Poèmes et Poésies, 1895· Joies
Ronde des cloches du nord
Avril est mort d‘amour et nos âmes sont vieilles‒ Les roses mortes, fouléesAu cours du fleuve clair, bandes bariolées,Les rives se déroulent : le rêve des veillesA vu passer la vie éparse aux plaines folles,Aux villages dormeurs, aux cités de coupoles,Aux coteaux, aux forêts, au gris regards des saules.
Quelles heures, d‘entre les mortes, furent nôtres ?Saurait-on, au gouffre où s‘écroulèrent,Un à un, les pans de nos châteaux de liesse,Discerner en l‘amas les rubis de la voûteEt tous nos luxes, pièce à pièce ?
Roses que nos danses foulèrent,Pétales en les feuilles mortes de la route,Deux fois fanés au site abandonnéRoses qui prétextiez de si doux gestes ?Et nul, pas même moi, n‘a souci de vos restes…
Sur le Pont du Nord un bal y est donné,Sur le Pont du Nord un bal y est donné.
O musiques du rire et des pas et des robes,Et ton fin cliquetis, éventail qui dérobesLe sourire des lèvres chuchotantes,Cependant qu‘un violon se pâme en des andantes ;
Le remous de valse en prélude ;Puis, tourbillon de joie indigne et vaine et rude,Ou prudente et lascive, encor, comme une prude‒ O ton corps rayonnant, que tout regard dénude,Et que ne dompte nulle lassitude.
Ton âme est folle, et si jeune, et si blonde,Ton rire est de joie et ton pas est une aile,Ta parole est plus douce qu‘un rire d‘onde,Ta grâce a la gloire des vierges en elle.
Pour qui se cambrera ta souplesse,Pour qui s‘empourprera ton front de son ivresse,Pour qui se dénouera l‘entrelacs de ta tressePour que s‘en alourdisse un rêve de penser ?Pour qui, pour quel esclave est ton collier d‘amour ?Qui te dira le poids des heures, à ton tour ?Ta grâce est cadencée en chaque contour.
Non, non, ma fille, tu n‘iras pas danser,Non, non, ma fille, tu n‘iras pas danser
Ton rêve serait d‘un autre que tous ceux-là ;Ton rêve serait de nobles cœurs et d‘âmes ;Ta puberté que nul songe ne violaRougirait d‘ouïr leurs épithalames.
Le sang de tout ton corps est en mal d‘amoureuseTon cœur est d‘être à Lui ‒ (ton âme en est peureuse) ‒Mais il n‘est pas venu, ni ne viendra, Dieu sait !Des rives du passé.
Ton rêve en vain l‘appelle aux horizons d‘automne ;Nul écho bienvenu dont ta pudeur s‘étonne ;Et toujours l‘horizon ; et toujours, monotone,O le monde ‒ le monde, on ne peut s‘en leurrer.
Monte à sa chambre et se met à pleurer,Monte à sa chambre et se met à pleurer.
Qui sait si quelque cœurNe meurt ton agonie ?Il est de mâles vœux :Ton âme peut s‘ouvrir à qui somme en vainqueur ;Ton front peut se courber au baiser du génie ;Il est de mâles nuits lentes de fous aveux.
Et l‘ombre sait peut-être son nom :Regarde par la route et voit si nul n‘y marche ;Regarde scintiller le PontQui courbe, là-bas, son arche ;Écoute : ‒ la valse encore et les rires ‒A l‘écouter, tes pleurs sont pires.
Tu sais, pourtant, que nul ne t‘attend là,Et que ta voix en vain l‘en appela ;‒ Tu le sais bien ‒ et ne peux t‘en leurrer.
Ma sœur, ma sœur, qu‘avez-vous à pleurer ?Ma sœur, ma sœur, qu‘avez-vous à pleurer ?
O la nuit, la lourde nuit ;Plus un astre ‒Le firmament s‘endeuille, aussi, de son désastre,O cœur, et sur ta mort nulle étoile ne luit,Tu ne veux que sourire à la mort dans ton âme ;Cette ombre où tu te plais n‘a souci d‘une flammeNuptiale, et tout épithalameÉveillerait l‘écho qui dort au loin du pré.
Tu ne veux que sourire un regret,Un si doux regret et c‘en est une joie,Un regret simple et noble comme un menuet,Un regret d‘aube jeune et de ciel où rougeoie‒ Une aurore ‒ candeur et pudeur de ta vie ! ‒Rêve irréalisé, mais qui demeureQuelque chose d‘au delà cette folle heureEt dont l‘espoir survit et si doucement pleureQue le regret en est plus doux que la survie.
Ton âme est fiancée au Même, encore, encore ;Ton cœur n‘a pas voulu de moins beaux cavaliers,Tu n‘as livré ta taille en la danse sonoreQu‘au Seul pour qui tu veux que brillent tes colliers ;Ton rire et ton regard distrait au loin des groupesNe cherchaient qu‘un retour de son âme ignorée…Le ciel s‘épure au chant des rondes et des coupes.
Mets ta robe blanche et ta ceinture dorée !Mets ta robe blanche et ta ceinture dorée !
Musiques en la fête et musiques aux lèvresDe baisers tard promis et qu‘on dérobe ;Te voici plus blanche que ta blanche robeParmi les musiques et les fièvres.
Reine du bal en ceinture dorée,Reine du bal au précieux collier,Reine du bal, où est ton cavalier,Qui déliera ta ceinture dorée ?
« Il viendra par le fleuve, en l‘aurore nouvelle« Dont blanchit l‘aube ;« Il vient à moi, debout dans sa nacelle,« Et j‘ai vêtu ma ceinture et ma robe ;
« Le voyez-vous, dressé dans l‘éclat de ses armes,« Lui dont le pur regard a défié tous charmes,« Et dont l‘âme n‘eut pas d‘alarmes ?
« Je t‘attendis longtemps, doux prince,« Mes yeux en sont las, ma vue en est noyée ;« O mène-moi vers ta province,« Emmène-moi, la dévoyée,« O mon doux prince ! »
Elle fit trois pas et la voilà noyée,Elle fit trois pas et la voilà noyée.
Avril est mort d‘amour, et nos âmes sont vieilles‒ Chants de cloche fêlée ‒La ruine où mon cœur saigna ses lentes veillesAux fossés, pierre à pierre, est roulée ;Et dans la nuit, comme pour pardonner,
Les cloches du Nord se sont mises à sonner.
Il neige sur nos cœurs des vieillesses de mondes,Il neigeait sur nos cœurs les fleurs de l‘avril blondes,Tout vin que nous goûtions se sucrait d‘autres lèvres,Nous ne buvons que le vin de nos fièvres.
Notre âme aux océans appareillaitVers des bords gais de rêve clair,Mais le naufrage aux Syrtes veillait :Le vent avide va moissonnerLa plaine glauque de la mer,
Les cloches du Nord se sont mises à sonner.
Le vent hurle, le vent est de Batz et d‘Ouessant ;Le monde est vide, et tu peux mourir ‒Le sable oublie un pas de passantQu‘il veuille marcher ou courir ;Et tel se hâte et tel s‘attarde à s‘étonnerAu long de la route ;O toi, qui vas, écoute, écoute :
Les cloches du Nord se sont mises à sonner,Les cloches du Nord se sont mises à sonner.
145 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources