Poèmes antiques et modernes, 1826· Livre moderne
Le Malheur
Suivi du Suicide impie,A travers les piles cités,Le Malheur rôde, il nous épie,Près de nos seuils épouvantés.Alors il demande sa proie ;La jeunesse, au sein de la joie,L'entend, soupire et se flétrit ;Comme au temps où la feuille tombe,Le vieillard descend dans la tombe,Privé du feu qui le nourrit.
Où fuir ? Sur le seuil de ma porteLe Malheur, un jour, s'est assis ;Et, depuis ce jour, je l'emporteA travers mes jours obscurcis.Au soleil, et dans les ténèbres,En tous lieux ses ailes funèbresMe couvrent comme un noir manteauDe mes douleurs ses bras avidesM'enlacent ; et ses mains lividesSur mon cœur tiennent le couteau.
J'ai jeté ma vie aux délices,Je souris à la volupté ;Et les insensés, mes complices ;Admirent ma félicité.Moi-même, crédule à ma joie,J'enivre mon cœur, je me noieAux torrents d'un riant orgueil ;Mais le Malheur devant ma faceA passé : le rire s'efface,Et mon front a repris son deuil.
En vain je redemande aux fêtesLeurs premiers éblouissements,De mon cœur les molles défaitesEt les vagues enchantements :Le spectre se mêle à la danse ;Retombant avec la cadence,Il tâche le sol de ses pleurs,Et, de mes yeux trompant l'attente,Passe sa tête dégoûtanteParmi les fronts ornés de fleurs.
Il me parle dans le silence,Et mes nuits entendent sa voix ;Dans les arbres il se balanceQuand je cherche la paix des bois,Près de mon oreille il soupire ;On dirait qu'un mortel expire :Mon cœur se serre épouvanté.Vers les astres mon œil se lève,Mais il y voit pendre le glaiveDe l'antique fatalité.
Sur mes mains ma tête penchéeCroit trouver l'innocent sommeil.Mais, hélas ! elle m'est cachée,Sa fleur au calice vermeil.Pour toujours elle m'est ravie,La douce absence de la vie ;Ce bain qui rafraîchit les jours,Cette mort de l'âme affligée,Chaque nuit à tous partagée,Le sommeil m'a fui pour toujours.
Ah ! puisqu'une éternelle veilleBrûle mes yeux toujours ouverts,Viens, ô Gloire ! ai-je dit ; réveilleMa sombre vie au bruit des vers.Fais qu'au moins mon pied périssableLaisse une empreinte sur le sable. »La Gloire a dit : « Fils de douleur,Où veux-tu que je te conduise ?Tremble ; si je t'immortalise,J'immortalise le Malheur. »
Malheur ! oh ! quel jour favorableDe ta rage sera vainqueur ?Quelle main forte et secourablePourra t'arracher de mon cœur,Et dans cette fournaise ardente,Pour moi noblement imprudente,N'hésitant pas à se plonger,Osera chercher dans la flamme,Avec force y saisir mon âme,Et l'emporter loin du danger ?
Écrit en 1820.
Versification
- Forme
- 8 dizains (dizains)
- Rimes
- 8(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 8 dizains
- Mots à la rime
- a impie / épie féminine, classiqueb cités / épouvantés masculine, classiquec proie / joie féminine, classiqued flétrit / nourrit masculine, classiquee tombe féminine, classiquea porte / l'emporte féminine, classiqueb assis / obscurcis masculine, classiquec ténèbres / funèbres féminine, classiqued manteau / couteau masculine, classiquee avides / livides féminine, classiquea délices / complices féminine, classiqueb volupté / félicité masculine, classiquec joie / noie féminine, classiqued orgueil / deuil masculine, classiquee face / s'efface féminine, classiquea fêtes / défaites féminine, classiqueb éblouissements / enchantements masculine, classiquec danse / cadence féminine, classiqued pleurs / fleurs masculine, classiquee l'attente / dégoûtante féminine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec soupire / expire féminine, classiqued épouvanté / fatalité masculine, classiquee lève / glaive féminine, classiquea penchée / cachée féminine, classiqueb sommeil / vermeil masculine, classiquec ravie / vie féminine, classiqued jours / toujours masculine, classiquee affligée / partagée féminine, classiquea veille / réveille féminine, classiqueb ouverts / vers masculine, classiquec périssable / sable féminine, classiqued douleur / Malheur masculine, classiquee conduise / t'immortalise féminine, classiquea favorable / secourable féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquec ardente / imprudente féminine, classiqued plonger / danger masculine, classiquee flamme / âme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources