Poèmes et Poésies, 1895· La chevauchée d‘Yeldis
La chevauchée d‘Yeldis
Les tourelles qui La couvraient de leur ombreSe fuselaient en orgue, sur le ciel,Ces soirs de juin aux voix sans nombre ;Et, vraiment, toutes les musiquesQui vibraient aux terrasses riches en miel,Tout ce lent juin ensoleillé,Étaient comme un seul long cantiqueA maintes voix, émerveillé…..
Yeldis accueillait, dès le seuil,Parfois,Et parfois, nous attendions, haletants,Assis au porche ombré de deuil,A l‘écouter chanter comme un printemps ;Et le vieillard, son père ou son époux,Tendait sa main de bon accueilVers tous ceux qu‘Elle éclairait d‘un sourire ;Ce furent des jours de larmes et de rires,Des soirs sereins :Nous venions là comme des pèlerins…
Le pays était plantureux et riche en vins,Gai du soleil qui dans la mer se mireEt le portÉtait vivant matin et soir,De la foule bigarrée ;Toute heure de maréeÉtait de bon espoir,D‘accueils, d‘adieux :Il entrait des navires de tous les horizons,De Carthage, de Rome et d‘OrientEt du Nord et de l‘Ouest mystérieux ;Il partait des vaisseaux vers tous les cieux‒ Avec leurs voiles claires, comme en riant…
Philarque et moi, nous veillions au port ;Et pour du vin, du blé où pour de l‘or,Selon l‘échange,Nous prenions l‘ambre ou les épices,Vidant nos celliers et nos grangesAu gré des vents propices.
Ce vieillard vint pour échanger des ors étranges,Quelque matin ;Nous le connûmes de la sorte ;Son regard souriait, lointain,Comme vers sa jeunesse longtemps morte,Il marchait calme dans le tumulte des quais,Houlants, au cri de la vigie au guet,Vers les jetées ;Et comme il nous dit sa demeureHors de la ville, au coteau des chênaies,Nous fûmes lui porter de plus jeunes monnaies,Et nous vîmes Yeldis parmi ses fleurs ;Philarque, en comptant les vieux ducats d‘or,Croyait la reconnaître aux effigies,Et dut les recompter, et se tromper encore…
Nous venions là comme des pèlerinsQui vont dévotement sans soif ni faim :Philarque et moi et Luc et Martial‒ L‘un grave, l‘autre hautain ‒Et Claude avec sa petite violeQui (disait-il) console ;C‘était des soirs d‘heures douloureuses et douces,Parfois, Yeldis chantant, nous pleurions tousEt nous riions, après, de son clair rire ;Et d‘autres soirs c‘étaient d‘autres parolesMeilleures, pires…
Un printemps, le vieillard mourut‒ Ainsi qu‘on meurt, au point du jour ‒Comme en rêve (dit-on) avec des mots d‘amourEt bénissant sa vie dans la mort même ;Et quand dans le cortège Elle apparut,De sa jeunesse rose toute fleurieEt, malgré quelques larmes, toute d‘aurore,‒ Symbole de la joie humaine :Souriante encore que désolée ‒Ce fut comme les funérailles que mènent,L‘aube à l‘ombre, et le jour à la nuit,Et la Vie à la Mort,Et l‘avril à l‘hiver par la saulaie ensoleillée !
Philarque me dit, ce soir-là ‒ seul, ce soir ‒Philarque me dit : « Je l‘aime » et je lui dis :« Philarque, nous l‘aimons tous » et, ce disant, souris ;Et lui, regardait devant lui, sans voir…
Nous sûmes qu‘elle partait ce soir…Le porche était bas avec sa grilleClose d‘un triple fer forgé ;Les terrasses s‘étageaient,De fruits en fleurs, jusqu‘aux charmilles,Avec des treilles aux muscles torsDu poids ( il semblait) des grappes gorgées…Martial prit l‘une d‘elles, du dehors,Brusque, et disant à demi-voix :« Soyons ainsi pour Elle,Cessons de défeuiller ses margueritesEt jurons d‘accepter son choix,Et sans querelles. »‒ Le couchant riait rose jusqu‘au zénith ‒Nous le jurions par notre âme immortelle.
CependantYeldis, avec sa traîne de ténèbre tristeVint, dans le chuchotis des graviers sous ses pas,304Plus blanche avec ses longs yeux d‘améthysteEt toute sa rose chevelure échafaudée,Gantée de violet…‒ Je la vois, là,Telle qu‘en cette veille de Chaldée,Qui sourit, par delà la grille, et ‒ d‘un sourire ‒En un geste qui congédie : « Êtes-vous fous ?C‘est tard ; qu‘aviez-vous à me dire ? »Nous restions là ; mais elle, riant encore« Le voyage est lointain, dit-elle,Du côté de l‘aurore,Et je vais seule, sans même un chevalier,Sans même un écuyer qui tienne en selle. »Elle riait, comme pour nous railler,Sachant que chacun la suivrait,Lieue après lieue, et pas à pas,Par fausse route et route vraie,Jusqu‘au trépas.
Martial voulut parler, mais Luc, l‘adroit,Avant qu‘il n‘eût parlé, dit : « Me voici ! »‒ « Et moi ! » dit Claude ; et, tous, nous dîmes : « Moi ! »‒ Il fut ainsi.Le soleil montait clair quand nous partîmes,Les gais harnais sonnaient comme des rimes…
Philarque était riche et noble de race antiqueVenue au long des côtes de l‘AfriqueAvec les astres de Chaldée et tous les artsVers l‘Occident, selon l‘exode des vivants ;Il savait le secret de tous hasards,Il avait lu les livres des savants,Il parlait d‘oasis où l‘eau est dieu-donnée,Il était dur de verbe aux mendiants :Le désert nourrit-il l‘imprévoyant ?Leur disait-il en les chassant,Puis, il riait, et donnait des monnaies ;Il semblait vieux, parfois, de cent années.
Luc était rose et roux :Il semblait un adolescent issant d‘enfance,Malgré qu‘il fût l‘aîné de nous ;Son père était des villes de la Hanse,Sa mère vénitienne ; il aimait boire,Il riait vif et vain, jaloux de plaire ;Je l‘ai vu triste et gai dans la même heure,Prudent ou téméraire,Selon le ciel, et ce qu‘il croyait de la vie :Tantôt un pauvre leurre,Tantôt l‘épouvantail que l‘on défie.
Martial, son frère de mère, était de Rome ;Il était doux aux femmes et sans amour,Il le disait ;Il marchait seul parmi les autres hommes ;Nous fûmes fiers lorsque nous le connûmes ;Sa vie avait une ombre de tristesse,De vieilles pensées grises comme la brumeSongeaient en lui, qui sait ?Il était maître des âmes groupéesSelon le geste seul de sa pensée,Pourtant il n‘usait pas de son pouvoir :Il chantait, comme on prie, très bas et seul,Le soir,Et tuait d‘un affront ou de l‘épée ;Sa haine était sereine et sans retourComme le fut son seul et bel amour.
Claude était pâle, avec un sourire,Gai d‘une gaîté étrange comme un songe,De voix si douce dans le rireQu‘elle démentait sa raillerie ;Un gai mensongeVoilait son âme d‘effronterieFaisant rêver de ses paroles ;Il portait à l‘épaule sa violeEt jouait ‒ se jouant ‒ des airsSi clairsAvec leurs songes entonnésQui se mêlaient si bien aux rêves de nos cœurs,Qu‘au second refrain nous nous joignions tous,A demi-voix, faisant le chœur ;Il aimait Yeldis d‘un amour étonné.
Et quand, Soleil, dans tes rayons de lyre,La cavalcade descenditAvec des grelots et des rires,Je jure qu‘il n‘est pas homme qui ne vendîtSon cœur, son âme et son espoirPour être des nôtres, ce soir…
Il y eut de belles chevauchées,Des haltes lasses, gaies :Éperons aux flancs et les brides lâchées,Nos chevaux dès l‘aube entraient dans le jourEt, du jour dans la nuit, ils passaient au galop ;Il y eut des haltes, lasses ou gaies,Au pied d‘un hêtre, au seuil d‘un faubourg ;Nous arrivions tard et nous partions tôt.
Un jour radieux,Philarque et Luc quittèrent la routeEt s‘en furent sans adieuxVers le soleil occidental,Comme en déroute ;Yeldis sourit et fouetta son cheval ;Martial et Claude se détournèrent, pâles ;Et nous la suivions, trois, sans dire mot.
Ce soir vint orageux et sombre ;Au haut d‘une colline, nous fîmes halteParmi des châtaigniersOù nous marchions foulant des feuilles sans nombre ;L‘heure était grave et l‘ombre m‘étreignait.Yeldis nous parla ;Et, dans la nuit, sans souffle et sans étoiles,Seule d‘elle sa voix vivait‒ Ce nous sembla ‒Et, malgré ses beaux yeux, sa chevelure,Sa svelte grâce que le jour dévoileEt tout le charme aimé de sa parure,Voix en la nuit, ainsi, elle semblait plus belle(Ne ferme-t-on les yeux, oyant un air ?Pensant, ne ferme-t-on les yeux pour y voir clair ?)
Il pouvait croire rêver, qui l‘oyait :Elle nous dit de telles paroles, tellesQue chaque mot s‘élargissait de songe et d‘ailes,Et qu‘on n‘osait tout croire, et qu‘on croyait.
Le passé s‘estompait au lointain d‘hier,Sans écho ‒ comme un val de neige où dort l‘hiver ; ‒Il s‘ouvrait comme un voile sur la vie ;La ténèbre légère était plus claireQue le soleil de juin en son midi ;C‘était, aussi, comme un sourire ;Les parfums étaient autres dans la nuit,Et ses paroles, belles à en mourir.
Je l‘avais suivie, de là-bas, sans doute,Par quelque amour futile et oublié,Car, ce soir-là, mon âme l‘aima touteEu un premier émoi balbutié ;Ce n‘était pas l‘éveil d‘un lendemain :Je ne me souvenais plus des chemins,Des tournants et des heures de la route,De l‘étape d‘hier qui s‘éloigne ;Je l‘aimai comme la Vie et toute joie,Me sentant naître d‘elle comme un filsPour quelque jour sans fin, dont l‘aube poigne !
C‘était comme une mort dont sourd l‘éternité,L‘étreinte irrêvée de mon âme obscure,Le soudain triomphe de certitude,L‘éclosion soudaine, inespéréeDe la fleur chaste et pureEt qui fait dire en soi : c‘est bien…
Et nous sanglotions, dans l‘ombre, élyséens…Le vent s‘était levé, rythmant ses phrases,Et quand elle se tait, toute l‘ombre jase,Et petit à petit, de branche en branche,Toute la forêt chante comme un dimanche…
Dès ce soir-là, dès cette nuitDont l‘ombre phosphorescente luitComme la nuit de nos paupièresDe diffuses clartés sourdes et claires,Dès cette heure-là je vécus d‘Elle,Dès cette nuit toute d‘étincelles,Effulgescente de mystère…
A l‘aurore nous entrionsQuatre de front dans une ville,Au son levé de cent clairons,Aux cris confus des foules viles ;Tout était autre, et nous et elle,Et l‘heure et l‘aube surnaturelles ;
De grandes murailles empourprées en perspectiveSur nous, penchaient, comme des rives ;Tassant des tours lourdes et brutalesEt, dans la rumeur de fleuve de la fouleQui piétine et coule,Le cliquetis des fers,Le clair heurt des sabots ferrés de feux aux dalles,Et, sur la place, le fleuve roule et houleComme une mer ;‒ Et toujours les clairons en volées triomphalesEt le cuivre et le fer.
Nos chevaux foulaient d‘immondes patriarchesQu‘un vœu prostrait sous notre marche ;
Puis sous la large porte basseDes hommes d‘armes en arroiTiraient l‘épée et saluaient trois fois,Cependant que tonnait au pont-levis,Comme un défi,L‘essor de notre galop vers la plaine,Et s‘éteignait soudaine,Par delà la muraille résurgie,La rumeur de la foule humaine ;Nous rentrions dans le printemps épanoui.
Yeldis était royale,Et, me souvenant de l‘effigieAux ors qu‘avait comptés Philarque,Je la revoyais, telle et pâle ;Et je me rappelais le port et la vigieLe quai, de jour, de nuit, et chaque barqueEt le vieillard qui mourut sans blasphème ;Elle souriait plus grave et plus lointaine.
La chevauchée reprit ;Des plaines s‘en allaient derrière nousAvec le soleil et le jour, parfois avec la nuit ;Des collines lointaines que l‘aube dévoileS‘approchaient vers le soir lent, calme et doux,Avec la lune au faîte, et les étoilesPar les branchages roux ;De grands noyers bordaient la route, parfois,En passant dans leur ombre nous avions froid,Et nous prenions le trotSans dire mot.
Et Claude, un soir de halte, se disant las,Regarda Yeldis et voulut chanter très bas,Il s‘endormit ‒ la tête contre sa robe ‒Et ne s‘éveilla pas quand revint l‘aube ;Nous l‘ensevelîmes, Martial et moi,Près d‘une source qui riait comme lui ;C‘était au moisOù l‘on taille les buis.La plaine s‘ouvrait immense, désormais ;Le grand repos des choses accompliesVaguait à brise lente sur les blésAvec le frémissement des panoplies,Et chantait doucement avec les cloches,La moisson proche ;Je sentais que mon âme était combléeDu calme de la plaine avant qu‘on fauche…
Martial, tout pâle (je le vois encore :Nous avions fait halte sous un sycomore,Près d‘un ruisseau sans voix où je buvais‒ Genoux à terre et face à faceAvec moi même et de si près que je buvaisD‘entre mes propres lèvres qui buvaientEt je me redressai pour l‘écouter :Sa voix était ferme de sûre audaceTremblante, un peu, comme s‘il redoutait…)Martial dit ‒ comme on dit un poème ‒ :« Sur mon âme je vous aime,Et veux mourir, s‘il vous plaît que je meure,Mais dites-moi le but !… »Yeldis se retournant, sourit et butLa coupe d‘eau qu‘elle prit de sa mainPuis, d‘un geste moqueur, montra la route unique.‒ Je les vois encor, là ; sans longs mots vains,L‘un pâle et droit, et l‘autre énigmatique ‒Il marcha vers elle et lui prit la main,Viril et franc,Elle fléchit le front comme une enfant ;Et, soudain, beau de toute sa jeunesseEt de sa volonté et de son bel amourSans un détour,Il la prit sans un cri et sans un gesteEt sans un mot,Bondit debout dedans ses étriersEt cabra son cheval vers un galop…Il était beau de toute sa jeunesse,Elle était rose de toutes ses promesses ;Sans doute, leurs destins étaient liés.
Le soleil tombait et je vis leur fuiteS‘enfoncer dans le crépuscule, vers demainEt je restai debout sur le chemin,Mon cœur peut-être en a battu plus vite…Il était bel et mâle, et la méritait bien.Ainsi Philarque, qui fut savant subtil,S‘en est allé vers son orgueil ( y croyait-il ?) ;Et Luc, bel homme et fat, s‘en fut aussi,Vers l‘ombre de sa vanité, sans un souci ;Claude qui vécut sans repos de cœurS‘en est allé dormir dans le Seigneur ;Martial qui aime et veut, beau paladin,S‘en est allé au galop vers demain.
Je n‘ai pas honte, y songeant, de moi-même,Je n‘ai pas un regret de ce poème :Je sais que pour L‘avoir suivieJusque dessous les châtaigners, je sais la Vie ;Pour moi toute ombre est claire et le soleilChante en les ors des blés et des abeilles ;Ce que j‘ai d‘Elle, Elle me l‘a donné ;Pas un instant qui soit à pardonner ;D‘un seul sourire Elle m‘a fait ainsi ;Si je n‘étais pas né pour son baiser,Au moins, je lui donnai mon âme ‒ Elle a laisséLe secret de son âme à ce cœur-ci :D‘une parole Elle a fait un échoQui chante aux bois et murmure sur les eaux,Qui sonne et meurt aux vagues de la houle,Qui flotte harmonieux aux cris des foules ;Il n‘est pas un brin d‘herbe qui frissonne,Il n‘est pas un petit caillou qui roule,Pas une chanson au verger d‘automne,Pas un baiser au sentier de printemps,Pas une goutte du vrai sang des Occidents,Pas un mot sacré vibrant aux PoèmesDont je ne pleure ou rie, qu‘en Elle je n‘aime.
Envoi
Princesse,Dès l‘aube survenue à tiède haleine,Des moissonneurs s‘en vinrent vers la plaine ;Ils parlaient maintes langues, groupes épars,Venus de maints pays, par maints hasards ;Je me joignais à eux, car à l‘automne,Tout homme est bienvenu de qui moissonne ;J‘ai suivi le sillon cette journéeEt, penché sur la gerbe pour toi glanée,J‘écoute les sonnailles dans le soirEt pense que la Vie est belle de bel espoir.
397 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources