Poèmes et Poésies, 1895· Cueille d‘avril· Heure mystique
I. « Les roses du chemin évoquent d‘autres roses »
(( Jejuna Corda »Livre d‘heures
Les roses du chemin évoquent d‘autres roses ;L‘avril impérieux évoque un autre Amour ;Cet avenir, joyeux espoir, que tu proposes,Rappelle du passé l‘ombre d‘un autre jour ;Les roses du chemin évoquent d‘autres roses.
Le catafalque virginal ô roses blanches ! ;Les cierges dans la nuit des crêpes ; le pas lourdDes hommes ; l‘orgue lent ‒ comme de nos dimanchesD‘autrefois ‒ ; et la foule indifférente autourDu catafalque virginal aux roses blanches.
Ces jours sont morts ; ta vie, appareillant vers l‘aube,Sombrait avant l‘aurore éblouie où je vais,Rêveur ambitieux de la victoire improbeEt défiant le souvenir des jours mauvais :Ces jours sont morts ; l‘aurore a refoulé cette aube.
Dis-moi, toi qui rêvais la harpe de l‘archange,Ce soir de causerie intime, si le DieuDes jours d‘alors t‘a pris au sein de la phalangeHarmonieuse de ses chœurs, et dis le LieuTrès-Saint où chante vers son Christ ta voix d‘archange…
Sans doute, et tu connais les Rythmes et les Songes,Et quelqu‘Amour inapaisé des âmes sœurs ;Et tu prends en pitié notre art et ses mensongesAimés, et la banalité chère des cœurs ;Et tu connais l‘Amour, les Rythmes et les Songes.
O Doux mort, ô fièvreux enfant, mort de l‘ivresseQue donne aux cœurs choisis le Vin sanglant ; et nous,Malgré qu‘au carrefour de tous chemins se dresseLa croix prestigieuse et qu‘on baise à genoux,Nous avons préféré la Vie à cette ivresse.
Fous de désirs émancipés et d‘amour jeuneVers l‘univers conquis à nos vœux timorésNous marchions, abreuvant d‘espérance le jeûneDes cœurs ; et nous allions vers des buts ignorésDans la joie ivre et dans l‘enfièvrement du jeûne.
Et cependant que nous allions parmi des rosesBlanches, au gré du sentier vert, ce jour d‘avril,Le souvenir m‘a pris du tertre où tu reposesEndormi dans l‘espoir du rêve puéril ;Les roses du chemin évoquant d‘autres roses…
Si bien que, dans le soir qui vient, mon âme est tristeVaguement, sans regret, si ce n‘est d‘un espoirEt que mon cœur impétueux et doux résisteAux promesses de l‘ombre aimante, et, dans le soirQui vient très lentement sur nous, mon âme est triste.
45 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources