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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques et modernes, 1826· Œuvres posthumes Les destinées Poèmes philosophiques

La Sauvage

Alfred de Vigny· distiques, alexandrins, 208 vers

I

Solitudes que Dieu‖ fit pour le Nouveau Monde.Forêts, vierges encor,‖ dont la voûte profondeA d'éternelles nuits‖ que les brûlants soleilsN'éclairent qu'en tremblant‖ par deux rayons vermeils(Car le couchant peut seul‖ et seule peut l'auroreGlisser obliquement‖ aux pieds du sycomore),Pour qui, dans l'abandon,‖ soupirent vos cyprès ?Pour qui sont épaissis ?‖ ces joncs luisants et frais ?Quels pas attendez-vous‖ pour fouler vos prairies ?De quels peuples éteints‖ étiez-vous les patries ?Les pieds de vos grands pins,‖ si jeunes et si forts,Sont-ils entrelacés‖ sur la tête des morts ?Et vos gémissements‖ sortent-ils de ces urnesQue trouve l'Indien‖ sous ses pas taciturnes ?Et ces bruits du désert,‖ dans la plaine entendus,Est-ce un soupir dernier‖ des royaumes perdus ?Votre nuit est bien sombre‖ et le vent seul murmure.― Une peur inconnue‖ accable la nature.Les oiseaux sont cachés‖ dans le creux des pins noirs,Et tous les animaux‖ ferment leurs reposoirsSous l'écorce, ou la mousse,‖ ou parmi les racines,Ou dans le creux profond‖ des vieux troncs en ruines.― L'orage sonne au loin,‖ le bois va se courber,De larges gouttes d'eau‖ commencent à tomber ;Le combat se prépare‖ et l'immense ravageEntre la nue ardente‖ et la forêt sauvage.

II

― Qui donc cherche sa route‖ en ces bois ténébreux ?Une pauvre Indienne‖ au visage fiévreux,Pâle et portant au sein‖ un faible enfant qui pleure ;Sur un sapin tombé,‖ pont tremblant qu'elle effleure,Elle passe, et sa main‖ tient sur l'épaule un poidsQu'elle baise ; autre enfant,‖ pendu comme un carquois.Malgré sa volonté,‖ sa jeunesse et sa force,Elle frissonne encor‖ sous le pagne d'écorceEt tient sur ses deux fils‖ la laine aux plis épais,Sa tunique et son lit‖ dans la guerre et la paix.― Après avoir longtemps‖ examiné, les herbesEt la trace des pieds‖ sur leurs épaisses gerbesOu sur le sable fin‖ des ruisseaux abondants,Elle s'arrête et cherche‖ avec des yeux ardentsQuel chemin a suivi‖ dans les feuilles froisséesL'homme de la Peau-Rouge‖ aux guerres insensées.Comme la lice errante,‖ affamée et chassant.Elle flaire l'odeur‖ du sauvage passant,Indien, ennemi‖ de sa race indienne,Et de qui la famille‖ a massacré la sienne.Elle écoute, regarde‖ et respire à la foisLa marche des Hurons‖ sur les feuilles des bois ;Un cri lointain l'effraye,‖ et dans la forêt verteElle s'enfonce enfin‖ par une route ouverte.Elle sait que les blancs,‖ par le fer et le feu.Ont troué ces grands bois‖ semés des mains de Dieu.Et promenant au loin‖ la flamme qui calcine,Pour labourer la terre‖ ont brûlé la racine,L'arbre et les joncs touffus‖ que le fleuve arrosait.Ces Anglais qu'autrefois‖ sa tribu méprisaitSont maîtres sur sa terre,‖ et l'Osage indocileVa chercher leur foyer‖ pour demander asile.

III

Elle entre en une allée‖ où d'abord elle voitLa barrière d'un parc.‖ ― Un chemin large et droitConduit à la maison‖ de forme britannique,Où le bois est cloué‖ dans les angles de briqueOù le toit invisible‖ entre un double rempartS'enfonce, où le charbon‖ fume de toute part,Où tout est clos et sain,‖ où vient blanche et luisanteS'unir à l'ordre froid‖ la propreté décente.Fermée à l'ennemi,‖ la maison s'ouvre au jour,Légère comme un kiosk,‖ forte comme une tour.Le chien de Terre-Neuve‖ y hurle près des portes,Et des blonds serviteurs‖ les agiles cohortesS'empressent en silence‖ aux travaux familiers,Et, les plateaux en main,‖ montent les escaliers.Deux filles de six ans‖ aux lèvres ingénuesAttachaient des rubans‖ sur leurs épaules nues ;Mais, voyant l'Indienne,‖ elles courent ; leur mainL'appelle et l'introduit‖ par le large cheminDont elles ont ouvert,‖ à deux bras, la barrière ;Et caressant déjà‖ la pâle aventurière :« As-tu de beaux colliers‖ d'azaléa pour nous ?« Ces mocassins musqués,‖ si jolis et si doux ,« Que ma mère a ses pieds‖ ne veut d'autre chaussure ?« Et les peaux de castor,‖ les a-t-on sans morsure ?« Vends-tu le lait des noix et la sagamité ?« Le pain anglais n'a pas‖ tant de suavité.« C'est Noël, aujourd'hui,‖ Noël est notre fête,« A nous, enfants ; vois-tu ?‖ la Bible est déjà prête ;« Devant l'orgue ma mère‖ et nos sœurs vont s'asseoir,« Mon frère est sur la porte‖ et mon père au parloir. »L'Indienne aux grands yeux‖ leur sourit sans répondre,Regarde tristement‖ cette maison de LondreQue le vent malfaiteur‖ apporta dans ses bois,Au lieu d'y balancer‖ le hamac d'autrefois.Mais elle entre à grands pas,‖ de cet air calme et gravePrès duquel tout regard‖ est un regard d'esclave.

Le parloir est ouvert,‖ un pupitre au milieu ;Le Père y lit la Bible‖ à tous les gens du lieu.Sa femme et ses enfants‖ sont debout et l'écoutent,Et des chasseurs de daims,‖ que les Hurons redoutent,Défricheurs de forêt‖ et tueurs de bison,Valets et laboureurs,‖ composent la maison.

Le Maître est jeune et blond,‖ vêtu de noir, sévèreD'aspect et d'un maintien‖ qui veut qu'on le révère.L'Anglais-Américain,‖ nomade et protestant,Pontife en sa maison‖ y porte, en l'habitant,Un seul livre et partout‖ où, pour l'heure, il réside,De toute question‖ sa papauté décide ;Sa famille est croyante‖ et, sans autel, il sert,Prêtre et père à la fois,‖ son Dieu dans un désert.

Celui qui règne ici‖ d'une façon hautaineN'a point voulu parer‖ sa maison puritaine ;Mais l'œil trouve un miroir‖ sur les aciers brunis,La main se réfléchit‖ sur les meubles vernis ;Nul tableau sur les murs‖ ne fait briller l'imageD'un pays merveilleux,‖ d'un grand homme ou d'un sage ;Mais, sous un cristal pur,‖ orné d'un noir feston,Un billet en dix mots‖ qu'écrivit Washington.Quelques livres rangés,‖ dont le premier, Shakspeare(Car des deux bords anglais‖ ses deux pieds ont l'empire),Attendent dans un angle,‖ à leur taille ajusté,Les lectures du soir‖ et les heures du thé.Tout est prêt et rangé‖ dans sa juste mesure,Et la maîtresse, assise‖ au coin d'une embrasure,D'un sourire angélique‖ et d'un doigt gracieuxFait signe à ses enfants‖ de baisser leurs beaux yeux.

IV

― La sauvage Indienne‖ au milieu d'eux s'avance :« Salut, maître. Moi, femme,‖ et seule en ta présence,Je te viens demander‖ asile en ta maison.Nourris mes deux enfants ;‖ tiens-moi dans ta prison,Esclave de tes fils‖ et de tes filles blanches,Car ma tribu n'est plus,‖ et ses dernières branchesSont mortes. Les Hurons,‖ cette nuit, ont scalpéMes frères ; mon mari‖ ne s'est point échappé.Nos hameaux sont brûlés‖ comme aussi la prairie.J'ai sauvé mes deux fils‖ à travers la tuerie ;Je n'ai plus de hamac,‖ je n'ai plus de maïs,Je n'ai plus de parents,‖ je n'ai plus de pays. »― Elle dit sans pleurer‖ et sur le seuil se pose.Sans que sa ferme voix‖ ajoute aucune chose.

Le Maître, d'un regard‖ intelligent, humain.Interroge sa femme‖ en lui serrant la main.« Ma sœur, dit-il ensuite,‖ entre dans ma famille ;Tes pères ne sont plus ;‖ que leur dernière filleSoit sous mon toit solide‖ accueillie, et chez moiTes enfants grandiront‖ innocents comme toi.Ils apprendront de nous,‖ travailleurs, que la terreEst sacrée et confère‖ un droit héréditaireA celui qui la sert‖ de son bras endurci.Caïn le laboureur‖ a sa revanche ici.Et le chasseur Abel‖ va, dans ses forêts vides.Voir errer et mourir‖ ses familles livides.Comme des loups perdus‖ qui se mordent entre eux,Aveuglés par la rage,‖ affamés, malheureux,Sauvages animaux‖ sans but, sans loi, sans âme,Pour avoir dédaigné‖ le Travail et la Femme.

― « Hommes à la peau rouge !‖ Enfants, qu'avez-vous fait ?Dans l'air d'une maison‖ votre cœur étouffait,Vous haïssiez la paix,‖ l'ordre et les lois civilesEt la sainte union‖ des peuples dans les villes,Et vous voilà cernés‖ dans l'anneau grandissant.C'est la loi qui, sur vous,‖ s'avance en vous pressant.La loi d'Europe est lourde,‖ impassible et robuste ;Mais son cercle est divin,‖ car au centre est le Juste.Sur les deux bords des mers‖ vois-tu de tout côtéS'établir lentement‖ cette grave beauté ?Prudente fée, elle a,‖ dans sa marche cyclique,Sur chacun de ses pas‖ mis une république.Elle dit, en fondant‖ chaque neuve cité :« Vous m'appelez la Loi,‖ je suis la Liberté. »Sur le haut des grands monts,‖ sur toutes les collines,De la Louisiane‖ aux deux sœurs Carolines.L'œil de l'Européen‖ qui l'aime et la connaîtSait voir planer de loin‖ sa pique et son bonnet.Son bonnet phrygien,‖ cette pourpre où s'attache,Pour abattre les bois,‖ une puissante hache.Moi, simple pionnier,‖ au nom de la raisonJ'ai planté cette pique‖ au seuil de ma maison.Et j'ai, tout au milieu‖ des forêts inconnues.Avec ce fer de hache‖ ouvert des avenues ;Mes fils, puis, après eux,‖ leurs fils et leurs neveuxFaucheront, tout le reste‖ avec leurs bras nerveux.Et la terre où je suis‖ doit être aussi leur terre.Car de la sainte Loi‖ tel est le caractèreQu'elle a de la Nature‖ interprété les cris.Tourne sur tes enfants‖ tes grands yeux attendris,Ma sœur, et sur ton sein.‖ ― Cherche bien si la vieY coule pour toi seule.‖ ― Es-tu donc assouvieQuand brille la santé‖ sur ton front triomphant ?― Que dit le sein fécond‖ de la mère à l'enfant ?Que disent, en tombant‖ des veines azurées.Que disent en courant‖ les gouttes épurées ?Que dit le cœur qui bat‖ et les pousse à grands flots ?― Ah ! le sein et le cœur,‖ dans leurs divins sanglotsOù les soupirs d'amour‖ aux douleurs se confondent.Aux morsures d'enfant‖ le cœur, le sein répondent :« A toi mon âme, à toi‖ ma vie, à toi mon sang« Qui du cœur de ma mère‖ au fond du tien descend.« Et n'a passé par moi,‖ par mes chastes mamelles.« Qu'issu du philtre pur‖ des sources maternelles ;« Que tout ce qui fut mien‖ soit tien, ainsi que lui ! »

― « Oui ! dit la blonde Anglaise‖ en l'interrompant.― Oui ! »Répéta l'Indienne‖ en offrant le breuvageDe son sein nu et brun‖ à son enfant sauvage.Tandis que l'autre fils‖ lui tendait les deux bras.

« Sois donc notre convive‖ avec nous tu vivras,Poursuivit le jeune homme,‖ et peut-être, chrétienneUn jour, ma forte loi,‖ femme, sera la tienne,Et tu célébreras‖ avec nous tes amis,La fête de Noël‖ au foyer de tes fils. »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
104((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a Monde / profonde féminine, classiqueb soleils / vermeils masculine, classiquec l'aurore / sycomore féminine, classiqued cyprès / frais masculine, classiquee prairies / patries féminine, classiquef forts / morts masculine, classiqueg urnes / taciturnes féminine, classiqueh entendus / perdus masculine, classiquei murmure / nature féminine, classiquej noirs / reposoirs masculine, classiquek racines / ruines féminine, classiquel courber / tomber masculine, classiquem ravage / sauvage féminine, classiquea ténébreux / fiévreux masculine, classiqueb pleure / effleure féminine, classiquec poids / carquois masculine, classiqued force / d'écorce féminine, classiquee épais / paix masculine, classiquef herbes / gerbes féminine, classiqueg abondants / ardents masculine, classiqueh froissées / insensées féminine, classiquei chassant / passant masculine, classiquej indienne / sienne féminine, classiquek fois / bois masculine, classiquel verte / ouverte féminine, classiquem feu / Dieu masculine, classiquen calcine / racine féminine, classiqueo arrosait / méprisait masculine, classiquep indocile / asile féminine, classiquea voit / droit masculine, classiqueb britannique / brique féminine, classiquec rempart / part masculine, classiqued luisante / décente féminine, classiquee jour / tour masculine, classiquef portes / cohortes féminine, classiqueg familiers / escaliers masculine, classiqueh ingénues / nues féminine, classiquei main / chemin masculine, classiquej barrière / aventurière féminine, classiquek nous / doux masculine, classiquel chaussure / morsure féminine, classiquem sagamité / suavité masculine, classiquen fête / prête féminine, classiqueo s'asseoir / parloir masculine, classiquep répondre / Londre féminine, classiqueq bois / d'autrefois masculine, classiquer grave / d'esclave féminine, classiquea milieu / lieu masculine, classiqueb l'écoutent / redoutent féminine, classiquec bison / maison masculine, classiquea sévère / révère féminine, classiqueb protestant / l'habitant masculine, classiquec réside / décide féminine, classiqued sert / désert masculine, classiquea hautaine / puritaine féminine, classiqueb brunis / vernis masculine, classiquec l'image / sage féminine, classiqued feston / Washington masculine, classiquee Shakspeare / l'empire féminine, classiquef ajusté / thé masculine, classiqueg mesure / embrasure féminine, classiqueh gracieux / yeux masculine, classiquea s'avance / présence féminine, classiqueb maison / prison masculine, classiquec blanches / branches féminine, classiqued scalpé / échappé masculine, classiquee prairie / tuerie féminine, classiquef maïs / pays masculine, classiqueg pose / chose féminine, classiquea humain / main masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquec moi / toi masculine, classiqued terre / héréditaire féminine, classiquee endurci / ici masculine, classiquef vides / livides féminine, classiqueg eux / malheureux masculine, classiqueh âme / Femme féminine, classiquea fait / étouffait masculine, classiqueb civiles / villes féminine, classiquec grandissant / pressant masculine, classiqued robuste / Juste féminine, classiquee côté / beauté masculine, classiquef cyclique / république féminine, classiqueg cité / Liberté masculine, classiqueh collines / Carolines féminine, classiquei connaît / bonnet masculine, classiquej s'attache / hache féminine, classiquek raison / maison masculine, classiquel inconnues / avenues féminine, classiquem neveux / nerveux masculine, classiquen terre / caractère féminine, classiqueo cris / attendris masculine, classiquep vie / assouvie féminine, classiqueq triomphant / l'enfant masculine, classiquer azurées / épurées féminine, classiques flots / sanglots masculine, classiquet confondent / répondent féminine, classiqueu sang / descend masculine, non classiquev mamelles / maternelles féminine, classiquew lui / Oui masculine, classiqueb breuvage / sauvage féminine, classiquec bras / vivras masculine, classiqueb chrétienne / tienne féminine, classiquec amis / fils masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

208 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources