Poèmes antiques et modernes, 1826· Œuvres posthumes Les destinées Poèmes philosophiques
La Mort du loup
I
Les nuages couraient‖ sur la lune enflamméeComme sur l'incendie‖ on voit fuir la fumée,Et les bois étaient noirs‖ jusques à l'horizon.― Nous marchions, sans parler,‖ dans l'humide gazon,Dans la bruyère épaisse‖ et dans les hautes brandes,Lorsque, sous des sapins‖ pareils à ceux des Landes,Nous avons aperçu‖ les grands ongles marquésPar les loups voyageurs‖ que nous avions traqués.Nous avons écouté,‖ retenant notre haleineEt le pas suspendu.‖ ― Ni le bois ni la plaineNe poussaient un soupir‖ dans les airs ; seulementLa girouette en deuil‖ criait au firmament ;Car le vent, élevé‖ bien au-dessus des terres,N'effleurait de ses pieds‖ que les tours solitaires,Et les chênes d'en bas,‖ contre les rocs penchés,Sur leurs coudes semblaient‖ endormis et couchés.― Rien ne bruissait donc,‖ lorsque, baissant la tête,Le plus vieux des chasseurs‖ qui s'étaient mis en quêteA regardé le sable‖ en s'y couchant ; bientôt,Lui que jamais ici‖ l'on ne vit en défaut,A déclaré tout bas‖ que ces marques récentesAnnonçaient la démarche‖ et les griffes puissantesDe deux grands loups-cerviers‖ et de deux louveteaux.― Nous avons tous alors‖ préparé nos couteaux,Et, cachant nos fusils‖ et leurs lueurs trop blanches,Nous allions, pas à pas,‖ en écartant les branches.Trois s'arrêtent, et moi,‖ cherchant ce qu'ils voyaient,J'aperçois tout à coup‖ deux yeux qui flamboyaient,Et je vois au delà‖ quatre formes légèresQui dansaient sous la lune‖ au milieu des bruyères,Comme font chaque jour,‖ à grand bruit sous nos yeux,Quand le maître revient,‖ les lévriers joyeux.Leur forme était semblable‖ et semblable la danse,Mais les enfants du Loup‖ se jouaient en silence,Sachant bien qu'à deux pas,‖ ne dormant qu'à demi,Se couche dans ses murs‖ l'homme, leur ennemi.Le père était debout,‖ et plus loin, contre un arbre,Sa Louve reposait‖ comme celle de marbreQu'adoraient les Romains,‖ et dont les flancs velusCouvaient les demi-dieux‖ Rémus et Romulus.― Le Loup vient et s'assied,‖ les deux jambes dressées,Par leurs ongles crochus‖ dans le sable enfoncées.Il s'est jugé perdu,‖ puisqu'il était surpris,Sa retraite coupée‖ et tous ses chemins pris ;Alors il a saisi,‖ dans sa gueule brûlante,Du chien le plus hardi‖ la gorge pantelante,Et n'a pas desserré‖ ses mâchoires de fer,Malgré nos coups de feu‖ qui traversaient sa chair,Et nos couteaux aigus‖ qui, comme des tenailles,Se croisaient en plongeant‖ dans ses larges entrailles,Jusqu'au dernier moment‖ où le chien étranglé,Mort longtemps avant lui,‖ sous ses pieds a roulé.Le Loup le quitte alors‖ et puis il nous regarde.Les couteaux lui restaient‖ au flanc jusqu'à la garde,Le clouaient au gazon‖ tout baigné dans son sang ;Nos fusils l'entouraient‖ en sinistre croissant.― Il nous regarde encore,‖ ensuite il se recouche,Tout en léchant le sang‖ répandu sur sa bouche,Et, sans daigner savoir‖ comment il a péri,Refermant ses grands yeux,‖ meurt sans jeter un cri.
II
J'ai reposé mon front‖ sur mon fusil sans poudre,Me prenant à penser,‖ et n'ai pu me résoudreA poursuivre sa Louve‖ et ses fils, qui, tous trois,Avaient voulu l'attendre ;‖ et, comme je le crois,Sans ses deux Louveteaux,‖ la belle et sombre veuveNe l'eût pas laissé seul‖ subir la grande épreuve ;Mais son devoir était‖ de les sauver, afinDe pouvoir leur apprendre‖ à bien souffrir la faim,A ne jamais entrer‖ dans le pacte des villesQue l'homme a fait avec‖ les animaux servilesQui chassent devant lui,‖ pour avoir le coucher,Les premiers possesseurs‖ du bois et du rocher.
III
Hélas ! ai-je pensé,‖ malgré ce grand nom d'Hommes,Que j'ai honte de nous,‖ débiles que nous sommes !Comment on doit quitter‖ la vie et tous ses maux,C'est vous qui le savez,‖ sublimes animaux !A voir ce que l'on fut‖ sur terre et ce qu'on laisse,Seul le silence est grand ;‖ tout le reste est faiblesse.― Ah ! je t'ai bien compris,‖ sauvage voyageur,Et ton dernier regard‖ m'est allé jusqu'au cœur !Il disait : « Si tu peux,‖ fais que ton âme arrive,A force de rester‖ studieuse et pensive,Jusqu'à ce haut degré‖ de stoïque fiertéOù, naissant dans les bois,‖ j'ai tout d'abord monté.Gémir, pleurer, prier‖ est également lâche.― Fais énergiquement‖ ta longue et lourde tâcheDans la voie où le sort‖ a voulu t'appeler,Puis, après, comme moi,‖ souffre et meurs sans parler. »
Écrit au château du M***, 1843.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 44((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a enflammée / fumée féminine, classiqueb l'horizon / gazon masculine, classiquec brandes / Landes féminine, classiqued marqués / traqués masculine, classiquee haleine / plaine féminine, classiquef seulement / firmament masculine, classiqueg terres / solitaires féminine, classiqueh penchés / couchés masculine, classiquei tête / quête féminine, classiquej bientôt / défaut masculine, classiquek récentes / puissantes féminine, classiquel louveteaux / couteaux masculine, classiquem blanches / branches féminine, classiquen voyaient / flamboyaient masculine, classiqueo légères / bruyères féminine, classiquep yeux / joyeux masculine, classiqueq danse / silence féminine, classiquer demi / ennemi masculine, classiques arbre / marbre féminine, classiquet velus / Romulus masculine, classiqueu dressées / enfoncées féminine, classiquev surpris / pris masculine, classiquew brûlante / pantelante féminine, classiquex fer / chair masculine, classiquey tenailles / entrailles féminine, classiquez étranglé / roulé masculine, classiquea regarde / garde féminine, classiqueb sang / croissant masculine, non classiquec recouche / bouche féminine, classiqued péri / cri masculine, classiquea poudre / résoudre féminine, classiqueb trois / crois masculine, classiquec veuve / épreuve féminine, classiqued afin / faim masculine, classiquee villes / serviles féminine, classiquef coucher / rocher masculine, classiquea d'Hommes / sommes féminine, classiqueb maux / animaux masculine, classiquec laisse / faiblesse féminine, classiqued voyageur / cœur masculine, classiquee arrive / pensive féminine, classiquef fierté / monté masculine, classiqueg lâche / tâche féminine, classiqueh t'appeler / parler masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources