Héléna, 1826
Chant premier
L’AUTEL
Ils ont, Seigneur, affligé votre peuple, ils ont opprimé
votre héritage.(Psaumes).
Le téorbe et le luth‖ fils de l'antique lyreNe font plus palpiter‖ l'Archipel en délire ;Son flot, triste et rêveur,‖ lui seul émeut les airs,Et la blanche Cyclade‖ a fini ses concerts.On n'entend plus le soir‖ les vierges de Morée,Sur le frêle caïque‖ à la poupe dorée,Unir en double chœur‖ des sons mélodieux.Elles savaient chanter,‖ non les profanes dieux,Apollon, ou Latone‖ à Délos enfermée,Minerve aux yeux d'azur,‖ Flore ou Vénus armée,Alliés de la Grèce‖ et de la Liberté ;Mais la Vierge et son fils‖ entre ses bras porté,Qui calment la tempête‖ et donnent du courageA ceux que les méchants‖ tiennent en esclavage :Ainsi l'hymne nocturne‖ à l'étoile des mersCouronnait de repos‖ le soir des jours amers.Sitôt que de Zea,‖ de Corinthe et d'Alcime,La lune large et blanche‖ avait touché la cime,Et douce aux yeux mortels,‖ de ce ciel tiède et purComme une lampe pâle‖ illuminait l'azur,Il s'élevait souvent‖ une brise embaumée,Qui, telle qu'un soupir‖ de l'onde ranimée,Aux rives de chaque île‖ apportait à la foisEt l'encens de ses sœurs‖ et leurs lointaines voix.Tout s'éveillait alors :‖ on eût dit que la GrèceVenait de retrouver‖ son antique allégresse,Mais que la belle esclave,‖ inquiète du bruit,N'osait plus confier‖ ses fêtes qu'à la nuit.Les barques abordaient‖ en des rades secrètes,Puis, des vallons fleuris‖ choisissant les retraites,Des danseurs, agitant‖ le triangle d'airain,Oubliaient le sommeil‖ au son du tambourin,Oubliaient l'esclavage‖ auprès de leurs maîtressesQui de leurs blonds cheveux‖ nouaient les longues tressesAvec le laurier-rose,‖ et de moelleux filets,Et des médailles d'or,‖ et de saints chapelets.On voyait, dans leurs jeux,‖ Ariane abusée,Conduire en des détours‖ quelque jeune Thésée,Un Grec, ainsi que l'autre,‖ en ce joyeux moment,Tendre, et bientôt peut-être‖ aussi perfide amant.
Ainsi de l'Archipel‖ souriait l'esclavage ;Tel sous un pâle front‖ que la fièvre ravage,D'une Vierge qui meurt,‖ l'amour vient ranimerLes lèvres que bientôt‖ la mort doit refermer.Mais depuis peu de jours,‖ loin des fêtes nocturnes,On a vu s'écarter,‖ graves et taciturnes,Sous les verts oliviers‖ qui ceignent les vallons,Des Grecs dont les discours‖ étaient secrets et longs.Ils regrettaient, dit-on,‖ la liberté chérie,Car on surprit souvent‖ le mot seul de patrieSortir avec éclat‖ du sein de leurs propos,Comme un beau son des nuits‖ enchante le repos.On a dit que surtout‖ un de ces jeunes hommes,Voyageant d'île en île,‖ allant voir sous les chaumes,Dans les antres des monts,‖ sous l'abri des vieux bois,Quels Grecs il trouverait‖ à ranger sous ses lois.Leur faisait entrevoir‖ une nouvelle vieLibre et fière ; il parlait‖ d'Athènes asservie,D'Athènes, son berceau‖ qu'il voulait secourir,Qu'il y fut fiancé,‖ qu'il y voulait mourir,Qu'il fallait y traîner‖ tout, la faiblesse et l'âge,Armer leurs bras chrétiens‖ du glaive du Pélage,Et, faisant un faisceau‖ des haines de leurs cœurs,Aux yeux des nations‖ ressusciter vainqueurs.
Écoutez, écoutez‖ cette cloche isolée,Elle tinte au sommet‖ de Scio désolée ;A ses bourdonnemens,‖ pleins d'un sombre transport,Des montagnards armés‖ descendent vers le port,Car les vents sont levés‖ enfin pour la vengeance,Et la nuit, avec eux,‖ monte d'intelligence.L'écarlate des Grecs‖ sur leur front s'arrondit :Tels, quand la sainte messe‖ à nos autels se dit,Tous les enfants du chœur,‖ d'une pourpre innocenteOnt coutume d'orner‖ leur tête adolescente.Mais à des fronts guerriers‖ ce signe est attaché.Lequel osera fuir‖ ou demeurer caché ?Une cire enflammée‖ en leurs mains brille et fume ;Comme d'un incendie‖ au loin l'air s'en allume ;Le sable de la mer‖ montre son flanc doré,Et sur le haut des monts‖ le cèdre est éclairé,Le flot rougit lui-même,‖ et ses glissantes lamesOnt répété de l'île‖ et balancé les flammes.La foule est sur les bords,‖ son espoir curieuxSur la vague agitée‖ en vain jetait les yeux,Quand, sous un souffle ami‖ poursuivant son vol sombreUn navire insurgé‖ tout à coup sort de l'ombre.Un étendard de sang‖ claque à ses légers mâts.D'armes et de guerriers‖ un éclatant amasSurcharge ses trois ponts ;‖ l'airain qu'emplit la poudrePar les sabords béants‖ fait retentir sa foudre.Des cris l'ont accueilli,‖ des cris ont répondu ;De Riga, massacré,‖ l'hymne s'est entendu,Et le tocsin hâtif,‖ d'une corde rebelle,Sonne la liberté‖ du haut de la chapelle ;On s'assemble, on s'excite,‖ on s'arme, on est armé,Et des rocs, à ce bruit,‖ l'aigle part alarmé.
« Mais avant de quitter‖ vos antiques murailles,« Il convient de prier‖ l'arbitre des batailles »,Disaient les Caloyers.‖ « Dieu, qui tient dans ses mains« Les peuples, pourra seul‖ éclairer nos chemins« Et si dans ce grand jour‖ sa faveur nous pardonne,« De Moïse à nos pas‖ rallumer la colonne. »Ils parlaient, et leur voix,‖ par de sages propos,Dans cette foule émue‖ amena le repos.L'un s'arrache des bras‖ de son épouse en larmes,L'autre a quitté les soins‖ du départ et des armes,Les cris retentissans,‖ le bruit sourd des adieux,S'éteignent et font place‖ au silence pieux ;Celui de qui les pieds‖ ont déjà fui la rive,Revenu lentement,‖ près de l'autel arrive ;L'agile matelot‖ aux voiles suspenduS'arrête, et son regard‖ est vers l'île tendu.Tous ont pour la prière‖ une oreille docile,Et de quelques vieillards‖ c'était l'œuvre facile.Tels, lorsque après neuf ans‖ d'inutiles assauts,Impatiens d'Argos,‖ couraient à leurs vaisseauxLes Grecs, des traits d'un dieu‖ redoutant le supplice,On vit le vieux Nestor‖ et le prudent Ulysse,Du sceptre et du langage‖ unissant le pouvoir,Les rattacher soumis‖ au saint joug du devoir.
C'était sur le débris‖ d'un vieux autel d'HomèreOù depuis trois mille ans‖ se brise l'onde amère,Qu'un moine, par des Turcs‖ chassé du saint couvent,Offrait, au nom des Grecs,‖ l'hostie au Dieu vivant.Désertant de l'Athos‖ les cimes profanées,Et courbé sous le poids‖ de ses blanches années,Révoltant l'île, au jour‖ par ses desseins marquéIl avait reparu‖ tel qu'un siècle évoqué.Les peuples l'écoutaient‖ comme un antique oracle,De son centième hiver‖ admirant le miracle,Ils le croyaient béni‖ parmi tous les humains,Deux prêtres inclinés‖ soutenaient ses deux mains,Et sa barbe tombante‖ en long fleuve d'ivoireDe sa robe, en parlant,‖ frappait la bure noire.« Le voici, votre Dieu,‖ Dieu qui vous a sauvés »,S'écriait en pleurant‖ et les bras élevésLe Patriarche saint :‖ « Il descend, tout s'efface :« Ses ennemis troublés‖ fuiront devant sa face,« Vous les chasserez tous,‖ comme l'effort du vent« Chasse la frêle paille‖ et le sable mouvant,« Leurs os, jetés aux mers,‖ quitteront nos campagnes,« Et l'ombre du Seigneur‖ couvrira nos montagnes.« Le sang Grec répandu,‖ les sueurs de nos fronts,« Les soupirs qu'ont poussés‖ quatre siècles d'affronts,« De la sainte vengeance‖ ont formé le nuage ;« Et le souffle de Dieu‖ conduira cet orage.« Qu'il ne détourne pas‖ son œil saint et puissant« Quand nos pieds irrités‖ marcheront dans le sang ;« Hélas ! s'il eût permis‖ qu'un prince ou qu'une reine« Rallumant Constantin‖ ou notre grande Irène,« D'un règne légitime‖ eût reposé les droits« Sous les bras protecteurs‖ de l'éternelle Croix,« Jamais de la Morée‖ et de nos belles îles« Le tocsin n'eût troublé‖ les rivages tranquilles.« Libres du janissaire,‖ inconnus au bazar,« Notre main eût porté‖ son tribut à César.« Mais quel enfant déchu‖ d'une race héroïque« Ne saura pas briser‖ son joug asiatique ?« Qui, sans mourir de honte,‖ eût plus longtemps souffert« De voir ses jours tremblans‖ mesurés par le fer ;« Chez des juges bourreaux‖ l'or marchander sa tête« Pour son toit paternel‖ la flamme toujours prête,« De meurtres et de sang‖ son air empoisonné ;« Au geste dédaigneux‖ d'un soldat couronné,« Les fils noyés au sang‖ des mères massacrées,« Et, sur les frères morts,‖ les sœurs déshonorées ?« Oublierez-vous, Seigneur,‖ qu'ils ont tous profané« Votre héritage pur,‖ comme un gazon fané ?« Qu'ils ont porté le fer‖ sur votre image sainte ?« Que des temples bénis‖ ils ont souillé l'enceinte,« Placé sur vos enfants‖ leurs prêtres endurcis,« Et que sur votre autel‖ leurs dieux se sont assis ?« Ils ont dit dans leurs cœurs‖ despotes et serviles :« Exterminons-les tous,‖ et détruisons leurs villes.« Leurs jours nous sont vendus,‖ nous réglerons leur temps« Comme celui des Turcs‖ cesse au gré des sultans ;« Sur les terres du Christ,‖ nations passagères,« Que nous fait l'avenir‖ des cités étrangères ?« Passons, mais que nos bras,‖ dans leurs larmes trempés,« Ne laissent rien aux bords‖ où nous étions campés.« Et vous délaisseriez‖ nos îles alarmées ?« Non, partez avec nous.‖ Dieu fort. Dieu des armées ;« Avancez de ce pas‖ qui trouble les tyrans ;« Cherchez dans vos trésors‖ la force de nos rangs ;« Doublez à nos vaisseaux‖ la splendeur des étoiles,« Et que vos chérubins‖ viennent gonfler nos voiles ! »
Il disait, et les Grecs,‖ à ces accens vainqueursCrurent sentir un Dieu‖ s'enflammer dans leurs cœurs ;Tous, les bras étendus‖ vers la patrie antique,Ils maudirent trois fois‖ la horde asiatique ;Trois fois la vaste mer‖ à leur voix répondit ;L'Alcyon soupira‖ longuement, et l'on ditQu'au-dessus de leur tête‖ un fugitif orageEn grondant, par trois fois,‖ roula son noir nuage,Où, parmi les feux blancs‖ des rapides éclairs,La Croix de Constantin‖ reparut dans les airs.
FIN DU CHANT PREMIER
Versification
- Forme
- 6 distiquess (distiques)
- Rimes
- 98((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiquess
- Mots à la rime
- a lyre / délire féminine, classiqueb airs / concerts masculine, classiquec Morée / dorée féminine, classiqued mélodieux / dieux masculine, classiquee enfermée / armée féminine, classiquef Liberté / porté masculine, classiqueg courage / esclavage féminine, classiqueh mers / amers masculine, classiquei d'Alcime / cime féminine, classiquej pur / l'azur masculine, classiquek embaumée / ranimée féminine, classiquel fois / voix masculine, classiquem Grèce / allégresse féminine, classiquen bruit / nuit masculine, classiqueo secrètes / retraites féminine, classiquep d'airain / tambourin masculine, classiqueq maîtresses / tresses féminine, classiquer filets / chapelets masculine, classiques abusée / Thésée féminine, classiquet moment / amant masculine, classiquea l'esclavage / ravage féminine, classiqueb ranimer / refermer masculine, classiquec nocturnes / taciturnes féminine, classiqued vallons / longs masculine, classiquee chérie / patrie féminine, classiquef propos / repos masculine, classiqueg hommes / chaumes féminine, classiqueh bois / lois masculine, équivalentei vie / asservie féminine, classiquej secourir / mourir masculine, classiquek l'âge / Pélage féminine, classiquel cœurs / vainqueurs masculine, classiquea isolée / désolée féminine, classiqueb transport / port masculine, classiquec vengeance / d'intelligence féminine, classiqued s'arrondit / dit masculine, classiquee innocente / adolescente féminine, classiquef attaché / caché masculine, classiqueg fume / allume féminine, classiqueh doré / éclairé masculine, classiquei lames / flammes féminine, classiquej curieux / yeux masculine, classiquek sombre / l'ombre féminine, classiquel mâts / amas masculine, classiquem poudre / foudre féminine, classiquen répondu / entendu masculine, classiqueo rebelle / chapelle féminine, classiquep armé / alarmé masculine, classiquea murailles / batailles féminine, classiqueb mains / chemins masculine, classiquec pardonne / colonne féminine, classiquee larmes / armes féminine, classiquef adieux / pieux masculine, classiqueg rive / arrive féminine, classiqueh suspendu / tendu masculine, classiquei docile / facile féminine, classiquej assauts / vaisseaux masculine, classiquek supplice / Ulysse féminine, classiquel pouvoir / devoir masculine, classiquea d'Homère / amère féminine, classiqueb couvent / vivant masculine, classiquec profanées / années féminine, classiqued marqué / évoqué masculine, classiquee oracle / miracle féminine, classiquef humains / mains masculine, classiqueg d'ivoire / noire féminine, classiqueh sauvés / élevés masculine, classiquei s'efface / face féminine, classiquej vent / mouvant masculine, classiquek campagnes / montagnes féminine, classiquel fronts / d'affronts masculine, classiquem nuage / orage féminine, classiquen puissant / sang masculine, classiqueo reine / Irène féminine, non classiquep droits / Croix masculine, classiqueq îles / tranquilles féminine, classiquer bazar / César masculine, classiques héroïque / asiatique féminine, classiquet souffert / fer masculine, classiqueu tête / prête féminine, non classiquev empoisonné / couronné masculine, classiquew massacrées / déshonorées féminine, classiquex profané / fané masculine, classiquey sainte / l'enceinte féminine, classiquez endurcis / assis masculine, classiquea serviles / villes féminine, classiqueb temps / sultans masculine, classiquec passagères / étrangères féminine, classiqued trempés / campés masculine, classiquee alarmées / armées féminine, classiquef tyrans / rangs masculine, classiqueg étoiles / voiles féminine, classiquea vainqueurs / cœurs masculine, classiqueb antique / asiatique féminine, classiquec répondit / dit masculine, classiqued orage / nuage féminine, classiquee éclairs / airs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
196 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Héléna, Paris, PÉLICIER, Libraire, 1932· numérisation poesies.net· Sources