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Poèmes et Poésies, 1895· Cueille d‘avril

Un poème de la mer

Francis Vielé-Griffin· 140 vers

Tu septiformis munere.HYMNE ROMAINE.
Mare vorax
Mare ferox
Mare tenax
Marc salax
Mare vecors
Marc socors
Mare livens

I

Je suis venu vers toi, Mer, comme vont tes fleuvesImpétueux et forts, rongeant le frein des rives,Tes fleuves triomphants dans leurs courses déclives,Les fleuves souriants et doux où tu t‘abreuves ;

Je suis venu noyer mon cœur en tes flots gris,Mon cœur et ma pensée altière d‘insurgé ;Moi dont le rêve aventureux a voyagéConfiant vers la gloire acerbe du mépris ;

O Mer, je suis venu vers toi, l‘Insatiable,Vers le gouffre oublieux et vers l‘immense tombe,Engloutir mon orgueil en l‘abîme où retombeLa buée éphémère au mirage implacable ;

Mer, prends mon cœur, avec ses rêves chers et vainsEt mon amour futile et son ambition,Mer, dans l‘oubli passif de toute vision,Je veux errer parmi le deuil de tes grands pins ;

Car, par la plaine ensoleillée et dans l‘ivresse,J‘ai marché, radieux de gloire anticipée ;Mer d‘oublis, soit le but de ma folle équipée :Voici que sombre au large un soleil en détresse…

II

Sous l‘azur infini des glorieux étés,Narguant la voûte bleue ainsi qu‘une rivale,Tu roules, dans l‘orgueil de tes immensités,Majestueuse Mer, ta houle triomphale ;

Et voici qu‘ébloui de rêves surhumainsMon cœur, infatué du privilège unique,Jette mon nom infime aux justes lendemainsEt rythme à ton instar mon orgueil laconique :

Certe, il est bon d‘avoir ouvré le vers d‘acier,Certe, il est doux d‘avoir vécu le saint poème,Et d‘avoir méprisé le blâme qui messiedAux lèvres de la tourbe, et d‘être resté même ;

Il est digne de croire imperturbablementEn l‘Idéal honni de ceux que l‘on acclameEt d‘avoir écouté Celle qui les démentAyant chanté vers Elle un chaste épithalame.

Que ton nom meure ou qu‘il résonne à tout jamais,Qu‘il sombre dans l‘oubli, qu‘il hante les mémoires,Que t‘importe, ô rêveur de rêves blasphémésDans l‘orgueilleux dédain des mépris et des gloires ?

III

Quand rutilant et doux à l‘occident splendideLe glorieux soleil s‘immerge en tes flots d‘or,Je rêve au mythe bleu de la belle AtlantideQui sous ta houle avide à jamais rêve et dort :

Tu gardes le secret des riantes prairiesEt des vierges cueillant les lauriers et les thyms,Le rite impérieux des lentes théories,Et l‘arome des bois montant dans les matins ;

Et moi, qui sais des lieux de fleurs et d‘insomnieSous le jour éternel d‘un éternel printemps,Où toute volupté suprême est infinie,Où dans l‘air embaumé planent des vols chantants ;

Doux pays où s‘en vont des fleuves grandioses,Stellés de nénuphars, berçant des nids d‘Alcyons,Pays où l‘Empyrée arde en apothéosesSur l‘éblouissement des belles actions ;

J‘ai senti sourdre en moi ce rêve d‘égoïsmeDe garder, comme toi, le secret de mon cœur,Et de ne pas livrer la vision du prismeA l‘imbécillité de leur rire moqueur.

IV

« Écoute dans la nuit d‘août lascive, écoute :C‘est comme un long sanglot d‘amants exténués ;L‘atmosphère palpite… Allons, vieux cœur, en routeVers l‘assouvissement de tes instincts rués ;

« Écoute le baiser voluptueux des vagues,Des vagues étouffant le rire des galets ;La nuit est lourde et s‘alanguit de désirs vagues,Il pâlit au zénith des éclairs violets ;

« Allons, vieux cœur, en route vers ton vieux délice,Ce frisson de la grève évoque d‘autres nuits ;Ce soir d‘août pâmé la Nature est compliceEt grise l‘univers de parfums et de bruits… »

Mais ta folle chanson ne berçait pas mon âme,O Mer libidineuse, en ce lourd soir d‘été ;Je n‘avais pas au cœur un nom rieur de femme,Je n‘ouvrais pas mon rêve à ta lubricité,

Et, comme Parsifal au jardin érotiqueParmi les fleurs du mal et leurs tentations,Je n‘ai songé, ce soir, qu‘au Chef-d‘œuvre authentiqueOù doivent converger toutes nos passions.

V

Les pourpres du brasier sanglant où s‘effondraLe Dôme d‘or rougi s‘éteignent, une à une…Des décombres du Jour et de son apparatIl fume des nuages d‘encre, vers la lune…

Au large, dans la nuit des rêves et des flots,Éclate un roulement sinistre, et, sur les grèves,Le hurlement des vents se mêle à des sanglots ;O Mer, dans ta fureur énorme tu te lèves !

Surgis, brise l‘entrave et dévaste et détruisCe monde chancelant qui tombe en pourriture,Extirpe ce bois mort et cet arbre sans fruits,Lave ce grouillement d‘êtres contre-nature !

Sois le Déluge, soit l‘extermination,Car la Vertu n‘est pas, car l‘Amour s‘achalande,Car la Gloire vénale est une ambition,Car le jardin du Rêve est une morne lande.

O, du moins, jusqu‘au jour où ce monde damnéAbîmera sa lèpre en ta vaste amertume,Dresse-toi sur ta grève, Océan enchaîné,Et crache-lui l‘insulte âcre de ton écume !

VI

Dors, Mer, insoucieuse et lasse, que te faitL‘arrogante blancheur des falaises ? qu‘importeL‘opprobe des granits où ta colère avorte ?Cette trève alanguie est meilleure, en effet.

Dors, sous ce lent midi de rêve et d‘inertie,Impassible et rieuse en ta placidité :Dans l‘ombre d‘un grand pin ne t‘ai-je pas chantéLa douceur d‘un vieux songe éclos en poésie ?

Ne suis-je pas venu chercher auprès de toiL‘insouciance d‘être et le rire imbécile ?‒ Qu‘importe la moisson ? ‒ j‘ai jeté ma faucilleAux chardons du chemin, et sans savoir pourquoi.

Le rire de tes flots berceurs comme des rimes,… Et tes barques de pêche aux horizons trop bleus…Voici le souvenir d‘un conte fabuleuxAux pays inconnus, par de-là tes abîmes…

Et ton miroir qui ne reflète du passéQue mes heures de joie inactive et sereine…Et ce sillage blanc, sans doute de Sirène…O Mer, dormons un peu ; ce rêve m‘a lassé.

VII

Les verts et l‘indigo brûlant et l‘azur pâleQue roule dans ce faste impertinent ton flot,Et les étoiles d‘or et la lune d‘opaleQue tu balances dans la nuit comme un falot,

Tu les as pris aux ciels merveilleux des aurores,Aux rêves des minuits, aux gloires des couchantsPour en farder l‘éclat de tes houles sonoresEt tu cherches l‘écho des roches pour leurs chants !

Ne sens-tu pas en toi l‘opulence de n‘êtreQue par toi seule belle, o Mer, et d‘être toi ?N‘as-tu pas ton arcane où nul œil ne pénètre,Comme l‘Espace, et n‘as-tu pas aussi l‘effroi ?…

Pour toi, mon cœur, qui ris de honte et te renies,Si leur gloire sur toi pèse d‘un vaste poids ;Si, sous l‘immensité des cieux et des génies,Ta médiocrité semble un crime parfois ;

Du moins sois fier, malgré les heures d‘impuissanceExulte d‘être toi, puisque tu restes tel ‒Toi qui n‘as pas rythmant quelque réminiscenceCherché le plagiat qui m‘eût fait immortel !

140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources