Poèmes antiques et modernes, 1826· Livre moderne
La Neige
I
QU'IL est doux, qu'il est doux‖ d'écouter des histoires,Des histoires du temps passé,Quand les branches d'arbre sont noires,Quand la neige est épaisse,‖ et charge un sol glacé !
Quand seul dans un ciel pâle‖ un peuplier s'élance,Quand sous le manteau blanc‖ qui vient de le cacherL'immobile corbeau‖ sur l'arbre se balance,Comme la girouette‖ au bout du long clocher !
Ils sont petits et seuls,‖ ces deux pieds dans la neige.Derrière les vitraux‖ dont l'azur le protège,Le roi pourtant regarde‖ et voudrait ne pas voir,Car il craint sa colère‖ et surtout son pouvoir.
De cheveux longs et gris‖ son front brun s'environne,Et porte en se ridant‖ le fer de la couronne ;Sur l'habit dont la pourpre‖ a peint l'ample velours,L'empereur a jeté‖ la lourde peau d'un ours.
Avidement courbé,‖ sur le sombre vitrageSes soupirs inquiets‖ impriment un nuage.Contre un marbre frappé‖ d'un pied appesanti,La sandale romaine‖ a vingt fois retenti.
Est-ce vous, blanche Emma,‖ princesse de la Gaule ?Quel amoureux fardeau‖ pèse à sa jeune épaule ?C'est le page Éginard,‖ qu'à ses genoux le jourSurprit, ne dormant pas,‖ dans la secrète tour.
Doucement son bras droit‖ étreint un cou d'ivoire,Doucement son baiser‖ suit une tresse noire,Et la joue inclinée,‖ et ce dos où les lisDe l'hermine entourés‖ sont plus blancs que ses plis.
Il retient dans son cœur‖ une craintive haleine,Et de sa dame ainsi‖ pense alléger la peine,Et gémit de son poids,‖ et plaint ses faibles piedsQui, dans ses mains, ce soir ;‖ dormiront essuyés ;
Lorsqu'arrêtée Emma‖ vante sa marche sûre,Lève un front caressant,‖ sourit et le rassure,D'un baiser mutuel‖ implore le secours,Puis repart chancelante‖ et traverse les cours.
Mais les voix des soldats‖ résonnent sons les voûtes,Les hommes d'armes noirs‖ en ont fermé les routes ;Éginard, échappant‖ à ses jeunes liens,Descend des bras d'Emma,‖ qui tombe dans les siens.
II
Un grand trône ombragé‖ des drapeaux d'AllemagneDe son dossier de pourpre‖ entoure Charlemagne.Les douze pairs, debout‖ sur ses larges degrés,Y font luire l'orgueil‖ des lourds manteaux dorés.
Tous posent un bras fort‖ sur une longue épée,Dans le sang des Saxons‖ neuf fois par eux trempée ;Par trois vives couleurs‖ se peint sur leurs écusLa gothique devise‖ autour des rois vaincus.
Sous les triples piliers‖ des colonnes moresques,En cercle sont placés‖ des soldats gigantesques,Dont le casque fermé,‖ chargé de cimiers blancs,Laisse à peine entrevoir‖ les yeux étincelants.
Tous deux joignant les mains,‖ à genoux sur la pierre,L'un pour l'autre en leur cœur‖ cherchant une prière,Les beaux enfants tremblaient,‖ en abaissant leur front,Tantôt pâle de crainte‖ ou rouge de l'affront.
D'un silence glacé‖ régnait la paix profonde.Bénissant en secret‖ sa chevelure blonde,Avec un lent effort,‖ sous ce voile, ÉginardTente vers sa maîtresse‖ un timide regard.
Sous l'abri de ses mains‖ Emma cache sa tête,Et, pleurant, elle attend‖ l'orage qui s'apprête :Comme on se tait encore,‖ elle donne à ses yeuxA travers ses beaux doigts‖ un jour audacieux.
L'empereur souriait‖ en versant une larme,Qui donnait à ses traits‖ un ineffable charme ;Il appela Turpin,‖ l'évêque du palais,Et d'une voix très douce‖ il dit : « Bénissez-les. »
Qu'il est doux, qu'il est doux‖ d'écouter des histoires,Des histoires du temps passé,Quand les branches d'arbre sont noires,Quand la neige est épaisse‖ et charge un sol glacé !
1820.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 3(abab) 15(aabb)
- Mètre
- Alexandrins surtout (68 de 12, 4 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a histoires / noires féminine, classiqueb passé / glacé masculine, classiquea s'élance / balance féminine, classiqueb cacher / clocher masculine, classiquea neige / protège féminine, classiqueb voir / pouvoir masculine, classiquea s'environne / couronne féminine, classiqueb velours / ours masculine, classiquea vitrage / nuage féminine, classiqueb appesanti / retenti masculine, classiquea Gaule / épaule féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea d'ivoire / noire féminine, classiqueb lis / plis masculine, classiquea haleine / peine féminine, classiqueb pieds / essuyés masculine, classiquea sûre / rassure féminine, classiqueb secours / cours masculine, classiquea voûtes / routes féminine, classiqueb liens / siens masculine, classiquea d'Allemagne / Charlemagne féminine, classiqueb degrés / dorés masculine, classiquea épée / trempée féminine, classiqueb écus / vaincus masculine, classiquea moresques / gigantesques féminine, classiqueb blancs / étincelants masculine, classiquea pierre / prière féminine, classiqueb front / l'affront masculine, classiquea profonde / blonde féminine, classiqueb Éginard / regard masculine, classiquea tête / s'apprête féminine, classiqueb yeux / audacieux masculine, classiquea larme / charme féminine, classiqueb palais / Bénissez-les masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources