Poèmes antiques et modernes, 1826· Œuvres posthumes Les destinées Poèmes philosophiques
La Flûte
I
Un jour, je vis s'asseoir‖ au pied de ce grand arbreUn pauvre qui posa‖ sur ce vieux banc de marbreSon sac et son chapeau,‖ s'empressa d'acheverUn morceau de pain noir,‖ puis se mit à rêver.Il paraissait chercher‖ dans les longues alléesQuelqu'un pour écouter‖ ses chansons désolées ;Il suivait à regret‖ la trace des passantsRares et qui, pressés,‖ s'en allaient en tous sens.Avec eux s'enfuyait‖ l'aumône disparue,Prix douteux d'un lit dur‖ en quelque étroite rueEt d'un amer souper‖ dans un logis malsain.Cependant il tirait‖ lentement de son sein,Comme se préparait‖ au martyre un apôtre,Les trois parts d'une Flûte‖ et liait l'une à l'autre,Essayait l'embouchure‖ à son menton tremblant,Faisait mouvoir la clef,‖ l'épurait en soufflant,Sur ses genoux ployés‖ frottait le bois d'ébène,Puis jouait. ― Mais son front‖ en vain gonflait sa veine,Personne autour de lui‖ pour entendre et jugerL'humble acteur d'un public‖ ingrat et passager.J'approchais une main‖ du vieux chapeau d'artiste,Sans attendre un regard‖ de son œil doux et tristeEn ce temps de révolte‖ et d'orgueil si rempli ;Mais, quoique pauvre, il fut‖ modeste et très poli.
II
Il me fit un tableau‖ de sa pénible vie.Poussé par ce démon‖ qui toujours nous convie,Ayant tout essayé,‖ rien ne lui réussit,Et le chaos entier‖ roulait dans son récit :Ce n'était qu'élan brusque‖ et qu'ambitions folles,Qu'entreprise avortée‖ et grandeur en paroles.
D'abord, à son départ,‖ orgueil démesuré,Gigantesque écriteau‖ sur un front assuré,Promené dans Paris‖ d'une façon hautaine :Bonaparte et Byron,‖ poète et capitaine,Législateur aussi,‖ chef de religion(De tous les écoliers‖ c'est la contagion),Père d'un panthéisme‖ orné de plusieurs choses,De quelques âges d'or‖ et des métempsycosesDe Bouddha, qu'en son cœur‖ il croyait inventer ;Il l'appliquait à tout,‖ espérant importerSa révolution‖ dans sa philosophie ;Mais des contrebandiers‖ notre âge se défie ;Bientôt par nos fleurets‖ le défaut est trouvé ;D'un seul argument fin‖ son ballon fut crevé.
Pour hisser sa nacelle,‖ il en gonfla bien d'autresQue le vent dispersa.‖ Fatigué des apôtres,Il dépouilla leur froc.‖ (Lui-même le premierSouriait tristement‖ de cet air cavalierDont sa marche, au début,‖ avait été fardéeEt, pour d'obscurs combats,‖ si pesamment bardée ;Car, plus grave à présent,‖ d'une double lueurSemblait se réchauffer‖ et s'éclairer son cœur ;Le Bon Sens qui se voit,‖ la Candeur qui l'avoue,Coloraient en parlant‖ les pâleurs de sa joue.)Laissant donc les couvents,‖ panthéistes ou non,Sur la poupe d'un drame‖ il inscrivit son nom,Et vogua sur ces mers‖ aux trompeuses étoiles ;Mais, faute de savoir,‖ il sombra sous ses voilesAvant d'avoir montré‖ son pavillon aux airs.Alors rien devant lui‖ que flots noirs et déserts,L'océan du travail‖ si chargé de tempêtesOù chaque vague emporte‖ et brise mille têtes.Là, flottant quelques jours‖ sans force et sans fanal,Son esprit surnagea‖ dans les plis d'un journal,Radeau désespéré‖ que trop souvent déploieL'équipage affamé‖ qui se perd et se noie.Il s'y noya de même,‖ et de même, ayant faim,Fit ce que fait tout homme‖ invalide et sans pain.
« Je gémis, disait-il,‖ d'avoir une pauvre âmeFaible autant que serait‖ l'âme de quelque femme,Qui ne peut accomplir‖ ce qu'elle a commencéEt s'abat au départ‖ sur tout chemin tracé.L'idée à l'horizon‖ est à peine entrevue,Que sa lumière écrase‖ et fait ployer ma vue.Je vois grossir l'obstacle‖ en invincible amas,Je tombe ainsi que Paul‖ en marchant vers Damas.― Pourquoi, me dit la voix‖ qu'il faut aimer et craindre,Pourquoi me poursuis-tu,‖ toi qui ne peux m'étreindre ?― Et le rayon me trouble‖ et la voix m'étourdit,Et je demeure aveugle‖ et je me sens maudit. »
III
― « Non, criai-je en prenant‖ ses deux mains dans les miennes,Ni dans les grandes lois‖ des croyances anciennes,Ni dans nos dogmes froids,‖ forgés à l'atelier,Entre le banc du maître‖ et ceux de l'écolier,Ces faux Athéniens‖ dépourvus d'atticisme,Qui nous soufflent aux yeux‖ des bulles de sophisme,N'ont découvert un mot‖ par qui fût condamnéL'homme aveuglé d'esprit‖ plus que l'aveugle-né.
« C'est assez de souffrir‖ sans se juger coupablePour avoir entrepris‖ et pour être incapable.J'aime, autant que le fort,‖ le faible courageuxQui lance un bras débile‖ en des flots orageux,De la glace d'un lac‖ plonge dans la fournaiseEt d'un volcan profond‖ va tourmenter la braise.Ce Sisyphe éternel‖ est beau, seul, tout meurtri,Brûlé, précipité,‖ sans jeter un seul cri,Et n’avouant jamais qu’il saigne et qu’il succombeA toujours ramasser‖ son rocher qui retombe.Si, plus haut parvenus,‖ de glorieux espritsVous dédaignent jamais,‖ méprisez leur mépris ;Car ce sommet de tout,‖ dominant toute gloire,Ils n'y sont pas, ainsi‖ que l'œil pourrait le croire.On n'est jamais en haut.‖ Les forts, devant leurs pas,Trouvent un nouveau mont‖ inaperçu d'en bas.Tel que l'on croit complet‖ et maître en toute choseNe dit pas les savoirs‖ qu'à tort on lui suppose,Et qu'il est tel grand but‖ qu'en vain il entreprit.― Tout homme a vu le mur‖ qui borne son esprit.
Du corps et non de l'âme‖ accusons l'indigence.Des organes mauvais‖ servent l'intelligenceEt touchent, en tordant‖ et tourmentant leur nœud,Ce qu'ils peuvent atteindre‖ et non ce qu'elle veut.En traducteurs grossiers‖ de quelque auteur célesteIls parlent… Elle chante‖ et désire le reste.Et, pour vous faire ici‖ quelque comparaison,Regardez votre flûte,‖ écoutez-en le son.Est-ce bien celui-là‖ que voulait faire entendreLa lèvre ? Était-il pas‖ ou moins rude ou moins tendre ?Eh bien ! c'est au bois lourd‖ que sont tous les défauts !Votre souffle était juste‖ et votre chant est faux.Pour moi qui ne sais rien‖ et vais du doute au rêve,Je crois qu'après la mort,‖ quand l'union s'achève,L'âme retrouve alors‖ la vue et la clarté,Et que, jugeant son œuvre‖ avec sérénité,Comprenant sans obstacle‖ et s'expliquant sans peine,Comme ses sœurs du ciel‖ elle est puissante et reine,Se mesure au vrai poids,‖ connaît visiblementQue son souffle était faux‖ par le faux instrument,N'était ni glorieux‖ ni vil, n'étant pas libre ;Que le corps seulement‖ empêchait l'équilibre,Et, calme, elle reprend‖ dans l'idéal bonheur,La sainte égalité‖ des esprits du Seigneur. »
IV
Le pauvre alors rougit‖ d'une joie imprévue,Et contempla sa Flûte‖ avec une autre vue ;Puis, me connaissant mieux,‖ sans craindre mon aspect,Il la baisa deux fois‖ en signe de respect,Et joua, pour quitter‖ ses airs anciens et tristes,Ce Salve Regina‖ que chantent les Trappistes.Son regard attendri‖ paraissait inspiré,La note était plus juste‖ et le souffle assuré.
Versification
- Forme
- 9 distiquess (distiques)
- Rimes
- 70((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 distiquess
- Mots à la rime
- a arbre / marbre féminine, classiqueb d'achever / rêver masculine, classiquec allées / désolées féminine, classiqued passants / sens masculine, classiquee disparue / rue féminine, classiquef malsain / sein masculine, classiqueg apôtre / l'autre féminine, classiqueh tremblant / soufflant masculine, classiquei d'ébène / veine féminine, classiquej juger / passager masculine, classiquek d'artiste / triste féminine, classiquel rempli / poli masculine, classiquea vie / convie féminine, classiqueb réussit / récit masculine, classiquec folles / paroles féminine, classiquea démesuré / assuré masculine, classiqueb hautaine / capitaine féminine, classiquec religion / contagion masculine, classiqued choses / métempsycoses féminine, classiquee inventer / importer masculine, classiquef philosophie / défie féminine, classiqueg trouvé / crevé masculine, classiquea d'autres / apôtres féminine, classiqueb premier / cavalier masculine, classiquec fardée / bardée féminine, classiqued lueur / cœur masculine, classiquee l'avoue / joue féminine, classiquef non / nom masculine, classiqueg étoiles / voiles féminine, classiqueh airs / déserts masculine, classiquei tempêtes / têtes féminine, classiquej fanal / journal masculine, classiquek déploie / noie féminine, classiquel faim / pain masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb commencé / tracé masculine, classiquec entrevue / vue féminine, classiqued amas / Damas masculine, classiquee craindre / m'étreindre féminine, classiquef m'étourdit / maudit masculine, classiquea miennes / anciennes féminine, classiqueb l'atelier / l'écolier masculine, classiquec d'atticisme / sophisme féminine, classiqued condamné / l'aveugle-né masculine, classiquea coupable / incapable féminine, classiqueb courageux / orageux masculine, classiquec fournaise / braise féminine, classiqued meurtri / cri masculine, classiquee succombe / retombe féminine, classiquef esprits / mépris masculine, classiqueg gloire / croire féminine, classiqueh pas / bas masculine, classiquei chose / suppose féminine, classiquej entreprit / esprit masculine, classiquea l'indigence / l'intelligence féminine, classiqueb nœud / veut masculine, classiquec céleste / reste féminine, classiqued comparaison / son masculine, classiquee entendre / tendre féminine, classiquef défauts / faux masculine, classiqueg rêve / s'achève féminine, classiqueh clarté / sérénité masculine, classiquei peine / reine féminine, classiquej visiblement / instrument masculine, classiquek libre / l'équilibre féminine, classiquel bonheur / Seigneur masculine, classiquea imprévue / vue féminine, classiqueb aspect / respect masculine, classiquec tristes / Trappistes féminine, classiqued inspiré / assuré masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources