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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Héléna, 1826

Chant second

LE NAVIRE

Alfred de Vigny· strophes variées, alexandrins surtout, 453 vers

O terre de Cécrops ! terre où règnent un souffle divin et
des génies amis des hommes !(Les Martyrs, CHATEAUBRIAND).

Au cœur privé d'amour,‖ c'est bien peu que la gloire.Si de quelque bonheur‖ rayonne la victoire,Soit pour les grands guerriers,‖ soit à ceux dont la voixÉclaire les mortels‖ ou leur dicte des lois,N'est-ce point qu'en secret,‖ chaque pas de leur vieRetentit dans une âme‖ invisible et ravieComme au sein d'un écho‖ qui des sons éclatantsS'empare en sa retraite‖ et les redit longtemps ?Ainsi des chevaliers‖ la race simple et braveAu servage d'amour‖ rangeait sa gloire esclave ;Ainsi de la beauté‖ les secrètes faveursÉlevèrent aux Cieux‖ les poètes rêveurs ;Ainsi souvent, dit-on,‖ le bonheur d'un empireAux peuples, par les rois,‖ descendit d'un sourire.

Il s'est trouvé parfois,‖ comme pour faire voirQue du bonheur en nous‖ est encor le pouvoir,Deux âmes, s'élevant‖ sur les plaines du monde,Toujours l'une pour l'autre‖ existence féconde,Puissantes à sentir‖ avec un feu pareil,Double et brûlant rayon‖ né d'un même soleil,Vivant comme un seul être,‖ intime et pur mélange,Semblables dans leur vol‖ aux deux ailes d'un ange,Ou telles que des nuits‖ les jumeaux radieuxD'un fraternel éclat‖ illuminent les cieux.Si l'homme a séparé‖ leur ardeur mutuelle,C'est alors que l'on voit‖ et rapide et fidèleChacune, de la foule‖ écartant l'épaisseur,Traverser l'Univers‖ et voler à sa sœur.

Belle Scio, la nuit‖ cache ta blanche ville,De tout corsaire Grec‖ mystérieux asile ;Mais il faut se hâter,‖ de peur que le matinNe montre tes apprêts‖ au Musulman lointain.Tandis qu'au saint discours‖ de leur vieux Patriarche,Comme Israël jadis‖ à l'approche de l'Arche,Ainsi qu'un homme seul‖ ce peuple se levait,Solitaire au rivage‖ un des Grecs se trouvait,Triste, et cherchant au loin‖ sur cette mer connue,Si d'Athène à ces bords‖ quelque voile est venueParmi tous ces vaisseaux‖ qui d'un furtif abordDu flot bleu de la rade‖ avaient touché le bord.Chaque nef y trouvait‖ ses compagnes fidèles :C'est ainsi qu'en hiver,‖ les noires hirondellesAu bord d'un lac choisi‖ par le léger conseil,Prêtes à s'élancer‖ pour suivre leur soleil,Et saluant de loin‖ la rive hospitalière,Préparent à grands cris‖ leur aile aventurière.Mais rien ne paraît plus,‖ que la lune qui dortSur des flots mélangés‖ et de saphir et d'or :Il n'y voit s'élever‖ que les montagnes sombres,Les colonnes de marbre‖ et les lointaines ombresDes îles du couchant,‖ dont l'aspect sérieuxS'oppose au doux sourire‖ et des eaux et des cieux.« O faites-moi mourir‖ ou donnez-moi des ailes !« Criait-il, aux dangers‖ nous serons infidèles ;« Le sang versé peut-être‖ accuse ce retard.« L'ancre de nos vaisseaux‖ se lèvera trop tard. »Ainsi disait sa voix ;‖ mais une voix sacréeAjoutait dans son cœur :‖ « Attends, vierge adorée,« Héléna, mon espoir,‖ avant que le soleil« Des portiques d'Athène‖ ait doré le réveil,« Avant qu'au Minaret,‖ des profanes prières,« L'Iman ait par trois fois‖ annoncé les dernières,« Ma main qui sur ta main‖ ressaisira ses droits« Sur le seuil de ta porte‖ aura planté la Croix.« Suspends de tes beaux yeux‖ les larmes répandues« Et tes dévotes nuits‖ à prier assidues :« C'est à moi de veiller‖ sur tes jours précieux,« De conquérir ta main‖ et la faveur des Cieux.« Bientôt lorsque la paix‖ couronnant notre épée« Rajeunira les champs‖ de la Grèce usurpée,« Quand nos bras affranchis‖ sauront tous appuyer« La sainteté des mœurs‖ et l'honneur du foyer,« Alors on nous verra‖ tous deux, ma fiancée.« Traverser lentement‖ une foule empressée,« Devant nous les danseurs‖ et le flambeau sacré ;« Puis du voile de feu‖ son front sera paré,« Et les Grecs s'écrieront :‖ « Voyez, c'est la plus belle,« C'est la belle Héléna‖ qui, pieuse et fidèle,« Pour sa patrie et Dieu,‖ sacrifiant son cœur,« Devait périr, ou vivre‖ avec Mora vainqueur !« Et le voici : c'est lui‖ dont la main vengeresse« Brisa le premier nœud‖ des chaînes de la Grèce,« Et pliant sous sa loi‖ les corsaires domptés,« Apprit à leurs vaisseaux‖ des flots inusités. »Ainsi loin de la foule‖ émue et turbulente,Auprès de cette mer‖ à la vague indolente,Rêvait le jeune Grec,‖ et son front inclinéDe cheveux blonds flottans‖ pâlissait couronné.Tel, loin des pins noircis‖ qu'ébranle un sombre orage,Sur une onde voisine‖ où tremble son image,Un saule retiré‖ courbant ses longs rameaux,Pleure et du fleuve ami‖ trouble les belles eaux.

Mais le cri du départ‖ succède à la prière ;D'innombrables flambeaux‖ que voile la poussière,Retournent aux vaisseaux ;‖ il y marche à grands pas ;Changeant sa rêverie‖ en l'espoir des combats,Tandis que l'ancre lourde‖ en criant se retire,Sur le pont balancé‖ du plus léger navire,Il s'élance joyeux‖ comme le cerf des bois,Qui de sa blanche biche‖ entend bramer la voix,Et prompt au cri plaintif‖ de sa timide amanteSaute d'un large bond‖ la cascade écumante.La voile est déployée‖ à recevoir le vent,Et les regards d'adieu‖ vers le mont s'élevant,Ont vu près d'un feu blanc‖ dont l'île se décore,Le vieux moine, et sa Croix‖ qui les bénit encore.

On partait, on voguait,‖ lorsqu'un timide esquif,Comme aux bras de sa mère‖ accourt l'enfant craintif,Au milieu de la flotte‖ en silence se glisse.— « Êtes-vous Grecs ? Venez,‖ que l'Ottoman périsse ! »— « On se bat dans Athène.‖ Une femme est ici« Qui vous demande asile,‖ et pleure. La voici. »On voit deux matelots‖ puis une jeune fille ;Ils montent sur le bord,‖ une lumière y brille,Un cri part : « Héléna !‖ » Mais les yeux d'un amantPouvaient seuls le savoir ;‖ pâle d'étonnementLui-même a reculé,‖ croyant voir lui sourireLe fantôme égaré‖ d'une jeune martyre.Il semblait que la mort‖ eût déjà disposéDe ce teint de seize ans‖ par des pleurs arrosé ;Sa bouche était bleuâtre,‖ entr'ouverte et tremblante ;Son sein, sous une robe‖ en désordre et sanglante,Se gonflait de soupirs‖ et battait agitéComme un flot blanc des mers‖ par le vent tourmenté.Un voile déchiré‖ tombant des tresses blondesQu'entraînait à ses pieds‖ l'humide poids des ondes,Ne savait pas cacher‖ dans ses mobiles plisLe sang qui rougissait‖ ses épaules de lis.Serrant un crucifix‖ dans ses mains réunies,Comme un dernier trésor‖ pour les vierges bannies,Sur ses traits n'était pas‖ la crainte ou l'amitié ;Elle n'implorait point‖ une indigne pitié,Mais, fière, elle semblait‖ chercher dans sa penséeCe qui vengerait mieux‖ une femme offensée,Et demander au Dieu‖ d'amour et de douleurDes forces pour lutter‖ contre elle et le malheur.Le jeune Grec disait :‖ « Parlez, ma bien-aimée,« Votre voix à ma voix‖ est-elle inanimée ?« Vous repoussez ce bras,‖ ce cœur où pour toujours« Se doivent confier‖ et s'appuyer vos jours ?« Vous le voulez ? eh bien !‖ je le veux, que ma bouche« S'éloigne de vos mains,‖ et jamais ne les touche ;« Non, ne m'approchez pas,‖ s'il le faut ; mais du moins,« Héléna, parlez-moi,‖ nous sommes sans témoins ;« Voyez, tous les soldats‖ ont connu ma pensée,« Ils n'ont fait que vous voir,‖ la poupe est délaissée.« Ce voyage et la nuit‖ auront un même cours,« Usons d'un temps sacré‖ propice à nos discours,« C'est le dernier peut-être.‖ O ! dites, mon amie ?« Pourquoi pas dans Athène‖ à cette heure endormie ?« Et pourquoi dans ces lieux ?‖ et comment ? et pourquoi« Ce désordre et vos yeux‖ qui s'éloignent de moi ? »

Ainsi disait Mora ;‖ mais la jeune exiléeA des propos d'amour‖ n'était point rappelée ;Même de chaque mot‖ semblait naître un chagrin ;Car, appuyant alors‖ sa tête dans sa main,Elle pleura long-temps.‖ On l'entendait dans l'ombreComme on entend, le soir,‖ dans le fond d'un bois sombreMurmurer une source‖ en un lit inconnu.Cherchant quelque discours‖ de son cœur bien venu,Son ami, qui croyait‖ dissiper sa tristesse,Regarda vers la mer,‖ et parla de la Grèce,Lorsque tombe la feuille‖ et s'abrège le jour,Et qu'un jeune homme éteint‖ se meurt, et meurt d'amour,Il ne goûte plus rien‖ des choses de la terre :Son œil découragé,‖ que la faiblesse altère,Se tourne lentement‖ vers le Ciel déjà gris,Et sur la feuille jaune‖ et les gazons flétris ;Il rit d'un rire amer‖ au deuil de la nature,Et sous chaque arbrisseau‖ place sa sépulture ;Sa mère alors toujours‖ sur le lit douloureuxCourbée, et s'efforçant‖ à des regards heureux,Lui dit sa santé belle,‖ et vante l'espéranceQui n'est pas dans son cœur,‖ lui dit les jeux d'enfance,Et la gloire, et l'étude,‖ et les fleurs du beau temps,Et ce soleil ami‖ qui revient au printemps.

Les navires penchés‖ volaient sur l'eau doréeComme de cygnes blancs‖ une troupe égaréeQui cherche l'air natal‖ et le lac paternel.Le spectacle des mers‖ est grand et solennel ;Ce mobile désert,‖ bruyant et monotone,Attriste la pensée‖ encor plus qu'il n'étonne ;Et l'homme, entre le Ciel‖ et les ondes jeté,Se plaint d'être si peu‖ devant l'immensité.Ce fut surtout alors‖ que cette mer antiqueAux Grecs silencieux‖ apparut magnifique.La nuit, cachant les bords,‖ ne montrait à leurs yeuxQue les tombeaux épars‖ et les temples des dieux,Qui brillant tour à tour‖ au sein des îles sombres,Escortaient les vaisseaux,‖ comme de blanches ombres,En leur parlant toujours‖ et de la liberté,Et d'amour et de gloire,‖ et d'immortalité.Alors Mora, semblable‖ aux antiques RapsodesQui chantaient sur les flots‖ d'harmonieuses odes,Enflamma ses discours‖ de ce feu précieuxQue conservent aux Grecs‖ l'amour et leurs beaux cieux« O regarde, Héléna !‖ que ta tête affligée« Se soulève un moment‖ pour voir la mer Égée ;« O respirons cet air !‖ c'est l'air de nos aïeux,« L'air de la liberté‖ qui fait les demi-dieux ;« La rose et le laurier‖ qui l'embaument sans cesse,« De victoire et de paix‖ lui portent la promesse,« Et ces beaux champs captifs‖ qui nous sont destinés« Ont encor dans leur sein‖ des germes fortunés ;« Le soleil affranchi‖ va tous les faire éclore.« Vois ces îles : c'étaient‖ les corbeilles de Flore ;« Rien n'y fut sérieux,‖ pas même les malheurs ;« Les villes de ces bords‖ avaient des noms de fleurs ;« Et, comme le parfum‖ qui survit à la rose,« Autour des murs tombés‖ leur souvenir repose.« Là, sous ces oliviers‖ au feuillage tremblant,« Un autel de Vénus‖ lavait son marbre blanc ;« Vois cet astre si pur‖ dont la nuit se décore« Dans ce ciel amoureux,‖ c'est Cythérée encore ;« Par nos riants aïeux‖ ce ciel est enchanté,« Son plus beau feu reçut‖ le nom de la beauté,« La beauté leur déesse.‖ Âme de la nature,« Disaient-ils, l'univers‖ roule dans sa ceinture ;« Elle vient, le vent tombe‖ et la terre fleurit« La mer sous ses pieds blancs‖ s'apaise et lui sourit.« Mensonges gracieux,‖ religion charmante« Que rêve encor l'amant‖ auprès de son amante ! »

Quand un lis parfumé‖ qu'arrose l'IlissusDe son beau vêtement‖ courbe les blancs tissus,Sous l'injure des vents‖ et de la lourde pluie,S'il advient qu'un rayon‖ pour un moment l'essuie.Son front alors s'élève,‖ et, fier dans son réveil,Entr'ouvre un sein humide‖ et cherche son soleil ;Mais l'eau qui l'a flétri,‖ prolongeant son supplice,Tombe encor lentement‖ des bords de son calice.Héléna releva‖ son front et ses beaux yeux,Les égara long-temps‖ sur la mer et les cieux ;Ses pleurs avaient cessé,‖ mais non pas sa tristesse.D'un rire dédaigneux :‖ « C'est donc une autre Grèce,« Dit-elle, où vous voyez‖ des temples et des fleurs ?« Moi, je vois des tombeaux‖ brisés par des malheurs.« — Eh quoi ! derrière nous,‖ vois-tu pas, mon amie,« Telle qu'une Sirène‖ en ses flots endormie,« Lesbos au blanc rivage,‖ où l'on dit qu'autrefois« Les premiers chants humains‖ mesurèrent les voix ?« Une vague y jeta‖ comme un divin trophée« La tête harmonieuse‖ et la lyre d'Orphée ;« Avec le même flot,‖ la Mélodie alors« Aborda : tous les sons‖ connurent les accords ;« Philomèle en ces lieux‖ gémissait plus savante.« Fière de ses enfants,‖ cette île encor se vante« Des pleurs mélodieux‖ et des tristes concerts« Qu'à leur mort soupiraient‖ les Muses dans les airs. »Mais Héléna disait,‖ en secouant sa têteEt ses cheveux flottants :‖ « Votre bouche s'arrête ;« Vous craignez ma tristesse‖ et ne me dites pas« Sapho, son abandon,‖ sa lyre et son trépas.« Elle était comme moi,‖ jeune, faible, amoureuse ;« Je vais mourir aussi,‖ mais bien plus malheureuse !— « Tu ne peux pas mourir,‖ puisque je combattrai.— « Oui, vous serez vainqueur,‖ et pourtant je mourrai !« Que les vents sont tardifs !‖ Quel est donc ce rivage ?— « Héléna, détournons‖ un lugubre présage.« Bientôt nous abordons :‖ ne vois-tu pas déjà« La flottante Délos,‖ qu'Apollon protégea ?« Paros au marbre pur,‖ sous le ciseau docile ?« Scyros ou bel enfant‖ se travestit Achille ?« Vers le nord c'est Zéa‖ qui s'élève à nos yeux,« Vois l'Attique : à présent‖ reconnais-tu tes cieux ? »

Héléna se leva :‖ « Lune mélancolique,« Dit-elle, ô montre-moi‖ les rives de l'Attique !« Que tes chastes rayons‖ dorant ses bois anciens,« L'éclairent à mes yeux‖ sans m'éclairer aux siens !« O Grèce, je t'aimais‖ comme on aime sa mère !« Que ce vent conducteur‖ qui rase l'onde amère,« Emporte mon adieu‖ que tu n'entendras pas,« Jusqu'aux lauriers amis‖ de mes plus jeunes pas,« De mes pas curieux.‖ Lorsque seule, égarée,« Sous un pudique voile,‖ aux rives du Pirée« J'allais, de Thémistocle‖ invoquant le tombeau,« Rêver un jeune époux,‖ fidèle, illustre et beau,« Couple fier et joyeux,‖ de nos temples antiques« Nous aurions d'un pas libre‖ admiré les portiques ;« Mes destins bienheureux‖ ne seraient plus rêvés,« Et sur les murs deux noms‖ auraient été gravés ;« Mon sein aurait connu‖ les douceurs maternelles,« Et, comme sur l'oiseau‖ sa mère étend ses ailes,« J'eusse élevé les jours‖ d'un jeune Athénien,« Libre dès le berceau,‖ dès le berceau chrétien.« Mais d'où me vient encor‖ ce regret de la vie ?« Ma part dans ces trésors‖ m'est à jamais ravie :« Comment autour de moi‖ se viennent-ils offrir ?« Devrait-elle y penser,‖ celle qui va mourir ?« Hélas ! je suis semblable‖ à la jeune novice« Qui change en voile noir‖ et les fleurs, son délice,« Et les bijoux du monde,‖ et, prête à les quitter,« Les touche et les admire‖ avant de les jeter.« Des maux non mérités‖ je me suis étonnée,« Et je n'ai pas compris‖ d'abord ma destinée :« Car j'ai des ennemis,‖ je demande le sang,« Je pleure, et cependant‖ mon cœur est innocent,« Mon cœur est innocent,‖ et je suis criminelle. »Et puis sa voix s'éteint,‖ et sa lèvre décèleCe murmure sans bruit‖ par le vent emporté ;« Et j'unis l'infamie‖ avec la pureté ! »

D'abord le jeune Grec,‖ d'une oreille ravieÉcoutait ces accens‖ de bonheur et de vie.A genoux devant elle,‖ il admirait ses yeux,Humides, languissans‖ et tournés vers les Cieux ;Immobile, attentif,‖ il laissait fuir à peineDe sa bouche entr'ouverte‖ une brûlante haleine ;Il la voyait renaître :‖ oubliant de souffrir,Dans son heureuse extase‖ il eût voulu mourir.Mais lorsqu'il entendit‖ sa mobile penséeRedescendre à se plaindre,‖ il la dit insensée :Prenant ses blanches mains‖ qu'il arrosait de pleurs,Habile à détourner‖ le cours de ses douleurs,Il dit : « Hélas ! ton âme‖ est comme la colombe« Qui monte vers le Ciel,‖ puis gémit et retombe.« Que n'as-tu poursuivi‖ tes discours gracieux ?« Je voyais l'avenir‖ passer devant mes yeux.« Chasse le repentir,‖ l'inquiétude amère,« L'époux fait pardonner‖ d'avoir quitté la mère,« Qu'as-tu fais, dis-le-moi,‖ de la noble fierté« Qui soulevait ton cœur‖ au nom de liberté ?« Tu t'endors aux chagrins‖ de quelque vain scrupule,« Quand mon vaisseau t'emporte‖ à la terre d'Hercule ! »

Des longs pleurs d'Héléna‖ par torrents échappés,Il sentit ses cheveux‖ longtemps encor trempés ;Mais honteuse, bientôt‖ elle éleva la tête,Et l'on revit briller‖ sur sa bouche muette,Au travers de ses pleurs,‖ un sourire vermeil,Comme à travers la pluie‖ un rayon de soleil.Son regard s'allumait‖ comme une double étoile :Sa main rapide enlève‖ et jette aux flots son voile ;Elle tremble et rougit :‖ va-t-elle raconterLes secrets de son cœur‖ qu'elle ne peut dompter ?« J'avais baissé les yeux‖ en implorant le glaive ;« J'ai trouvé le vengeur,‖ ma tête se relève,« Dit-elle : ô donnez-moi‖ ce luth ionien,« Nul amour pour les chants‖ ne fut égal au mien.« Se mesurant en chœur,‖ que vos voix cadencées« Suivent le mouvement‖ des poupes balancées.« O jeunes Grecs ! chantons ;‖ que la nuit et ces bords« Retentissent émus‖ de nos derniers accords :« Les accords précédaient‖ les combats de nos pères ;« Et nous, n'avons-nous pas‖ nos trois Muses sévères,« La Douleur et la Mort‖ toujours devant nos yeux,« Et la Vengeance aussi,‖ la volupté des Dieux ? »

Le chœur des grecs

O jeune fiancée !‖ ô belle fugitive !Les guerriers vont répondre‖ à la Vierge plaintive ;Le dur marin sourit‖ à la faible beauté,Et son bras est vainqueur‖ quand sa voix a chanté.

Héléna

Regardez, c'est la Grèce ;‖ ô regardez ! c'est elle !Salut, reine des Arts !‖ Salut, Grèce immortelle !Le monde est amoureux‖ de ta pourpre en lambeaux,Et l'or des nations‖ s'arrache tes tombeaux.

O fille du Soleil !‖ la Force et le GénieOnt couronné ton front‖ de gloire et d'harmonie.Les générations‖ avec ton souvenirGrandissent ; ton passé‖ règle leur avenir.

Les peuples froids du Nord,‖ souvent pleins de ta gloire,De leur propres aïeux‖ ont perdu la mémoire ;Et quand, las d'un triomphe,‖ il dort dans son repos,Le cœur des Francs palpite‖ au nom de tes héros.

O terre de Pallas !‖ contrée au doux langage !Ton front ouvert sept fois‖ sept fois fit naître un sage.Leur génie en grands mots‖ dans les temps s'est inscrit ;Et Socrate mourant‖ devina Jésus-Christ.

Le chœur

O vous, de qui la voile‖ est proche de nos voiles,Vaisseaux Helléniens,‖ oubliez les étoiles !Approchez, écoutez‖ la Vierge aux sons touchans :La Grèce, notre mère,‖ est belle dans ses chants.

Héléna

O fils des héros d'Homère !Des temps vous êtes exclus ;Telle n'est plus votre mère,Et vos pères ne sont plus.Chez nous l'Asie indolenteS'endort superbe et sanglante,Et tranquilles sous ses yeux,Les esclaves de l'esclaveRegardent la mer qui laveL'urne vide des aïeux.

Le chœur

Mais la nuit aura vu‖ ces eaux moins malheureusesLaver avec amour‖ nos poupes généreuses ;Et ces tombes sans morts,‖ veuves de nos parents,Regorgeront demain‖ des os des nos tyrans.

Héléna

Non, des Ajax et des AchillesVous n'avez gardé que le nom :Vos vaisseaux se cachent aux îlesQue cachaient ceux d'AgamemnonMahomet règne dans nos villes,Se baigne dans les Thermopyles,Chaudes encor d'un sang pieux ;Son croissant dans l'air se balance...Diomède a brisé sa lance :On n'ose plus frapper les dieux.

Le chœur

L’aube de sang viendra, vous verrez qui nous sommes ;Vos chants n'oseront plus‖ redemander des hommes.Compagnon mutilé‖ de la mort de RigaEt pirate sans fers,‖ fugitif de Parga,Le marin, rude enfant de l'île,Loin de ses bords chéris‖ flotte sans l'oublier ;Il sait combattre comme Achille,Et son bras est sans bouclier.

Héléna

O nous pourrions déjà‖ les entendre crier !Ces filles, ces enfans,‖ innocentes victimes ;Vos ennemis rians‖ les foulent sous leurs pas,Et leur dernier soupir‖ s'étonne de ces crimesQue leur âge ne savait pas.

Vous avez évité‖ ces horribles trépas,Vous, sœurs de mon destin,‖ plus heureuses compagnesVotre pudeur tremblante‖ a fui dans les montagnes ;Appelant de leurs mains‖ et plaignant Héléna,Leur troupe poursuivie‖ arrive à Colona ;Puis sur le cap vengeur,‖ l'une à l'autre enlacéeChanta d'une voix ferme,‖ exempte de sanglots,Et leur hymne de mort,‖ sur le mont commencée,S'éteignit dans les flots.

Le chœur

O tardive vengeance !‖ ô vengeance sacrée !Par trois cents ans captifs‖ sans espoir implorée,As-tu rempli ta coupe‖ avec ces flots de sang ?Quand la verseras-tu sur eux ?

Héléna

Elle descend.Voyez-vous sur les monts‖ ces feux patriotiquesS'agiter aux sommets‖ de leurs croupes antiques ?Et Colone, et l'Hymète,‖ et le Poecile altier,Que l'olivier brûlant‖ éclaire tout entier ?Comme aux fils de Léda‖ la flamme est sur leur tête ;Les Grecs les ont parés‖ pour quelque grande fête ;C'est celle de la Grèce‖ et de la liberté ;Le signal de nos feux‖ à leurs yeux est porté.

Quittez vos trônes d'or,‖ Nations de la terre,Entourez-vous‖ et dépouillez le deuil ;Votre sœur soulève la pierreQui la couvrait dans son cercueil.A la fois pâle, faible et fière,Ses deux mains implorent vos mains ;Ses yeux, que du sépulcre‖ aveugle la poussière,Vers ses anciens lauriers‖ demandent leurs chemins ;La victoire la rendra belle ;Tendez-lui de vos bras‖ les secours belliqueux,Les Dieux combattaient avec elle ;Êtes-vous donc plus grandes qu'eux ?Du moins contre la Grèce,‖ ô n'ayez point de haine !Encouragez-la dans l'arène ;Par des cris fraternels‖ secondez ses efforts ;Et, comme autrefois Rome‖ en leur sanglante lutte,De ses gladiateurs‖ jugeait de loin la chute,Que vos oisives mains‖ applaudissent nos morts.

Elle disait. Ses bras,‖ sa tête prophétiqueSe penchaient sur les eaux‖ et tendaient vers l'Attique.En foule rassemblés,‖ remplis d'étonnement,Quand pâle, enveloppée‖ en son blanc vêtement,Elle s'élevait seule‖ au sein de l'ombre noire,Les Grecs se rappelaient‖ ces images d'ivoireQu'aux poupes des vaisseaux‖ consacraient leurs aïeux,Pour les mieux assurer‖ de la faveur des Dieux.

FIN DU CHANT SECOND

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
201[aa] 7[abab] 3[abba] 1[ababb] 1[abbaa]
Mètre
Alexandrins surtout (419 de 12, 22 de 8, 10 de 7, 1 de 6, 1 de 10)· profil 7, 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a gloire / victoire féminine, classiqueb voix / lois masculine, classiquec vie / ravie féminine, classiqued éclatants / longtemps masculine, classiquee brave / esclave féminine, classiquef faveurs / rêveurs masculine, classiqueg empire / sourire féminine, classiquea voir / pouvoir masculine, classiqueb monde / féconde féminine, classiquec pareil / soleil masculine, classiqued mélange / ange féminine, classiquee radieux / cieux masculine, classiquef mutuelle / fidèle féminine, classiqueg l'épaisseur / sœur masculine, classiquea ville / asile féminine, classiqueb matin / lointain masculine, classiquec Patriarche / l'Arche féminine, classiqued levait / trouvait masculine, classiquee connue / venue féminine, classiquef abord / bord masculine, classiqueg fidèles / hirondelles féminine, classiqueh conseil / soleil masculine, classiquei hospitalière / aventurière féminine, classiquej dort / d'or masculine, non classiquek sombres / ombres féminine, classiquel sérieux / cieux masculine, classiquem ailes / infidèles féminine, classiquen retard / tard masculine, classiqueo sacrée / adorée féminine, classiquep soleil / réveil masculine, classiqueq prières / dernières féminine, classiquer droits / Croix masculine, classiques répandues / assidues féminine, classiquet précieux / Cieux masculine, classiqueu épée / usurpée féminine, classiquev appuyer / foyer masculine, classiquew fiancée / empressée féminine, classiquex sacré / paré masculine, classiquey belle / fidèle féminine, classiquez cœur / vainqueur masculine, classiquea vengeresse / Grèce féminine, classiqueb domptés / inusités masculine, classiquec turbulente / indolente féminine, classiqued incliné / couronné masculine, classiquee orage / image féminine, classiquef rameaux / eaux masculine, classiquea prière / poussière féminine, classiqueb pas / combats masculine, classiquec retire / navire féminine, classiqued bois / voix masculine, classiquee amante / écumante féminine, classiquef vent / s'élevant masculine, classiqueg décore / encore féminine, classiquea esquif / craintif masculine, classiqueb glisse / périsse féminine, classiquec ici / voici masculine, classiqued fille / brille féminine, classiquee amant / d'étonnement masculine, classiquef sourire / martyre féminine, classiqueg disposé / arrosé masculine, classiqueh tremblante / sanglante féminine, classiquei agité / tourmenté masculine, classiquej blondes / ondes féminine, classiquek plis / lis masculine, classiquel réunies / bannies féminine, classiquem l'amitié / pitié masculine, classiquen pensée / offensée féminine, classiqueo douleur / malheur masculine, classiquep bien-aimée / inanimée féminine, classiqueq toujours / jours masculine, classiquer bouche / touche féminine, classiques moins / témoins masculine, classiquet pensée / délaissée féminine, classiqueu cours / discours masculine, classiquev amie / endormie féminine, classiquew pourquoi / moi masculine, classiquea exilée / rappelée féminine, classiqueb chagrin / main masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiqued inconnu / venu masculine, classiquee tristesse / Grèce féminine, classiquef jour / d'amour masculine, classiqueg terre / altère féminine, classiqueh gris / flétris masculine, classiquei nature / sépulture féminine, classiquej douloureux / heureux masculine, classiquek l'espérance / d'enfance féminine, classiquel temps / printemps masculine, classiquea dorée / égarée féminine, classiqueb paternel / solennel masculine, classiquec monotone / n'étonne féminine, classiqued jeté / l'immensité masculine, classiquee antique / magnifique féminine, classiquef yeux / dieux masculine, classiqueh liberté / d'immortalité masculine, classiquei Rapsodes / odes féminine, classiquej précieux / cieux masculine, classiquek affligée / Égée féminine, classiquel aïeux / demi-dieux masculine, classiquem cesse / promesse féminine, classiquen destinés / fortunés masculine, classiqueo éclore / Flore féminine, classiquep malheurs / fleurs masculine, classiqueq rose / repose féminine, classiquer tremblant / blanc masculine, classiquet enchanté / beauté masculine, classiqueu nature / ceinture féminine, classiquev fleurit / sourit masculine, classiquew charmante / amante féminine, classiquea l'Ilissus / tissus masculine, classiqueb pluie / l'essuie féminine, classiquec réveil / soleil masculine, classiqued supplice / calice féminine, classiquee yeux / cieux masculine, classiqueg fleurs / malheurs masculine, classiquei qu'autrefois / voix masculine, classiquej trophée / d'Orphée féminine, classiquek alors / accords masculine, classiquel savante / vante féminine, classiquem concerts / airs masculine, classiquen tête / s'arrête féminine, classiqueo pas / trépas masculine, classiquep amoureuse / malheureuse féminine, classiqueq combattrai / mourrai masculine, classiquer rivage / présage féminine, classiques déjà / protégea masculine, classiquet docile / Achille féminine, classiquea mélancolique / l'Attique féminine, classiqueb anciens / siens masculine, classiquec mère / amère féminine, classiqued pas masculine, classiquee égarée / Pirée féminine, classiquef tombeau / beau masculine, classiqueg antiques / portiques féminine, classiqueh rêvés / gravés masculine, classiquei maternelles / ailes féminine, classiquej Athénien / chrétien masculine, classiquel offrir / mourir masculine, classiquem novice / délice féminine, classiquen quitter / jeter masculine, classiqueo étonnée / destinée féminine, classiquep sang / innocent masculine, non classiqueq criminelle / décèle féminine, classiquer emporté / pureté masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb yeux / Cieux masculine, classiquec peine / haleine féminine, classiqued souffrir / mourir masculine, classiquee pensée / insensée féminine, classiquef pleurs / douleurs masculine, classiqueg colombe / retombe féminine, classiqueh gracieux / yeux masculine, classiquei amère / mère féminine, classiquej fierté / liberté masculine, classiquek scrupule / d'Hercule féminine, classiquea échappés / trempés masculine, classiqueb tête / muette féminine, classiquec vermeil / soleil masculine, classiqued étoile / voile féminine, classiquee raconter / dompter masculine, classiquef glaive / relève féminine, classiqueg ionien / mien masculine, classiqueh cadencées / balancées féminine, classiquei bords / accords masculine, classiquej pères / sévères féminine, classiquek yeux / Dieux masculine, classiquea fugitive / plaintive féminine, classiqueb beauté / chanté masculine, classiquea elle / immortelle féminine, classiqueb lambeaux / tombeaux masculine, classiquea Génie / d'harmonie féminine, classiqueb souvenir / avenir masculine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb repos / héros masculine, classiquea langage / sage féminine, classiqueb inscrit / Jésus-Christ masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb touchans / chants masculine, classiquea d'Homère / mère féminine, classiqueb exclus / plus masculine, classiquec indolente / sanglante féminine, classiqued yeux / aïeux masculine, classiquee l'esclave / lave féminine, classiquea malheureuses / généreuses féminine, classiqueb parents / tyrans masculine, classiquea Achilles / îles féminine, classiqueb nom / d'Agamemnon masculine, classiquec villes / Thermopyles féminine, classiqued pieux / dieux masculine, classiquee balance / lance féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb Riga / Parga masculine, classiquec l'île / Achille féminine, classiqued l'oublier / bouclier / crier masculine, classiqueb victimes / crimes féminine, classiquea trépas / Héléna / Colona masculine, classiqueb compagnes / montagnes féminine, non classiquec enlacée / commencée féminine, classiqued sanglots / flots masculine, classiquea sacrée / implorée féminine, classiqueb sang / eux / descend masculine, classiqueb patriotiques / antiques féminine, classiquec altier / entier masculine, non classiqued tête / fête féminine, classiquee liberté / porté masculine, classiquea terre / pierre féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquec fière / poussière féminine, classiqued mains / chemins masculine, classiquee belle / elle féminine, classiquef belliqueux / qu'eux masculine, classiqueg haine / l'arène féminine, classiqueh efforts / morts masculine, classiquei lutte / chute féminine, classiquea prophétique / l'Attique féminine, classiqueb d'étonnement / vêtement masculine, classiquec noire / d'ivoire féminine, classiqued aïeux / Dieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

453 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Héléna, Paris, PÉLICIER, Libraire, 1932· numérisation poesies.net· Sources