Poèmes et Poésies, 1895· Cueille d‘avril· Heure mystique
II. « O futile joueur de lyre, évoque une ombre »
Ite missa estOffice divin.
O futile joueur de lyre, évoque une ombre ;Car ton âme pleurait de joie au soir de grâce,Avant ce long chemin que ta ruine encombre.
A prier, maintenant, ta langue s‘embarrasse ;L‘heure est funèbre ; c‘est en vain que ton œil fouilleLa noire immensité de l‘Occident sans trace.
Il n‘est rien que savoure ton âme que souilleLe désaveu quotidien de chaque veille ;L‘ennui ronge ton cœur ainsi qu‘une âpre rouille.
Ne redoute plus que ta volonté s‘éveilleDe l‘assoupissement que ton mépris imposeEt dont, parfois, ton esprit même s‘émerveille.
Ne daigne plus quitter l‘indéfectible poseOù se raidit l‘allure altière de ta vie,O toi, dont la pitié s‘étend sur toute chose.
Car l‘orgueil étayeur du rêve qui défieDepuis le saint amour jusqu‘au désir de vaincreT‘enseigne le dédain qui sèvre et déifie
Ta sceptique raison que rien n‘a pu convaincre.
Il eût suffi pourtant de ce deuil monitoirePour aviver en toi la croyance magiqueEt ployer tes genoux devant le Saint-Ciboire.
Reprends ta lyre et rythme à nouveau la suppliqueD‘un chant humilié qui plaigne et glorifie,Du seuil, vers l‘Agneau saint de la Messe tragique.
Dis : « Christ, mon cœur est las et ma barque dévieAu gré de l‘ouragan vers la mort éternelle,Du festin de la chair mon âme est assouvie. »
Dis encore : « Christ Dieu, mon âme ne vaut-ellePas une goutte du Vrai Sang qu‘un prêtre épanche,Et n‘as-tu pas souci de mon âme immortelle ? »
Grise-toi de l‘encens croulant en avalancheDu chœur vers le parvis où dans l‘ombre tu pries,Et voici que soudain ton âme est toute blanche !
Jusqu‘au ciboire d‘or gemmé de pierreries,Où gît le Pain vivifiant, avance et mange :Car Christ ne perdra pas Celles qu‘il a nourries.
Sens au fond de ton être abject s‘éveiller l‘ange,Entrevois, un instant, le Ciel pour qui les sagesOnt dédaigné la terre et l‘amour de sa fange ;
Et des Voix te diront d‘extatiques messages…
O vision d‘un soir et la royale escorteDes archanges joueurs de harpe et des cent vierges…Mais le ciel des élus a refermé sa porte ;
C‘est dans l‘aube d‘argent la mort lente des cierges…Et la banalité des choses et des hommes,Cloaque où pour jamais, pauvre cœur, tu t‘immerges.
Brise ton crucifix, sème aux vents les atomesDe l‘Idéal futile et suis la tourbe lente ;Car nous ne savons pas même ce que nous sommes.
Elle est bien morte, va, ta belle foi vaillante ;Ta barque à tout jamais cargue sa double voile ;Dans la stagnation passive d‘une attente,
Et sur toi lentement le firmament se voile,C‘est l‘heure douloureuse où s‘enténèbre l‘âme,Le regret sans espoir et la nuit sans étoile,
57 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources