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un seul est le mot juste.

Poèmes antiques et modernes, 1826· Livre antique· Antiquité biblique

La Fille de Jephté

Alfred de Vigny· Poème· quatrains, alexandrins, 78 vers

" Et de là vient la coutume qui
s’est toujours observée depuis
en Israël,
" Que toutes les filles d’Israël
s’assemblent une fois l’année,
pour pleurer la fille de Jephté
de Galaad pendant quatre jours. "Juges, chap. XI, V. 39 et 40.

Voilà ce qu'ont chanté‖ les filles d'Israël,Et leurs pleurs ont coulé‖ sur l'herbe du Carmel :

― Jephté de Galaad‖ a ravagé trois villes ;Abel ! la flamme a lui‖ sur tes vignes fertiles !Aroër sous la cendre‖ éteignit ses chansons,Et Mennith s'est assise‖ en pleurant ses moissons !

Tous les guerriers d'Ammon‖ sont détruits, et leur terreDu Seigneur notre Dieu‖ reste la tributaire.Israël est vainqueur,‖ et par ses cris perçantsReconnaît du Très-Haut‖ les secours tout-puissants.

À l'hymne universel‖ que le désert répèteSe mêle en longs éclats‖ le son de la trompette,Et l'armée, en marchant‖ vers les tours de Maspha,Leur raconte de loin‖ que Jephté triompha.

Le peuple tout entier‖ tressaille de la fête.― Mais le sombre vainqueur‖ marche en baissant la tête ;Sourd à ce bruit de gloire,‖ et seul, silencieux,Tout à coup il s'arrête,‖ il a fermé ses yeux.

Il a fermé ses yeux,‖ car, au loin, de la ville,Les vierges, en chantant,‖ d'un pas lent et tranquille,Venaient ; il entrevoit‖ le chœur religieux ;C'est pourquoi, plein de crainte,‖ il a fermé ses yeux.

Il entend le concert‖ qui s'approche et l'honore :La harpe harmonieuse‖ et le tambour sonore,Et la lyre aux dix voix,‖ et le kinnor, léger,Et les sons argentins‖ du nebel étranger,

Puis, de plus près, les chants,‖ leurs paroles pieuses,Et les pas mesurés‖ en des danses joyeuses,Et, par des bruits flatteurs,‖ les mains frappant les mains,Et de rameaux fleuris‖ parfumant les chemins.

Ses genoux ont tremblé‖ sous le poids de ses armes ;Sa paupière s'entr'ouvre‖ à ses premières larmes :C'est que, parmi les voix,‖ le père a reconnuLa voix la plus aimée‖ à ce chant ingénu :

« Ô vierges d'Israël !‖ ma couronne s'apprêteLa première à parer‖ les cheveux de sa tête ;C'est mon père, et jamais‖ un autre enfant que moiN'augmenta la famille‖ heureuse sous sa loi. »

Et ses bras à Jephté‖ donnés avec tendresse,Suspendant à son col‖ leur pieuse caresse :« Mon père, embrassez-moi !‖ D'où naissent vos retards ?Je ne vois que vos pleurs‖ et non pas vos regards.

Je n'ai point oublié‖ l'encens du sacrifice :J'offrais pour vous hier‖ la naissante génisse.Qui peut vous affliger ?‖ Le Seigneur n'a-t-il pasRenversé les cités‖ au seul bruit de vos pas ? »

― « C'est vous, hélas ! c'est vous,‖ ma fille bien-aimée ? »Dit le père en rouvrant‖ sa paupière enflammée ;« Faut-il que ce soit vous !‖ ô douleur des douleurs !Que vos embrassements‖ feront couler de pleurs !

Seigneur, vous êtes bien‖ le Dieu de la vengeance ;En échange du crime‖ il vous faut l'innocence.C'est la vapeur du sang‖ qui plaît au Dieu jaloux !Je lui dois une hostie,‖ ô ma fille ! et c'est vous !

― « Moi ! » dit-elle. Et ses yeux‖ se remplirent de larmes.Elle était jeune et belle,‖ et la vie a des charmes.Puis elle répondit :‖ « Oh ! si votre sermentDispose de mes jours,‖ permettez seulement »

« Qu'emmenant avec moi‖ les vierges mes compagnes,J'aille, deux mois entiers,‖ sur le haut des montagnes,Pour la dernière fois,‖ errante en liberté,Pleurer sur ma jeunesse‖ et ma virginité ! »

« Car je n'aurai jamais,‖ de mes mains orgueilleuses,Purifié mon fils‖ sous les eaux merveilleuses ;Vous n'aurez pas béni‖ sa venue, et mes pleursEt mes chants n'auront pas‖ endormi ses douleurs ;

« Et, le jour de ma mort,‖ nulle vierge jalouseNe viendra demander‖ de qui je fus l'épouse,Quel guerrier prend pour moi‖ le cilice et le deuil :Et seul vous pleurerez‖ autour de mon cercueil. »

Après ces mots, l'armée‖ assise tout entièrePleurait, et sur son front‖ répandait la poussière.Jephté sous un manteau‖ tenait ses pleurs voilés ;Mais, parmi les sanglots,‖ on entendit : « Allez »

Elle inclina la tête‖ et partit. Ses compagnes,Comme nous la pleurons,‖ pleuraient sur les montagnes,Puis elle vint s'offrir‖ au couteau paternel.Voilà ce qu'ont chanté‖ les filles d'Israël.

Écrit en 1824.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
1(aa) 19(aabb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
19 quatrains, 1 distique
Mots à la rime
a d'Israël / Carmel masculine, classiquea villes / fertiles féminine, classiqueb chansons / moissons masculine, classiquea terre / tributaire féminine, classiqueb perçants / tout-puissants masculine, classiquea répète / trompette féminine, classiqueb Maspha / triompha masculine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb silencieux / yeux masculine, classiquea ville / tranquille féminine, classiqueb religieux / yeux masculine, classiquea l'honore / sonore féminine, classiqueb léger / étranger masculine, classiquea pieuses / joyeuses féminine, classiqueb mains / chemins masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb reconnu / ingénu masculine, classiquea s'apprête / tête féminine, classiqueb moi / loi masculine, classiquea tendresse / caresse féminine, classiqueb retards / regards masculine, classiquea sacrifice / génisse féminine, classiqueb pas masculine, classiquea bien-aimée / enflammée féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea vengeance / l'innocence féminine, classiqueb jaloux / vous masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb serment / seulement masculine, classiquea compagnes / montagnes féminine, classiqueb liberté / virginité masculine, classiquea orgueilleuses / merveilleuses féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea jalouse / l'épouse féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquea entière / poussière féminine, classiqueb voilés / Allez masculine, classiqueb paternel / d'Israël masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources