ ses devoirs, puis il penseÀ l’oiseau merveilleux‖ qui soupire et l’attend.
Arthur de tout service‖ aujourd’hui le dispense.Il est libre et voici‖ le jardin sans pareilOù comme un lys d’amour‖ fleurit sa récompense.
Ô bonheur ! Viviane‖ est là dans le soleil ;À la claire fontaine‖ elle rêve, seulette,Et jamais un printemps‖ n’eut le teint si vermeil.
Ce n’est plus la timide‖ et simple bacheletteQui tremblait comme un faon‖ que le chasseur poursuit ;La rose s’est ouverte‖ après la violette.
Sa beauté, c’est le jour‖ qui dissipe la nuit,Le grand feu qu’on allume‖ au sommet des montagnes ;Sa divine jeunesse‖ a la saveur d’un fruit.
Telle, au milieu des fleurs,‖ ses rieuses campagnes,Apparaît Viviane‖ aux yeux de son amant.Et lui, songe. Il a vu‖ le soleil des Espagnes,
Il a bu l’âpre vin‖ du pays AllemandEt goûté la douceur‖ des filles d’Italie ;Jamais il n’a connu‖ pareil enchantement.
— « Oh ! pourquoi, Viviane,‖ êtes-vous si jolie ?Quand vous me regardez,‖ qu’avez-vous dans les yeux ?Il passe sur mon front‖ comme un vent de folie.
« Devant ce frais visage‖ à l’air impérieuxJe ne sais que plier‖ les genoux comme un lâche.Je tremble et rependant‖ je vois s’ouvrir les cieux. »
Et Viviane dit :‖ — « Qu’est-ce donc qui vous fâche ?Si je suis belle ainsi,‖ c’est de vous avoir plu.Vous plaire est tout mon rêve‖ et mon unique tâche.
« Tout ce qui charme en moi,‖ le maître l’a voulu.Ô maître, doux ami,‖ rapportez-vous ce livreOù, si près l’un de l’autre,‖ un jour nous avons lu ?
« J’étais comme en prison.‖ Votre voix me délivre.Ne m’entendiez-vous pas ?‖ Mon cœur vous appelait,Allez dans la lumière‖ et laissez-moi vous suivre. »
Ils se sont pris la main.‖ Leur bonheur est complet,Ils s’en vont effeuillant‖ les roses du parterre,Écoutant la fauvette‖ et le rossignolet.
Merlin, qui tant de mois‖ a vécu solitaire,Contemple Viviane‖ et ne peut s’en lasser.Son cœur est si rempli‖ qu’il a peine à se taire.
— « Peut-être, mon amour,‖ vas-tu te courroucer.Je ne suis pas l’enfant‖ que je te parais être.J’ai l’habit d’un danseur‖ et ne sais pas danser.
« Mon nom d’ailleurs est grand‖ et tu dois le connaître.On m’appelle Merlin.‖ Les Mages d’OrientComme les gens d’Arthur‖ m’ont proclamé le Maître. »
Oh ! que l’œil de la belle‖ est devenu brillant !— « Bel ami, doux ami,‖ vous manquez de prudence.J’avais tout deviné,‖ dit-elle en souriant.
« Si vous n’étiez qu’un page,‖ un marjolet qui danse,Auriez-vous en mon cœur‖ allumé si grand feu !Un beau merci pourtant‖ pour votre confidence. » —
VI
C’est l’heure du silence‖ et l’heure de l’adieu.Sur le jardin qu’endort‖ une béatitudeLa nuit délicieuse‖ étend son manteau bleu.
Grand Dieu, qu’a Viviane‖ et quelle inquiétude !Dans les bras de Merlin‖ elle parle en rêvant :— « Mon âme pour aimer‖ n’a pas besoin d’étude ;
« Mais vous, mon roi, mais vous,‖ le mage et le savant,Ne rougirez-vous pas‖ d’une si pauvre amante,Vous qui faites pâlir‖ jusqu’au soleil levant ? »
Et Merlin, attentif‖ à ce qui la tourmente,La berce en chantonnant,‖ comme un enfant mutin,Et baise mille fois‖ sa figure charmante.
Pour vaincre sa tristesse‖ il évoque un lutinQui sur un cheveu blond‖ de la lune gambade,Éveillant jusqu’aux fleurs,‖ de son rire argentin.
Des violons cachés‖ soupirent une aubade,Et Viviane enfin‖ sourit au point du jour.L’Aurore a triomphé‖ de son esprit malade.
Elle est folle, elle chante‖ et jase tour à tour.Mais quand revient la nuit,‖ à l’heure décevanteOù l’homme le plus fort‖ succombe sous l’amour :
— « Ah ! dit-elle, à vos pieds‖ voyez votre servante,Ne m’apprendrez-vous pas‖ quelque beau talisman ?Hélas ! j’ai tant besoin‖ de devenir savante ! »
— « Savante ! Mon amour,‖ y penses-tu vraiment ?À peine tu parais,‖ que la terre est charmée.Ta jeunesse est encor‖ le meilleur nécromant. »
— « Non, je le vois, jamais‖ vous ne m’avez aimée,Vous me croyez bien sotte.‖ » — Et l’enfant en courrouxTremble comme un roseau‖ dans la nuit parfumée.
— « Vive Dieu, fait Merlin,‖ m’amour, consolez-vous.On me dit tout-puissant,‖ mais c’est chose bien vaineQue mon pauvre savoir‖ auprès de vos yeux doux. »
Il lui montre comment‖ on fait pousser l’aveineOu sourdre en plein désert‖ une source d’argent,Et tous les grands secrets‖ qu’on lit dans la verveine.
Comme une fine guêpe‖ au corselet changeant,Au milieu des bosquets‖ éclatants de lumière,Viviane babille‖ et s’en va voltigeant.
VII
Et la vie a repris‖ sa marche coutumière.Le jour s’en est allé,‖ le jour est revenu.Viviane, un matin,‖ s’éveille la première.
Au cou de l’enchanteur‖ elle met son bras nu,Et, toute frissonnante‖ encore, un peu lassée :— « Je n’étais qu’une enfant‖ quand je vous ai connu.
« Mais vous m’avez laissé‖ lire en votre pensée,Mon maître ; je vous aime‖ et je vous dis merci ;J’ai vécu de nouveau‖ quand vous m’avez bercée.
« C’est votre ouvrage à vous,‖ la belle que voici.Ah ! pour être parfaite,‖ il lui manque une chose.Hélas ! vous allez rire‖ et j’ai tant de souci ! »
Merlin a répondu :‖ — « Qu’est-ce donc, ô ma rose ?Parlez, je vous écoute‖ et vous le savez bien. »Et Viviane : — « Enfin,‖ j’essaierai…, mais je n’ose.
« Un désir m’est venu…‖ Pas même… oh ! presque rien.« Vous courroucerez-vous‖ si j’en dis davantage ? »Et, folâtre, elle met‖ son cœur contre le sien.
— « Doux ami, qu’il fait bon‖ vivre en notre ermitage !Je suis à vos genoux‖ comme aux genoux d’un roiEt vous êtes à moi,‖ n’est-ce pas, sans partage.
« Je ne vous cache rien‖ de mes rêves. Pourquoi,Le soir, parlez-vous seul,‖ sans que je puisse entendre ?On dirait, à vous voir,‖ que vous doutez de moi.
« S’il vous plaisait pourtant,‖ je saurais bien comprendre…N’endormiriez-vous pas‖ qui bon vous semblerait ?Ami, le joli jeu !‖ le voudrais bien l’apprendre ? »
Merlin docilement‖ lui livre son secret.Mais la belle : — « Endormir‖ quelqu’un, la belle affaire !Au premier vent qui passe‖ il se réveillerait.
« Il faudrait qu’en riant‖ à l’ami qu’on préfèreOn le rendît, d’un charme,‖ à jamais prisonnier !Oh ! quel tour amusant !‖ J’ai rêvé de le faire. »
Jamais son clair regard‖ ne fut si printanierEt toute l’aurore a‖ passé dans son sourire.« Accordez-moi ce vœu,‖ maître ; c’est le dernier. »
Merlin, qui la comprend,‖ la regarde et soupire.— « Mon amour, mon enfant,‖ ma Viviane !… — Et puisIl est resté trois jours‖ avant de lui rien dire.
Avant de lui rien dire‖ il est resté trois nuits.On n’entend frissonner,‖ sous le vent qui défaille,Que le jardin magique‖ avec ses mille bruits.
VIII
Ô barde qui cherchiez‖ lutteur à votre tailleEt défendiez vos droits‖ de si rude façon,Voici venir enfin‖ la suprême bataille !
Vous entriez en guerre‖ avec une chanson.Mais il est un danger‖ que la vaillance ignore,Un plus souple ennemi‖ que le géant Saxon.
Viviane est si triste !‖ En vain le soleil doreLe suave incarnat‖ de sa jeunesse en fleur,Elle pleure, en chantant,‖ comme la mandragore.
Qu’elle est belle, si fraîche‖ encor sous sa pâleur !Sa grâce languissante‖ a cent fois plus de charmes,Et le cœur de Merlin‖ s’est rempli de douleur.
— « Arrivent les païens ;‖ qu’on apporte mes armes !Les coups, même la mort,‖ je puis tout endurer ;Mais comment supporter‖ de voir couler tes larmes ?
« Parle comme autrefois,‖ enfant, viens te mirer,Toujours insouciante‖ et folle, en ma tendresse.Je suis trop malheureux‖ quand je te vois pleurer. »
Et Viviane alors‖ l’embrasse et le caresse.C’est le baiser qu’il a‖ connu, mais plus divin ;La même flamme encor,‖ avec plus d’allégresse.
— « Peut-être vouliez-vous‖ partir. Oh ! c’est en vain.Votre amour sur mon front‖ est comme un diadème.Vous serez à jamais‖ mon maître et mon devin.
« Un signe ; c’est assez.‖ J’obéis, je vous aime.Je suis à vous, c’est vrai,‖ mais vous m’appartenez.Regardez-moi sourire‖ et vous ferez de même.
Clairons de la défaite,‖ aux quatre vents sonnez !Viviane triomphe‖ et Merlin s’abandonne.Du même rayon rose‖ ils sont illuminés.
— « Mon beau magicien,‖ voyez si je suis bonne.Je vous ai fait un lit‖ dans l’or de mes cheveux ;Mais il faut obéir‖ lorsque je vous l’ordonne.
« Il me plaît, à mon tour,‖ d’écouter vos aveux.Ne suis-je pas l’enfant‖ que vous avez choisie ?N’êtes-vous pas venu‖ pour accomplir mes vœux ?
« Pourquoi vous rebeller‖ contre ma fantaisie ?Puisque vous m’adorez,‖ j’ai droit de commander.C’est moi votre science‖ et votre poésie.
« Ce secret… Mon amour,‖ pourriez-vous le garder ?Ne suis-je pas votre âme ?‖ — Et Merlin qui succombeNe pense qu’à l’entendre‖ et qu’à la regarder.
Oh ! ce bras plus léger‖ qu’une aile de colombe,Ces yeux étincelants‖ comme le soleil d’août,Cette blancheur pareille‖ à la neige qui tombe !
Et ces lèvres !… Merlin‖ sent bien qu’il est à bout.— « Viviane, sans toi,‖ comment pourrais-je vivre ?Aime-moi seulement‖ et je te dirai tout ! »
IX
Maintenant il chancelle.‖ On croirait qu’il est ivre.— « Adieu la blanche mer‖ que fendaient mes vaisseauxEt mon pays Gallois‖ où resplendit le givre.
« Adieu mon pâle ciel‖ et le chant des ruisseauxQui berça le sommeil‖ de ma première enfance,Adieu la verte lande‖ avec ses arbrisseaux !
« Mon pays, en tout temps,‖ j’ai pris votre défense.Dans la joie ou le deuil‖ je vous ai bien servi.Souvenez-vous de moi‖ si quelqu’un vous offense.
« Et vous, mes compagnons,‖ vous qui m’avez suiviContre le roi d’Islande‖ et le Saxon vorace,Vous qu’un rêve de gloire‖ enflammait à l’envi,
« Ô le sang de mon cœur‖ et la fleur de ma race,Gardez fidèlement‖ le trésor des aïeux ;Faites que nos enfants‖ marchent sur notre trace.
« Les jeunes, c’est la loi,‖ poussent du pied les vieux.Mais quand reverdira‖ le temps des primevères,Entonnez bravement‖ quelque refrain joyeux.
« Dans le courtil en fleur‖ entre-choquez vos verres,Rappelez-vous, enfants,‖ le Merlin d’autrefois,Et que vos jugements‖ ne soient pas trop sévères.
« Les temps sont accomplis.‖ Dieu l’a voulu. Ma voixNe retentira plus‖ dans les champs de Cambrie.Je ne poursuivrai plus‖ le sanglier des bois.
« Vienne le dragon rouge‖ ou la louve en furie,Ma puissance est à terre‖ et mon bras désarmé.Que d’autres à présent‖ gardent la bergerie.
« Arthur, mon souverain,‖ vous que j’ai tant aimé,Soyez mon héritier,‖ achevez mon ouvrage ;Protégez comme moi‖ le faible et l’opprimé.
« J’ai lutté de mon mieux‖ et vécu sans outrage.Je défiais la mort‖ comme la trahison.Pareil au tiercelet,‖ j’ai crié dans l’orage.
« C’est fini ; je m’en vais.‖ La lune à l’horizon,Comme une fleur, pâlit,‖ pâlit. L’heure est prochaine.On bâtit, cette nuit,‖ les murs de ma prison.
« Le bois dont elle est faite‖ est plus dur que le chêne,Il est plus parfumé‖ que le bois d’oranger,Et c’est en souriant‖ que j’ai forgé ma chaîne.
« Ô ma harpe galloise,‖ adieu ton chant léger.Toi si pure, vas-tu‖ frissonner sous l’orgie ?Pourras-tu supporter‖ la main d’un étranger ?
« Et vous par qui je meurs,‖ adieu, belle magie,Fanez-vous, ma verveine,‖ aux doigts de l’impuissant.Puisque j’entre en servage,‖ adieu mon énergie ! »
Viviane sourit‖ d’un sourire innocent,Doux comme la jeunesse‖ et comme la fortune,Et le Sage à ses pieds‖ se couche, obéissant.
Elle a pris dans ses mains‖ la belle tête bruneQu’elle baise, en pleurant,‖ d’un air passionné ;Ses yeux ont le bleu tendre‖ et changeant de la lune.
Puis autour d’un rosier‖ elle a sept fois tourné,En murmurant sept fois‖ l’incantation lente.Merlin s’endort. C’est fait ;‖ il est emprisonné.
X
Les grands arbres, les fleurs,‖ la fontaine coulanteSe sont évanouis‖ comme un songe, et l’enfant,Fière de son triomphe,‖ en est toute tremblante.
Elle jette à l’entour‖ un regard triomphant.Et voici qu’un château‖ miraculeux se dresseEt qu’au loin retentit‖ le son de l’olifant.
Un château s’est dressé‖ dont elle est la maîtresse,Où restera fidèle,‖ ah ! pour l’éternité !L’enchanteur aux genoux‖ de son enchanteresse.
Merlin voit devant lui‖ sa dame de beauté,Et, sur un lit de pourpre,‖ indolemment respireL’ineffable senteur‖ de la rose d’été.
Au seuil de cet Éden‖ toute misère expire.Une brise odorante‖ y souffle mollement ;C’est le pays du Rêve‖ et l’amoureux empire.
Le rossignol s’éveille‖ et chante son tourment.Des couples d’autrefois‖ il célèbre la gloire ;Il dit le mal divin‖ qu’on éprouve en aimant.
Une eau fraîche murmure‖ en des vasques d’ivoire.Mille fleurs, dans l’azur,‖ aiment à s’y baigner.Mille oiselets‖ à l’aile rose y viennent boire.
Viviane les flatte‖ et se plaît à régnerSur sa cour qui volette‖ avec effronterie,Quand la reine aux yeux bleus‖ commence à se peigner.
Comme une aube d’avril‖ elle est toute fleurie.Sur ses robes couleur‖ du soleil du matinBrillent tous les joyaux‖ du pays de féerie.
Mais ses lèvres encore‖ ont la fraîcheur du thym ;Son visage a gardé‖ sa grâce naturelle,On ne sait quoi de tendre‖ et de presque enfantin.
Elle rit franchement‖ comme une pastourelle.Son maître est désormais‖ le rossignol charmeur ;Un voile de douceur‖ s’est répandu sur elle.
Parfois Merlin s’agite.‖ Une sourde rumeurDu château léthargique‖ a troublé le silence.Un lointain bruit de guerre‖ éveille le dormeur.
Puis la bataille éclate‖ avec sa violence.Merlin gronde. Il entend‖ les chevaux s’écraser.Holà ? mes gens, à moi !‖ Qu’on décroche ma lance ! »
Mais Viviane chante‖ afin de l’apaiser.Sur l’épaule du barde‖ elle met sa main douceEt lui montre sa bouche‖ où fleurit le baiser.
— « Écoutez, mon amour,‖ la verveine qui pousse.Endormez-vous, tranquille,‖ en la paix de mes seins.Que mon corps à jamais‖ soit votre lit de mousse.
« Je veux que mes bras blancs‖ vous servent de coussins.Mes lèvres souriront‖ si votre cœur est triste ;Si vous souffrez, mes yeux‖ seront vos médecins. »
Sa fine gorge est rose‖ à travers la batiste.Ses cheveux envolés‖ lui font un nimbe d’or.Elle sait bien, l’enfant,‖ que rien ne lui résiste.
Ainsi, dans ce féerique‖ et radieux décor,Les amants enchantés‖ laissent couler leur vie.Les siècles passeront.‖ Ils s’aimeront encor.
L’heure ici va, légère,‖ et d’une aile ravie,Comme un oiseau qui vole‖ à travers la clarté ;D’une autre, plus charmante,‖ elle sera suivie.
L’amante gardera‖ sa folle royauté,Et l’amant bien épris‖ bénira son servage,Tant qu’il aura‖ sa douce reine à son côté.
Qu’au loin le vent bataille‖ avec la mer sauvage !La galère d’argent‖ qui porte leur amourRestera, dans les fleurs,‖ enchaînée au rivage.
Ils verront sans regret‖ s’envoler tour à tourLeurs songes, plus légers‖ que le vol d’une abeille ;Ils seront toujours beaux‖ comme le point du jour.
La tendresse en leurs cœurs‖ sera toujours pareille ;Sans se lasser jamais,‖ leurs baisers chanteront,Comme un nid dans les bois,‖ que le matin réveille.
Ils iront côte à côte,‖ une lueur au front,Et, les soleils couchés,‖ quand finira le monde,Une dernière fois‖ leurs lèvres se joindront.
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 155(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a navigué / fatigué masculine, classiqueb citadelles / hirondelles / infidèles féminine, classiqueb d’oubli / pâli / joli masculine, classiqueb l’apparence / l’espérance / France féminine, classiqueb chaperon / moucheron / liseron masculine, classiqueb broute / écoute / route féminine, classiqueb vent / savant / couvent masculine, classiqueb épée / trempée / enveloppée féminine, classiqueb buisson / chanson / cresson masculine, classiqueb fontaine / capitaine / hautaine féminine, classiqueb indolent / blanc / semblant masculine, classiqueb repose / rose féminine, classiqueb yeux / soyeux / merveilleux masculine, classiqueb monde / Rosemonde / Trébizonde féminine, classiqueb colibri / souri / fleuri masculine, classiqueb ravine / devine / divine féminine, classiqueb mignon / nom / pennon masculine, classiqueb gentilhomme / nomme / Rome féminine, classiqueb écolier / familier / cordelier masculine, classiqueb cygne / indigne / signe féminine, classiqueb Dieu / jeu / peu masculine, classiqueb aventurière / arrière / clairière féminine, classiqueb d’églantiers / sentiers / volontiers masculine, classiqueb apparaître / reître / fenêtre féminine, classiqueb flanc / étincelant / blanc masculine, classiqueb argentée / montée / enchantée féminine, classiqueb jasmins / germains / mains masculine, classiqueb demoiselles / gazelles / ailes féminine, classiqueb talons / violons / blonds masculine, classiqueb tournoie / joie / soie féminine, classiqueb embraser / baiser / poser masculine, classiqueb veuille / chèvrefeuille / recueille féminine, classiqueb toujours / velours / tours masculine, classiqueb image / mage / dommage féminine, classiqueb soudain / jardin / blondin masculine, classiqueb farouche / touche / bouche féminine, classiqueb éclatant / chantant / pourtant masculine, classiqueb adolescence / innocence / reconnaissance féminine, classiqueb plaisir / saisir / désir masculine, classiqueb l’entraîne / sirène / reine féminine, classiqueb oiseaux / roseaux / eaux masculine, classiqueb peureuse / heureuse / amoureuse féminine, classiqueb d’esprit / s’ouvrît / sourit masculine, classiqueb parole / folle / l’école féminine, classiqueb demander / gronder / garder masculine, classiqueb relève / trêve / rêve féminine, classiqueb bras / n’aimeras / reverras masculine, classiqueb blanches / branches / pervenches féminine, classiqueb adouci / aussi / ici masculine, classiqueb naguère / guerre / guère féminine, classiqueb fatigué / gai / gué masculine, classiqueb maraude / rôde / d’émeraude féminine, classiqueb entend / chantant / l’attend masculine, classiqueb pense / dispense / récompense féminine, classiqueb pareil / soleil / vermeil masculine, classiqueb seulette / bachelette / violette féminine, classiqueb poursuit / nuit / fruit masculine, classiqueb montagnes / campagnes / Espagnes féminine, classiqueb amant / Allemand / enchantement masculine, classiqueb d’Italie / jolie / folie féminine, classiqueb yeux / impérieux / cieux masculine, classiqueb lâche / fâche / tâche féminine, classiqueb plu / voulu / lu masculine, classiqueb livre / délivre / suivre féminine, classiqueb appelait / complet / rossignolet masculine, classiqueb parterre / solitaire / taire féminine, classiqueb lasser / courroucer / danser masculine, classiqueb être / connaître / Maître féminine, classiqueb d’Orient / brillant / souriant masculine, classiqueb prudence / danse / confidence féminine, classiqueb feu / l’adieu / bleu masculine, classiqueb béatitude / inquiétude / d’étude féminine, classiqueb rêvant / savant / levant masculine, classiqueb amante / tourmente / charmante féminine, classiqueb mutin / lutin / argentin masculine, classiqueb gambade / aubade / malade féminine, classiqueb jour / tour / l’amour masculine, classiqueb décevante / servante / savante féminine, classiqueb talisman / vraiment / nécromant masculine, classiqueb charmée / aimée / parfumée féminine, classiqueb courroux / consolez-vous / doux masculine, classiqueb vaine / l’aveine / verveine féminine, classiqueb d’argent / changeant / voltigeant masculine, classiqueb lumière / coutumière / première féminine, classiqueb revenu / nu / connu masculine, classiqueb lassée / pensée / bercée féminine, classiqueb merci / voici / souci masculine, classiqueb chose / rose / n’ose féminine, classiqueb bien / rien / sien masculine, classiqueb davantage / ermitage / partage féminine, classiqueb roi / Pourquoi / moi masculine, classiqueb entendre / comprendre / l’apprendre féminine, classiqueb semblerait / secret / réveillerait masculine, classiqueb affaire / préfère / faire féminine, classiqueb prisonnier / printanier / dernier masculine, classiqueb sourire / soupire / dire féminine, classiqueb puis / nuits / bruits masculine, classiqueb défaille / taille / bataille féminine, classiqueb façon / chanson / Saxon masculine, classiqueb ignore / dore / mandragore féminine, équivalenteb fleur / pâleur / douleur masculine, classiqueb charmes / armes / larmes féminine, classiqueb endurer / mirer / pleurer masculine, classiqueb tendresse / caresse / d’allégresse féminine, classiqueb divin / vain / devin masculine, classiqueb diadème / aime / même féminine, classiqueb m’appartenez / sonnez / illuminés masculine, classiqueb s’abandonne / bonne / l’ordonne féminine, classiqueb cheveux / aveux / vœux masculine, classiqueb choisie / fantaisie / poésie féminine, classiqueb commander / garder / regarder masculine, classiqueb succombe / colombe / tombe féminine, classiqueb d’août / bout / tout masculine, classiqueb vivre / ivre / givre féminine, classiqueb vaisseaux / ruisseaux / arbrisseaux masculine, classiqueb enfance / défense / offense féminine, classiqueb servi / suivi / l’envi masculine, classiqueb vorace / race / trace féminine, classiqueb aïeux / vieux / joyeux masculine, classiqueb primevères / verres / sévères féminine, classiqueb d’autrefois / voix / bois masculine, classiqueb Cambrie / furie / bergerie féminine, classiqueb désarmé / aimé / l’opprimé masculine, classiqueb ouvrage / outrage / l’orage féminine, classiqueb trahison / l’horizon / prison masculine, classiqueb prochaine / chêne / chaîne féminine, classiqueb d’oranger / léger / étranger masculine, classiqueb l’orgie / magie / énergie féminine, classiqueb l’impuissant / innocent / obéissant masculine, classiqueb fortune / brune / lune féminine, classiqueb passionné / tourné / emprisonné masculine, classiqueb lente / coulante / tremblante féminine, classiqueb l’enfant / triomphant / l’olifant masculine, classiqueb dresse / maîtresse / enchanteresse féminine, classiqueb l’éternité / beauté / d’été masculine, classiqueb respire / expire / empire féminine, classiqueb mollement / tourment / aimant masculine, classiqueb gloire / d’ivoire / boire féminine, classiqueb baigner / régner / peigner masculine, classiqueb effronterie / fleurie / féerie féminine, classiqueb matin / thym / enfantin masculine, classiqueb naturelle / pastourelle / elle féminine, classiqueb charmeur / rumeur / dormeur masculine, classiqueb silence / violence / lance féminine, classiqueb s’écraser / l’apaiser / baiser masculine, classiqueb douce / pousse / mousse féminine, classiqueb seins / coussins / médecins masculine, classiqueb triste / batiste / résiste féminine, classiqueb d’or / décor / encor masculine, classiqueb vie / ravie / suivie féminine, classiqueb clarté / royauté / côté masculine, classiqueb servage / sauvage / rivage féminine, classiqueb amour / tour / jour masculine, classiqueb abeille / pareille / réveille féminine, classiqueb chanteront / front / joindront masculine, non classiqueb monde / blonde féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
466 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Heure enchantée, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1890· numérisation wikisource.org· Sources