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un seul est le mot juste.

L’Heure enchantée, 1890

Isoline

Gabriel Vicaire· 128 quatrains, vers de 12, 8, 5 et 4 syllabes, 512 vers

I

Isoline, à la fenêtre,Regarde la mer couler.— « Oh ! je voudrais m’envoler,Comme un aiglon, loin du maître,

« Enfoncer mon éperonDans les flancs du vent qui passe,Tourbillonner dans l’espace,Comme un feu de bûcheron,

« Au jour nouveau près d’éclore,Jeter ma vie et mon sang,M’abîmer en frémissantDans l’eau fraîche de l’aurore !

« Mon cœur est épouvantéDu temps qui me reste à vivre ;J’attends l’amour qui délivre.J’ai soif de la liberté

II

Chut ! Est-ce un rêve ?Un très doux chantDans le couchantTremble et s’élève.

L’étrange voix,Pleine de larmes !Qu’elle a de charmesAu fond des bois !

Par la nuit folle,Au firmament,DivinementElle s’envole,

Et dans le cœurQui s’émerveille,Soudain éveilleL’amour vainqueur,

L’amour qui gronde,Pleure et sourit,Par qui fleuritL’âme du monde.

Le ciel est clair,La nuit rougeoie.Un vent de joieCourt sur la mer.

À mille lieues,Voyez grandirEt rebondirLes vagues bleues.

Voyez, voyezComme elles jouentEt puis secouentLeurs crins mouillés.

Sur le prestigeDe leur beauté,Une clartéPasse et voltige.

Leurs seins menusS’épanouissent,Des perles glissentSur leurs bras nus.

Gloire éternelleAu vert printemps !Hourrah ! J’entendsSa ritournelle.

Au gai refrainDe la folie,Le monde oublieSes vieux chagrins.

Bientôt Dieu mêmeApparaîtra,Hourrah ! hourrah !Pourvu qu’on aime.

III

Isoline a senti‖ son cœur se courroucer.Adieu la vie esclave‖ au château des Ténèbres !Elle va lentement‖ par les salles funèbres,Et les portraits d’aïeux‖ la regardent passer.

Isoline descend‖ l’escalier de la dune ;Isoline se penche‖ et rêve sur les flots.Une flamme d’orage‖ avive ses yeux clos,Et son vague sourire‖ est tout fleuri de lune.

L’eau berce, en bruissant,‖ son visage qui luit ;Ses cheveux dénoués‖ s’envolent dans la brise.Pareille au faon sauvage,‖ elle écoute, surprise,La douce voix qui tremble‖ et se meurt dans la nuit.

Et la voix se rapproche‖ et se fait plus câline.— « Ô reine au corps plus frais‖ que le jardin des cieux,Le rossignol chanteur‖ a reconnu tes yeux ;Il ne veut plus quitter‖ le jardin d’Isoline.

« J’arrive, pour te voir,‖ du royaume des fleurs,Et mon bouquet magique‖ est trempé de rosée ;Je viens à sa prison‖ ravir mon épousée,L’aurore est devant moi‖ qui porte mes couleurs.

« Tourterelle dorée,‖ amoureuse colombe,N’as-tu pas dans les fers‖ assez longtemps gémi ?Ton cœur va-t-il rester‖ à jamais endormi ?Ne lèvera-t-il pas‖ la pierre de sa tombe ?

« Ô ma belle de nuit,‖ n’attends-tu pas le jour ?Ces lâches t’ont murée‖ ici toute vivante.Quand donc briseras-tu‖ le joug qui t’épouvante,Pour tomber dans les bras‖ de l’éternel amour ?

« Écoute tressaillir‖ la parole enchantéeQui délivre les cœurs‖ et commande au destin ;Écoute frissonner‖ la chanson du matin.Surgis en plein azur,‖ belle ressuscitée. »

Isoline s’étonne‖ et, tout à coup, voiciQu’un jeune homme divin‖ s’est dressé devant elle.Il baise éperdument‖ sa robe de dentelle.— « Ô ma reine, ô ma vie,‖ ô mon trésor, merci !

« Merci de ta beauté,‖ merci d’être venue.Du jour où j’ai vécu,‖ je t’ai donné ma foi.Je t’attendais. Mon âme‖ errait autour de toi.Tu n’as fait qu’apparaître,‖ et je t’ai reconnue. »

— « Le baron, mon époux…‖ » — « Ton époux, le voilà.C’est toi, vois-tu, c’est toi‖ qui m’étais destinée.Au livre de l’amour‖ j’ai lu notre hyménée.Si je n’ai pas ton cœur,‖ c’est qu’on me le vola.

« Viens ; je t’emporterai‖ dans un pan de ma mante,Sous la lune de mai,‖ comme un enfant qui dort.Viens ; nous chevaucherons‖ la cavale aux crins d’or.La nuit sera splendide‖ et tu seras aimante.

« Au pays du soleil,‖ sous le ciel embrasé,Il est un paradis‖ radieux qu’on ignore,Où ne frémit au vent‖ de l’immortelle auroreQue l’aile délicate‖ et folle du baiser.

« Dès que l’aube a posé‖ son pied sur les collines,Mille roses de mai‖ tombent de son manteau.Mes pages vont t’ouvrir‖ les portes du château ;Viens, partons pour le rêve,‖ au son des mandolines. »

Le jeune homme se lève.‖ On dirait qu’un brasierFlambe au fond de ses yeux,‖ noirs comme le mystère.Son ombre de géant‖ couvre un arpent de terreEt sa bouche a fleuri‖ comme un jeune rosier.

— « Ô reine, devant moi‖ courbe ta tête altière,Viens, j’ai trop attendu ;‖ viens, c’est toi que je veux. »Isoline se pâme‖ à son tour ! Ses cheveux,Comme une robe d’or,‖ la couvrent tout entière.

Isoline se pâme.‖ Elle boit l’étranger.L’amour terrible en elle‖ a déjà pris racine.Pareille au rossignol‖ que le serpent fascine,Elle n’a même plus‖ la force de bouger.

— « Un charme est sur tes yeux‖ qui me force à te suivre.Mon cœur est dans ta main‖ comme un oiseau blessé.Qui donc es-tu, réponds,‖ toi qui l’as ramassé ?Ce n’est qu’en te voyant‖ que je commence à vivre. »

— « Rassure-toi. Vos gens‖ me traitent de bandit.Mais ne suis-je pas fils‖ de roi, puisque tu m’aimes ?Mon père est souverain‖ de toutes les Bohèmes ;Je n’ai qu’à faire un signe‖ et le monde obéit.

« Le monde radieux‖ ou sombre est mon ouvrage.J’ai dérobé les fruits‖ de l’arbre défendu.Le piège de la nuit,‖ c’est moi qui l’ai tendu,C’est moi qu’on entend rire‖ au milieu de l’orage. »

Isoline se pend‖ au cou du réprouvé.Ainsi que deux ramiers‖ dont les chants se répondentIls sont unis. Leurs voix,‖ leurs souffles se confondent.Voici l’instant divin‖ qu’elle avait tant rêvé.

Isoline a goûté‖ la bouche qui l’enchante.Tout son corps s’abandonne‖ aux lèvres de l’amant.Son cœur s’en va, s’en va‖ délicieusementComme, au milieu des fleurs,‖ la rivière qui chante.

Il a vaincu, le fier‖ et libre adolescent.Ivre de joie, il jette‖ au ciel un cri sauvage.Comme lui sans mesure‖ et vierges de servage,La mer, les champs, les bois‖ ont reconnu leur sang.

IV

Allons, belle fille,Charmer l’Orient ;Partons, en riant,Sur la mer qui brille.

De l’ombre émergeant,Gracieuse et claire,La nuit, pour te plaire,S’habille en argent.

Le vent se mutineEt veut t’emporter ;Écoute chanterSur la brigantine.

La coque est d’or pur,Les vergues d’ébène ;Au mât de misaineLa voile est d’azur.

Glisse, ma couleuvre,Au milieu des flots,Tous les matelotsSont à la manœuvre.

Adieu la prisonDu corps et de l’âme.Vois donc quelle flammeÀ notre horizon !

Adieu les mensongesQui nous font mourir.Vois d’ici fleurirLe pays des songes.

Nous embarqueronsPour les îles roses ;Nous aurons des rosesÀ nos avirons.

Sur la mer hautaineLa nef dansera,Et l’amour seraNotre capitaine !

V

— « Et hop, et hop, mon bon cheval,Plus vite encor, plus vite encore.L’air a fraîchi, le ciel se dore,Franchis les monts, saute le val.

« En son lit blanc mon Isoline,Depuis hier, m’appelle en vain.Elle rêve. Son corps divinS’est perdu dans la mousseline.

« Elle est pure comme le feu,Elle est noble comme la reine.Trente servants portent sa traîneQuand elle s’en va prier Dieu.

« Trente filles sont occupéesRien qu’à peigner ses cheveux d’or.Elle a la clef de mon trésor,Et la garde de mes épées.

« Pourquoi donc cet air de souci,Et dans ses yeux tant de colère ?Quand je m’ébaudis pour lui plaire,Qu’a-t-elle donc à rire ainsi ? »

À son cheval qu’il éperonneAinsi parle le vieux baron.Tout blanc, c’est encore un luron.Il ne pense qu’à sa baronne.

Et hop, et hop, voici le jour.Partout du rose ; une merveille !— « Va devant, page, et qu’on éveilleIsoline, la fleur d’amour.

Je veux la voir. Gens de sa suite,Qu’avez-vous tous ? Éveillez-la. »« Hélas ! seigneur ! » — « Eh bien ? » — « Voilà.Notre maîtresse a pris la fuite.

« Elle est sur le vaisseau doréAvec le prince de Bohême. »— « Gueux, vous mentez. Celle que j’aimeNe m’aurait pas déshonoré.

« Isoline est de noble souche.Qu’on l’aille prendre. Elle m’attend. »— « Hélas, maître ! — « Eh bien ? » — « En partant,Tous deux se baisaient sur la bouche.

« Leurs gens battaient du tambourin,Leurs drapeaux flottaient dans la nue.Elle riait, à demi nue,Entre les bras du malandrin. »

Ah ! le vieux baron, comme il jure !On voit luire ses yeux ardentsIl bat des pieds, grince des dents.— « Ai-je vécu pour cette injure ?

« Mon Dieu, la honte est sous mon toit ;Ma vieille gloire est dans la boue.C’est comme un soufflet sur ma joue.Chacun va me montrer au doigt.

« Prostituée, infâme, infâme !A-t-elle un jour manqué de rien ?J’étais à ses pieds compte un chien.Lui fallait-il m’arracher l’âme ?

« Pour lui faire un peu de bonheurJ’aurais conquis toute la terre.Seigneur, ma femme est adultère,Elle a craché sur mon honneur.

« J’aurais dû dans la chambre hauteNuit et jour la cadenasser.Je ne pensais qu’à l’embrasser.Ah ! je l’aimais trop. C’est ma faute. »

Le vieux baron monte à la tourD’où si souvent la châtelaineContempla la mer et la plaineAvec le soleil à l’entour.

Il a, d’une main toujours sûre,Brisé les meubles précieuxQu’aimaient à regarder ses yeux,Ses yeux où flambe la luxure.

Il met en pièces le grand litTiède encor de leur hyménée,Où, depuis l’heureuse journée,Tant d’amour est enseveli.

Le miroir qui l’a reflétée,Il l’écrase sous ses talons,Le miroir où ses cheveux blondsFaisaient une brume enchantée.

— « Au vent, oiseaux de paradis,Au vent, joyaux de l’infidèle,Au vent, vous tous qui parlez d’elle,Au vent, au vent ! Je vous maudis !

« Qu’on apporte l’or et la soie,Complices de sa trahison,Son livre d’heures, son blason,J’en veux faire un grand feu de joie !

« Puisque son cœur s’est parjuré,Je veux qu’en ce monde elle souffre,En attendant la mer de soufreOù le pêcheur est torturé.

« Mon cœur, à moi, n’a plus de larmes.Elle me croit anéanti.Non, non. À moi tout mon parti.Vaillants reîtres, bons hommes d’armes ;

Vous qui m’avez suivi, blessés,Hâves, sanglants, dans la bataille,Soldats de fer que rien n’entaille,Sortez de l’ombre, apparaissez !

« Accourez tous, joyeuse foule,Vous dont l’épée aime à fleurir.Hourrah ! La chasse va s’ouvrir !Flairez, limiers, le sang qui coule.

Et voilà les drapeaux au vent.Toute une armée est sur la grève.Le clairon sonne ; un cri s’élève— « À vos ordres, maître. En avant ! »

VI

Quand l’aube jette aux monts‖ sa lumière nacréeDont un reste de lune‖ argente la pâleur,Regardez-vous sortir,‖ comme une tendre fleur,L’île de pourpre et d’or‖ de la mer azurée ?

Aux divines clartés‖ du ciel oriental,Avez-vous reconnu‖ la jeunesse du monde ?Voyez-vous cette femme,‖ adorablement blonde,Qui se penche au balcon‖ du palais de cristal ?

C’est Isoline, c’est‖ la pâle enchanteresseDont les doigts allongés‖ portent le faucon blanc.À ses pieds est couché‖ le maître étincelant.Il écoute chanter‖ le cœur de sa maîtresse.

Il regarde, en riant,‖ voler ses cheveux blonds,Trembler ses jeunes seins‖ qu’emperle la rosée,Et d’un reflet d’amour‖ tout emparadisée,L’île heureuse s’éveille‖ au son des violons.

Au bercail est rentré‖ le troupeau des étoiles.Le soleil qui se lève‖ illumine les eaux.Comme une lande rose‖ où passe un vol d’oiseaux,La mer, en un moment,‖ s’est couverte de voiles.

La rivière qui jase‖ autour du bois fleuri,Se trouble. Elle a senti‖ l’esprit de la tempête.Les roses dolemment‖ ont incliné leur tête ;L’horizon radieux‖ et doux s’est assombri.

On entend des appels‖ guerriers, des cris de rage,Des blasphèmes mêlés‖ au cliquetis du fer.La flotte se rapproche‖ et sillonne la mer.L’île toute entière a‖ frémi. Voici l’orage.

C’est fait. Le vieux baron‖ est maître du château.Dès qu’il voit Isoline,‖ il lui saute à la gorge.— « Je t’ai donc retrouvée‖ à la fin ! Par Saint George,Tu n’imaginais pas‖ me revoir de sitôt.

« Belle trouvaille, ah ! oui,‖ parlons-en ! Quelle flamme !Un être vil, un gueux,‖ que la potence attend.Comment as-tu traité‖ l’homme qui t’aimait tant ?Réponds, fille de chien,‖ qu’as-tu fait de mon âme ?

« Puissance, honneur, argent,‖ je t’avais tout donné ;À toi mes champs, mes bois,‖ mes vignes et mes granges.Je te croyais pareille‖ à la reine des anges,Et ton cœur est plus noir‖ que celui d’un damné. »

Isoline grandit.‖ Elle est cent fois plus belleQu’au temps où l’univers‖ éperdu l’adorait.On dirait un sapin‖ géant dans la forêt,Elle a les yeux flambants‖ de l’archange rebelle.

— « Baron, tes champs, tes prés,‖ tes vignes et tes bois,Je n’en veux rien savoir,‖ je les crache à ta face.Je ne puis être à toi,‖ vois-tu, quoi que je fasse.Il me vient un dégoût‖ dès que je t’aperçois.

« Ta barbe et tes cheveux‖ me donnent la nausée.Comment as-tu donc pu‖ croire que je t’aimais !Tes caresses de vieux‖ m’ont souillée à jamais.Du jour où je t’ai plu,‖ je me suis méprisée.

« Mon maître, le voilà.‖ Regarde : à demi-nu,Sanglant, inanimé,‖ c’est encor lui ma vie.Jusque dans sa misère‖ il doit te faire envie,Et je peux bien mourir‖ puisque je l’ai connu.

« Hélas ! Il est à bas,‖ le chêne de Bohême.L’aventurier superbe‖ a fermé ses beaux yeux.En vain il a lutté,‖ tout seul, en furieux ;La mort qu’il insultait‖ l’a terrassé quand même.

« En vain trente des tiens,‖ parmi les plus hardis,Sont tombés sous l’éclair‖ joyeux de son épée !Il ne voit pas les pleurs‖ dont sa joue est trempée.Il n’entend plus la voix‖ qui l’éveillait jadis ! »

— « Femme, tais-toi, tais-toi.‖ Plus de colère. Écoute :Je ne puis oublier‖ ta cruelle beauté.Peur-être as-tu péché‖ contre ta volonté.Qui t’a volé le cœur ?‖ C’est le diable sans doute.

« Mais la bête est râlante‖ et mort est son venin.Lave-toi, cœur impur,‖ pour que Dieu te pardonne.Laisse couler ta honte‖ aux pieds de la madone,Au couvent de Saint-Jean‖ va te rendre nonnain. »

— « Au couvent ! mais quel ciel‖ vaudra jamais le nôtre ?Non, non, je veux mourir‖ avec mon cœur païen.J’ai bu l’amour à flots ;‖ je ne regrette rien.J’ai vu le paradis ;‖ je n’en connais pas d’autre. »

— « Arrête, malheureuse,‖ arrête, Dieu t’entend. »— « Que m’importe ? Est-ce à lui‖ que je me suis donnée ?J’ai moi-même cueilli‖ la rose empoisonnée ;J’ai creusé de mes mains‖ la fosse qui m’attend.

« À l’horizon sanglant‖ notre soleil se couche.Adieu la douce main‖ qui m’enlevait au ciel,Adieu la manne d’or‖ et le gâteau de mielQui tant de fois, au lit,‖ m’ont parfumé la bouche.

« Tu triomphes, baron,‖ tu crois avoir vaincu ;Tu ris, vieillard, de ma‖ faiblesse. Elle te brave,J’ai régné. Voudrais-tu‖ me traiter en esclave ?Puisque l’amour est mort‖ j’ai bien assez vécu.

« Je ne me repens pas.‖ Si j’ai péché, mon crimeM’est plus cher que jamais‖ et je hais le bourreau.Pourquoi donc remets-tu‖ ton épée au fourreau ?Compte bien. Il te manque‖ au moins une victime.

« Égorger une femme,‖ eh ! c’est digne de toi.As-tu peur ? Joins-moi vite‖ au maître que j’adore ;Vois, je l’aime toujours.‖ Vois, je l’embrasse encore.Il faut qu’au pays noir‖ je parte avec mon roi. »

— « Ainsi, tu ne veux pas‖ de ma miséricorde ? »— « Non, scélérat, non, non ;‖ de toi je ne veux rien. »Le baron réfléchit.‖ Tout son corps tremble. — « Eh bien !Puisqu’il en est ainsi,‖ qu’on apprête la corde ! »

Douze hommes tout d’abord‖ ont pris le vagabond.On le larde, on l’assomme,‖ on le crible de boue.Puis son corps pantelant,‖ accroché sur la roue,Tourne sans fin et tourne‖ encor. Mais à quoi bon ?

Il a depuis longtemps‖ rendu son âme au diable.C’est maintenant au tour‖ d’Isoline à mourir.Qui peut la voir si jeune‖ et ne pas s’attendrir ?Le baron se détourne.‖ Il est impitoyable.

Trois goujats ont lié‖ ce corps délicieux,Chair en fleur que l’amour‖ a si souvent baisée.Trois goujats ont meurtri‖ cette gorge roséeQui donnait à la bouche‖ un avant-goût des cieux.

Ils ont broyé ces doigts‖ qui tenaient l’églantine,Tordu ces cheveux faits‖ d’un rayon de soleil,Souffleté ce visage‖ adorable, pareilÀ l’aurore de mai‖ sur la mer argentine.

Le baron dans son cœur‖ en est tout réjoui.Isoline a senti‖ la mort planer sur elle.Sa beauté tout à coup‖ devient surnaturelle,Nul ne peut l’approcher‖ sans en être ébloui.

Elle est femme après tout.‖ Sa vie aventureuseChevauche à l’horizon‖ et la fait tressaillir.Elle est femme. Elle semble‖ un instant défaillir ;Il lui vient un regret‖ de sa jeunesse heureuse.

Elle revoit le vieux‖ château de ses parents.Sa mère, au grand soleil,‖ file sur la terrasse ;Son père aux cheveux blancs‖ arrive de la chasse,Sur son cheval tranquille,‖ entre ses chiens courants.

Une larme, une seule,‖ étoile sa paupière.Les vieux vivent toujours‖ et vont prendre le deuil.Mais ce n’est qu’un moment.‖ Elle frémit d’orgueilEt de nouveau son cœur‖ est froid comme la pierre.

— « Voyons, te repens-tu ?‖ » crie encor le baron.— « Me repentir ? Jamais.‖ » — « Eh bien, qu’on en finisse.C’est toi qui l’as voulu ;‖ je te livre au supplice.Il tremble. Sa voix rauque‖ expire en un juron.

Oiseaux de l’île rose,‖ oiseaux, faites silence ;Pleurez, folâtres fleurs‖ de l’île de beauté !Vous ne reverrez plus‖ le cortège enchanté ;Isoline au plus haut‖ d’un chêne se balance.

Elle n’a pas souffert,‖ dit-on. L’horrible mort,Craintive, a respecté‖ cette forme charmante.C’était l’oiseau qui prend‖ son vol dans la tourmente.Elle est quitte à présent,‖ elle a touché le port.

Devant elle le flot‖ épais des hommes d’armesRoule, clairons en tête‖ et drapeaux dans le vent.Ah ! pareil défilé‖ ne se vit pas souvent.Bien dur serait celui‖ qui retiendrait ses larmes.

Le vieux baron, muet,‖ s’est assis à l’écart,Et le front dans ses mains,‖ pleure à la dérobée.Après le châtiment‖ sa fureur est tombée.Il voudrait pardonner‖ maintenant. C’est trop tard.

Il regarde, navré,‖ pendre à la verte brancheCe corps divin qui l’a‖ jadis ensorcelé.Il a pleuré trois jours‖ son bonheur écroulé,Il a pleuré trois nuits‖ son Isoline blanche.

VII

Frémissante encorDe sa chevauchée,Sous terre est couchéeLa belle aux yeux d’or.

L’univers l’oublieEn son froid linceul ;Le vent berce, seul,Sa mélancolie.

Près des flots chantantsLa belle repose,Et pas une roseNe manque au printemps.

De papillons jaunesLes prés sont couverts ;Les chênes sont vertsAinsi que les aulnes.

C’est du même feuQue le soir se dore ;Les yeux de l’auroreOnt le même bleu.

Toujours solitaireEn son lit étroit,Isoline a froidSous la froide terre.

Ô doux écoliers,Fillettes bien aises,Qui cachez des fraisesDans vos tabliers,

Blondes printanières,Maîtres enjôleursQui portez des fleursÀ vos boutonnières,

L’amour, en passant,Vous prend dans sa ronde ;Allez, par le monde,En vous embrassant.

La libre natureEntend qu’on soit gai.En avant, ô gué,La bonne aventure.

Écoutez courirLe sang dans vos veines ;Comme les verveines,Laissez-vous fleurir.

Mais quand vient l’extase,Pensez, en vos jeux,Aux cœurs orageuxQue le ciel écrase.

Quand le point du jourFleurit la colline,Songez qu’IsolineEst morte d’amour !

Versification

Forme
128 quatrains (quatrains)
Rimes
128(abba)
Mètre
Vers de 12, 8, 5 et 4 syllabes (248 de 12, 108 de 8, 88 de 5, 52 de 4, 16 de 7)· profil 4, 5, 7, 8, 6−6
Strophes
128 quatrains
Mots à la rime
a fenêtre / maître féminine, classiqueb couler / m’envoler masculine, classiquea éperon / bûcheron masculine, classiqueb passe / l’espace féminine, classiquea d’éclore / l’aurore féminine, classiqueb sang / frémissant masculine, non classiquea épouvanté / liberté masculine, classiqueb vivre / délivre féminine, classiquea rêve / s’élève féminine, classiqueb chant / couchant masculine, classiquea voix / bois masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquea folle / s’envole féminine, classiqueb firmament / Divinement masculine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiqueb s’émerveille / éveille féminine, classiquea gronde / monde féminine, classiqueb sourit / fleurit masculine, classiquea clair / mer masculine, classiqueb rougeoie / joie féminine, classiquea lieues / bleues féminine, classiqueb grandir / rebondir masculine, classiquea voyez / mouillés masculine, classiqueb jouent / secouent féminine, classiquea prestige / voltige féminine, classiqueb beauté / clarté masculine, classiquea menus / nus masculine, classiqueb S’épanouissent / glissent féminine, classiquea éternelle / ritournelle féminine, classiqueb printemps / J’entends masculine, classiquea refrain / chagrins masculine, non classiqueb folie / oublie féminine, classiquea même / aime féminine, classiqueb Apparaîtra / hourrah masculine, non classiquea courroucer / passer masculine, classiqueb Ténèbres / funèbres féminine, classiquea dune / lune féminine, classiqueb flots / clos masculine, classiquea luit / nuit masculine, classiqueb brise / surprise féminine, classiquea câline / d’Isoline féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea fleurs / couleurs masculine, classiqueb rosée / épousée féminine, classiquea colombe / tombe féminine, classiqueb gémi / endormi masculine, classiquea jour / amour masculine, classiqueb vivante / t’épouvante féminine, classiquea enchantée / ressuscitée féminine, classiqueb destin / matin masculine, classiquea voici / merci masculine, classiqueb elle / dentelle féminine, classiquea venue / reconnue féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea voilà / vola masculine, classiqueb destinée / hyménée féminine, classiquea mante / aimante féminine, classiqueb dort / d’or masculine, non classiquea embrasé / baiser masculine, non classiqueb ignore / aurore féminine, classiquea collines / mandolines féminine, classiqueb manteau / château masculine, classiquea brasier / rosier masculine, classiqueb mystère / terre féminine, classiquea altière / entière féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquea l’étranger / bouger masculine, classiqueb racine / fascine féminine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb blessé / ramassé masculine, classiquea bandit / obéit masculine, classiqueb m’aimes / Bohèmes féminine, classiquea ouvrage / l’orage féminine, classiqueb défendu / tendu masculine, classiquea réprouvé / rêvé masculine, classiqueb répondent / confondent féminine, classiquea l’enchante / chante féminine, classiqueb l’amant / délicieusement masculine, classiquea adolescent / sang masculine, non classiqueb sauvage / servage féminine, classiquea fille / brille féminine, classiqueb l’Orient / riant masculine, classiquea émergeant / argent masculine, classiqueb claire / plaire féminine, classiquea mutine / brigantine féminine, classiqueb t’emporter / chanter masculine, classiquea pur / d’azur masculine, classiqueb d’ébène / misaine féminine, classiquea couleuvre / manœuvre féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquea prison / horizon masculine, classiqueb l’âme / flamme féminine, classiquea mensonges / songes féminine, classiqueb mourir / fleurir masculine, classiquea embarquerons / avirons masculine, classiqueb roses féminine, classiquea hautaine / capitaine féminine, classiqueb dansera / sera masculine, classiquea cheval / val masculine, classiqueb encore / dore féminine, classiquea Isoline / mousseline féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb reine / traîne féminine, classiquea occupées / épées féminine, classiqueb d’or / trésor masculine, classiquea souci / ainsi masculine, classiqueb colère / plaire féminine, classiquea éperonne / baronne féminine, classiqueb baron / luron masculine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb merveille / éveille féminine, classiquea suite / fuite féminine, classiqueb Éveillez-la / Voilà masculine, classiquea doré / déshonoré masculine, classiqueb Bohême / j’aime féminine, classiquea souche / bouche féminine, classiqueb m’attend / partant masculine, classiquea tambourin / malandrin masculine, classiqueb nue féminine, classiquea jure / injure féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquea toit / doigt masculine, classiqueb boue / joue féminine, classiquea infâme / l’âme féminine, classiqueb rien / chien masculine, classiquea bonheur / honneur masculine, classiqueb terre / adultère féminine, classiquea haute / faute féminine, classiqueb cadenasser / l’embrasser masculine, classiquea tour / l’entour masculine, classiqueb châtelaine / plaine féminine, classiquea sûre / luxure féminine, classiqueb précieux / yeux masculine, classiquea lit / enseveli masculine, non classiqueb hyménée / journée féminine, classiquea reflétée / enchantée féminine, classiqueb talons / blonds masculine, classiquea paradis / maudis masculine, classiqueb l’infidèle / d’elle féminine, classiquea soie / joie féminine, classiqueb trahison / blason masculine, classiquea parjuré / torturé masculine, classiqueb souffre / soufre féminine, classiquea larmes / d’armes féminine, classiqueb anéanti / parti masculine, classiquea blessés / apparaissez masculine, classiqueb bataille / n’entaille féminine, classiquea foule / coule féminine, classiqueb fleurir / s’ouvrir masculine, classiquea vent / avant masculine, classiqueb grève / s’élève féminine, classiquea nacrée / azurée féminine, classiqueb pâleur / fleur masculine, classiquea oriental / cristal masculine, classiqueb monde / blonde féminine, classiquea enchanteresse / maîtresse féminine, classiqueb blanc / étincelant masculine, classiquea blonds / violons masculine, classiqueb rosée / emparadisée féminine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb eaux / d’oiseaux masculine, classiquea fleuri / assombri masculine, classiqueb tempête / tête féminine, classiquea rage / l’orage féminine, classiqueb fer / mer masculine, classiquea château / sitôt masculine, non classiqueb gorge / George féminine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb attend / tant masculine, classiquea donné / damné masculine, classiqueb granges / anges féminine, classiquea belle / rebelle féminine, classiqueb l’adorait / forêt masculine, classiquea bois / t’aperçois masculine, classiqueb face / fasse féminine, classiquea nausée / méprisée féminine, classiqueb t’aimais / jamais masculine, classiquea demi-nu / connu masculine, classiqueb vie / envie féminine, classiquea Bohême / même féminine, classiqueb yeux / furieux masculine, classiquea hardis / jadis masculine, classiqueb épée / trempée féminine, classiquea Écoute / doute féminine, classiqueb beauté / volonté masculine, classiquea venin / nonnain masculine, classiqueb pardonne / madone féminine, classiquea nôtre / d’autre féminine, classiqueb païen / rien masculine, classiquea t’entend / m’attend masculine, classiqueb donnée / empoisonnée féminine, classiquea couche / bouche féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea vaincu / vécu masculine, classiqueb brave / esclave féminine, classiquea crime / victime féminine, classiqueb bourreau / fourreau masculine, classiquea toi / roi masculine, classiqueb j’adore / encore féminine, classiquea miséricorde / corde féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea vagabond / bon masculine, non classiqueb boue / roue féminine, classiquea diable / impitoyable féminine, classiqueb mourir / s’attendrir masculine, classiquea délicieux / cieux masculine, classiqueb baisée / rosée féminine, classiquea l’églantine / argentine féminine, classiqueb soleil / pareil masculine, classiquea réjoui / ébloui masculine, classiqueb elle / surnaturelle féminine, classiquea aventureuse / heureuse féminine, classiqueb tressaillir / défaillir masculine, classiquea parents / courants masculine, classiqueb terrasse / chasse féminine, classiquea paupière / pierre féminine, classiqueb deuil / d’orgueil masculine, classiquea baron / juron masculine, classiqueb finisse / supplice féminine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb beauté / enchanté masculine, classiquea mort / port masculine, classiqueb charmante / tourmente féminine, classiquea d’armes / larmes féminine, classiqueb vent / souvent masculine, classiquea l’écart / tard masculine, classiqueb dérobée / tombée féminine, classiquea branche / blanche féminine, classiqueb ensorcelé / écroulé masculine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb chevauchée / couchée féminine, classiquea l’oublie / mélancolie féminine, classiqueb linceul / seul masculine, classiquea chantants / printemps masculine, classiqueb repose / rose féminine, classiquea jaunes / aulnes féminine, classiqueb couverts / verts masculine, classiquea feu / bleu masculine, classiqueb dore / l’aurore féminine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb étroit / froid masculine, classiquea écoliers / tabliers masculine, classiqueb aises / fraises féminine, classiquea printanières / boutonnières féminine, classiqueb enjôleurs / fleurs masculine, classiquea passant / embrassant masculine, classiqueb ronde / monde féminine, classiquea nature / aventure féminine, classiqueb gai / gué masculine, classiquea courir / fleurir masculine, équivalenteb veines / verveines féminine, classiquea l’extase / écrase féminine, classiqueb jeux / orageux masculine, classiqueb colline / qu’Isoline féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

512 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Heure enchantée, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1890· numérisation wikisource.org· Sources