Poèmes antiques et modernes, 1826· Livre moderne
Dolorida
Yo amo mas a tu amor que a tu vida.Proverbe espagnol. J’aime mieux ton amour que ta vie.
Est-ce la Volupté‖ qui, pour ses doux mystères,Furtive, a rallumé‖ ces lampes solitaires ?La gaze et le cristal‖ sont leur pâle prison.Aux souffles purs d'un soir‖ de l'ardente saisonS'ouvre sur le balcon‖ la moresque fenêtre ;Une aurore imprévue‖ à minuit semble naître,Quand la lune apparaît,‖ quand ses gerbes d'argentFont pâlir les lueurs‖ du feu rose et changeant ;Les deux clartés à l'œil‖ offrent partout leurs pièges ;Caressent mollement‖ le velours bleu des sièges,La soyeuse ottomane‖ où le livre est encor,La pendule mobile‖ entre deux vases d'or,La Madone d'argent,‖ sous deux roses cachée,Et sur un lit d'azur‖ une beauté couchée.
Oh ! jamais dans Madrid‖ un noble cavalierNe verra tant de grâce‖ à plus d'art s'allier ;Jamais pour plus d'attraits,‖ lorsque la nuit commence,N'a frémi la guitare‖ et langui la romance ;Jamais dans nulle église‖ on ne vit plus beaux yeuxDes grains du chapelet‖ se tourner vers les cieux ;Sur les mille degrés‖ du vaste amphithéâtreOn n'admira jamais‖ plus belles mains d'albâtreSous la mantille noire‖ et ses paillettes d'or,Applaudissant, de loin,‖ l'adroit toréador.
Mais, ô vous qu'en secret‖ nulle œillade attentiveDans ses rayons brillants‖ ne chercha pour captive,Jeune foule d'amants.‖ Espagnols à l'œil noir,Si sous la perle et l'or‖ vous l'adoriez le soir,Qui de vous ne voudrait‖ (dût la dague andalouseLe frapper au retour‖ de sa pointe jalouse)Prosterner ses baisers‖ sur ces pieds découverts,Ce col, ce sein d'albâtre,‖ à l'air nocturne ouverts,Et ces longs cheveux noirs‖ tombant sur son épaule,Comme tombe à ses pieds‖ le vêtement du saule ?
Dolorida n'a plus‖ que ce voile incertain,Le premier que revêt‖ le pudique matinEt le dernier rempart‖ que, dans sa nuit folâtre,L'amour ose enlever‖ d'une main idolâtre.Ses bras nus à sa tête‖ offrent un mol appui.Mais ses yeux sont ouverts,‖ et bien du temps a fuiDepuis que, sur l'émail,‖ dans ses douze demeures,Ils suivent ce compas‖ qui tourne avec les heures.Que fait-il donc, celui‖ que sa douleur attend ?Sans doute il n'aime pas,‖ celui qu'elle aime tant.A peine chaque jour‖ l'épouse délaisséeVoit un baiser distrait‖ sur sa lèvre empresséeTomber seul, sans l'amour ;‖ son amour cependantS'accroît par les dédains‖ et souffre plus ardent.
Près d'un constant époux,‖ peut-être, ô jeune femme !Quelque infidèle espoir‖ eût égaré ton âme ;Car l'amour d'une femme‖ est semblable à l'enfantQui, las de ses jouets,‖ les brise triomphant,Foule d'un pied volage‖ une rose immobile,Et suit l'insecte ailé‖ qui fuit sa main débile.
Pourquoi Dolorida,‖ seule en ce grand palaisOù l'on n'entend, ce soir,‖ ni le pied des valets,Ni, dans la galerie‖ et les corridors tristes,Les enfantines voix‖ des vives caméristes ?
Trois heures cependant‖ ont lentement sonné ;La voix du temps est triste‖ au cœur abandonné ;Ses coups y réveillaient‖ la douleur de l'absence,Et la lampe luttait ;‖ sa flamme sans puissanceDécroissait inégale,‖ et semblait un mourantQui sur la vie encor‖ jette un regard errant.A ses yeux fatigués‖ tout se montre plus sombre,Le crucifix penché‖ semble agiter son ombre ;Un grand froid la saisit ;‖ mais les fortes douleursIgnorent les sanglots,‖ les soupirs et les pleurs :Elle reste immobile,‖ et, sous un air paisible,Mord, d'une dent jalouse,‖ une main insensible.
Que le silence est long !‖ Mais on entend des pas !La porte s'ouvre, il entre :‖ elle ne tremble pas !Elle ne tremble pas,‖ à sa pâle figureQui de quelque malheur‖ semble traîner l'augure ;Elle voit sans effroi‖ son jeune époux, si beau,Marcher jusqu'à son lit‖ comme on marche au tombeau.Sous les plis du manteau‖ se courbe sa faiblesse ;Même sa longue épée‖ est un poids qui le blesse.Tombé sur ses genoux,‖ il parle à demi-voix :
« Je viens te dire adieu ;‖ je me meurs, tu le vois,Dolorida, je meurs !‖ une flamme inconnue,Errante, est dans mon sang‖ jusqu'au cœur parvenue,Mes pieds sont froids et lourds,‖ mon œil est obscurci ;Je suis tombé trois fois‖ en revenant ici.Mais je voulais te voir ;‖ mais, quand l'ardente fièvrePar des frissons brûlants‖ a fait trembler ma lèvre,J'ai dit : « Je vais mourir ;‖ que la fin de mes jours« Lui fasse au moins savoir‖ qu'absent j'aimais toujours. »Alors je suis parti,‖ ne demandant qu'une heureEt qu'un peu de soutien‖ pour trouver ta demeure.Je me sens plus vivant‖ à genoux devant toi.
― Pourquoi mourir ici,‖ quand vous viviez sans moi ?― Ô cœur inexorable !‖ oui, tu fus offensée !Mais écoute mon souffle,‖ et sens ma main glacée ;Viens toucher sur mon front‖ cette froide sueur ;Du trépas dans mes yeux‖ vois la terne lueur.Donne, oh ! donne une main ;‖ dis mon nom. Fais entendreQuelque mot consolant,‖ s'il ne peut être tendre.Des jours qui m'étaient dus‖ je n'ai pas la moitié ;Laisse en aller mon âme‖ en rêvant ta pitié !Hélas ! devant la mort‖ montre un peu d'indulgence !
― La mort n'est que la mort‖ et n'est pas la vengeance.
― Ô dieux ! si jeune encor !‖ tout son cœur endurci !Qu'il t'a fallu souffrir‖ pour devenir ainsi !Tout mon crime est empreint‖ au fond de ton langage,Faible amie, et ta force‖ horrible est mon ouvrage.Mais viens, écoute-moi,‖ viens, je mérite et veuxQue ton âme apaisée‖ entende mes aveux.Je jure, et tu le vois,‖ en expirant, ma boucheJure devant ce christ‖ qui domine ta couche,Et, si par leur faiblesse‖ ils n'étaient pas liés,Je lèverais mes bras‖ jusqu'au sang de ses pieds ;Je jure que jamais‖ mon amour égaréeN'oublia loin de toi‖ ton image adorée ;L'infidélité même‖ était pleine de toi,Je te voyais partout‖ entre ma faute et moi,Et sur un autre cœur‖ mon cœur rêvait tes charmes,Plus touchants par mon crime‖ et plus beaux par tes larmes.Séduit par ces plaisirs‖ qui durent peu de temps,Je fus bien criminel ;‖ mais, hélas ! j'ai vingt ans.
― T'a-t-elle vu pâlir‖ ce soir dans tes souffrances ?― J'ai vu son désespoir‖ passer tes espérances.Oui, sois heureuse, elle a‖ sa part dans nos douleurs ;Quand j'ai crié ton nom,‖ elle a versé des pleurs ;Car je ne sais quel mal‖ circule dans mes veines ;Mais je t'invoquais seule‖ avec des plaintes vaines.J'ai cru d'abord mourir‖ et n'avoir pas le tempsD'appeler ton pardon‖ sur mes derniers instants.Oh ! parle ; mon cœur fuit ;‖ quitte ce dur langage ;Qu'un regard… Mais quel est‖ ce blanchâtre breuvageQue tu bois à longs traits‖ et d'un air insensé ?
― Le reste du poison‖ qu'hier je t'ai versé. »
Écrit en 1823, dans les Pyrénées.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 66((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a mystères / solitaires féminine, classiqueb prison / saison masculine, classiquec fenêtre / naître féminine, classiqued d'argent / changeant masculine, classiquee pièges / sièges féminine, classiquef encor / d'or masculine, classiqueg cachée / couchée féminine, classiquea cavalier / s'allier masculine, classiqueb commence / romance féminine, classiquec yeux / cieux masculine, classiqued amphithéâtre / d'albâtre féminine, classiquee d'or / toréador masculine, classiquea attentive / captive féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquec andalouse / jalouse féminine, classiqued découverts / ouverts masculine, classiquee épaule / saule féminine, classiquea incertain / matin masculine, classiqueb folâtre / idolâtre féminine, classiquec appui / fui masculine, classiqued demeures / heures féminine, classiquee attend / tant masculine, classiquef délaissée / empressée féminine, classiqueg cependant / ardent masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb l'enfant / triomphant masculine, classiquec immobile / débile féminine, classiquea palais / valets masculine, classiqueb tristes / caméristes féminine, classiquea sonné / abandonné masculine, classiqueb l'absence / puissance féminine, classiquec mourant / errant masculine, classiqued sombre / ombre féminine, classiquee douleurs / pleurs masculine, classiquef paisible / insensible féminine, classiquea pas masculine, classiqueb figure / l'augure féminine, classiquec beau / tombeau masculine, classiqued faiblesse / blesse féminine, classiquee demi-voix / vois masculine, classiqueb inconnue / parvenue féminine, classiquec obscurci / ici masculine, classiqued fièvre / lèvre féminine, classiquee jours / toujours masculine, classiquef heure / demeure féminine, classiqueg toi / moi masculine, classiqueb offensée / glacée féminine, classiquec sueur / lueur masculine, classiqued entendre / tendre féminine, classiquee moitié / pitié masculine, classiquef d'indulgence / vengeance féminine, classiquea endurci / ainsi masculine, classiqueb langage / ouvrage féminine, classiquec veux / aveux masculine, classiqued bouche / couche féminine, classiquee liés / pieds masculine, classiquef égarée / adorée féminine, classiqueh charmes / larmes féminine, classiquei temps / ans masculine, classiquea souffrances / espérances féminine, classiquec veines / vaines féminine, classiqued temps / instants masculine, classiquee langage / breuvage féminine, classiquef insensé / versé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources