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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques et modernes, 1826· Livre moderne

Le Cor

Alfred de Vigny· Poème· distiques, alexandrins, 86 vers

I

J'aime le son du Cor,‖ le soir, au fond des bois,Soit qu'il chante les pleurs‖ de la biche aux abois,Ou l'adieu du chasseur‖ que l'écho faible accueille,Et que le vent du nord‖ porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l'ombre‖ à minuit demeuré,J'ai souri de l'entendre,‖ et plus souvent pleuré !Car je croyais ouïr‖ de ces bruits prophétiquesQui précédaient la mort‖ des Paladins antiques.

Ô montagne d'azur !‖ ô pays adoré !Rocs de la Frazona,‖ cirque du Marboré,Cascades qui tombez‖ des neiges entraînées,Sources, gaves, ruisseaux,‖ torrents des Pyrénées ;

Monts gelés et fleuris,‖ trône des deux saisons,Dont le front est de glace‖ et le pied de gazons !C'est là qu'il faut s'asseoir,‖ c'est là qu'il faut entendreLes airs lointains d'un Cor‖ mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur,‖ lorsque l'air est sans bruit,De cette voix d'airain‖ fait retentir la nuit ;À ses chants cadencés‖ autour de lui se mêleL'harmonieux grelot‖ du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive,‖ au lieu de se cacher,Se suspend immobile‖ au sommet du rocher,Et la cascade unit,‖ dans une chute immense,Son éternelle plainte‖ au chant de la romance.

Âmes des Chevaliers,‖ revenez-vous encor ?Est-ce vous qui parlez‖ avec la voix du Cor ?Roncevaux ! Roncevaux !‖ dans ta sombre valléeL'ombre du grand Roland‖ n'est donc pas consolée !

II

Tous les preux étaient morts,‖ mais aucun n'avait fui.Il reste seul debout,‖ Olivier près de lui ;L'Afrique sur les monts‖ l'entoure et tremble encore.« Roland, tu vas mourir,‖ rends-toi, criait le More ;

Tous tes pairs sont couchés‖ dans les eaux des torrents. »Il rugit comme un tigre,‖ et dit : « Si je me rends,Africain, ce sera‖ lorsque les PyrénéesSur l'onde avec leurs corps‖ rouleront entraînées. »

― « Rends-toi donc, répond-il,‖ ou meurs, car les voilà. »Et du plus haut des monts‖ un grand rocher roula.Il bondit, il roula‖ jusqu'au fond de l'abîme,Et de ses pins, dans l'onde,‖ il vint briser la cime.

« Merci, cria Roland ;‖ tu m'as fait un chemin. »Et jusqu'au pied des monts‖ le roulant d'une main,Sur le roc affermi‖ comme un géant s'élance,Et, prête à fuir, l'armée‖ à ce seul pas balance.

III

Tranquilles cependant,‖ Charlemagne et ses preuxDescendaient la montagne‖ et se parlaient entre eux.À l'horizon déjà,‖ par leurs eaux signalées,De Luz et d'Argelès‖ se montraient les vallées.

L'armée applaudissait.‖ Le luth du troubadourS'accordait pour chanter‖ les saules de l'Adour ;Le vin français coulait‖ dans la coupe étrangère ;Le soldat, en riant,‖ parlait à la bergère.

Roland gardait les monts ;‖ tous passaient sans effroi.Assis nonchalamment‖ sur un noir palefroiQui marchait revêtu‖ de housses violettes,Turpin disait, tenant‖ les saintes amulettes :

« Sire, on voit dans le ciel‖ des nuages de feu ;Suspendez votre marche ;‖ il ne faut tenter Dieu.Par monsieur saint Denis,‖ certes ce sont des âmesQui passent dans les airs‖ sur ces vapeurs de flammes.

Deux éclairs ont relui,‖ puis deux autres encor. »Ici l'on entendit‖ le son lointain du Cor.L'Empereur étonné,‖ se jetant en arrière,Suspend du destrier‖ la marche aventurière.

« Entendez-vous ? dit-il.‖ ― Oui, ce sont des pasteursRappelant les troupeaux‖ épars sur les hauteurs,Répondit l'archevêque,‖ ou la voix étoufféeDu nain vert Obéron‖ qui parle avec sa Fée. »

Et l'Empereur poursuit ;‖ mais son front soucieuxEst plus sombre et plus noir‖ que l'orage des cieux.Il craint la trahison,‖ et, tandis qu'il y songe,Le Cor éclate et meurt,‖ renaît et se prolonge.

« Malheur ! c'est mon neveu !‖ malheur ! car, si RolandAppelle à son secours,‖ ce doit être en mourant.Arrière, chevaliers,‖ repassons la montagne !Tremble encor sous nos pieds,‖ sol trompeur de l'Espagne ! »

IV

Sur le plus haut des monts‖ s'arrêtent les chevaux ;L'écume les blanchit ;‖ sous leurs pieds, RoncevauxDes feux mourants du jour‖ à peine se colore.À l'horizon lointain‖ fuit l'étendard du More.

« Turpin, n'as-tu rien vu‖ dans le fond du torrent ?― J'y vois deux chevaliers :‖ l'un mort, l'autre expirant.Tous deux sont écrasés‖ sous une roche noire ;Le plus fort, dans sa main,‖ élève un Cor d'ivoire,Son âme en s'exhalant‖ nous appela deux fois. »

Dieu ! que le son du Cor‖ est triste au fond des bois !

Écrit à Pau, en 1825.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
43((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a bois / abois masculine, classiqueb accueille / feuille féminine, classiquea demeuré / pleuré masculine, classiqueb prophétiques / antiques féminine, classiquea adoré / Marboré masculine, classiqueb entraînées / Pyrénées féminine, classiquea saisons / gazons masculine, classiqueb entendre / tendre féminine, classiquea bruit / nuit masculine, classiqueb mêle / bêle féminine, classiquea cacher / rocher masculine, classiqueb immense / romance féminine, classiquea encor / Cor masculine, classiqueb vallée / consolée féminine, classiquea fui / lui masculine, classiqueb encore / More féminine, classiquea torrents / rends masculine, classiqueb Pyrénées / entraînées féminine, classiquea voilà / roula masculine, classiqueb l'abîme / cime féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb s'élance / balance féminine, classiquea preux / eux masculine, classiqueb signalées / vallées féminine, classiquea troubadour / l'Adour masculine, classiqueb étrangère / bergère féminine, classiquea effroi / palefroi masculine, classiqueb violettes / amulettes féminine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiqueb arrière / aventurière féminine, classiquea pasteurs / hauteurs masculine, classiqueb étouffée / Fée féminine, classiquea soucieux / cieux masculine, classiqueb songe / prolonge féminine, classiquea Roland / mourant masculine, classiqueb montagne / l'Espagne féminine, classiquea chevaux / Roncevaux masculine, classiqueb colore / More féminine, classiquea torrent / expirant masculine, classiqueb noire / d'ivoire féminine, classiquec fois / bois masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources