Poèmes antiques et modernes, 1826· Œuvres posthumes Les destinées Poèmes philosophiques
Les Oracles
Destinée d’un roi
I
Ainsi je t'appelais‖ au port et sur la terreFille de l'Océan,‖ je te montrais mes bois.J'y roulais la maison‖ errante et solitaire.— Des dogues révoltés‖ j'entendais les abois.— Je voyais, au sommet‖ des longues galeries— L'anonyme drapeau‖ des vieilles TuileriesDéchiré sur le front‖ du dernier des vieux rois.
II
L'oracle est à présent‖ dans l'air et dans la rue.Le passant au passant‖ montre au ciel tout point noir.Nous-même en mon désert‖ nous lisions dans la nue,Quatre ans avant l'éclair‖ fatal. — Mais le pouvoirS'enferme en sa doctrine,‖ et, dans l'ombre, il calculeLes problèmes sournois‖ du jeu de sa bascule,N'entend rien, ne sait rien‖ et ne veut pas savoir.
III
C'était l'an du Seigneur‖ où les songes lividesÉcrivaient sur les murs‖ les trois mots flamboyants ;Et l'heure où les sultans,‖ seuls sur leurs trônes vides,Disent au ciel muet :‖ « Où sont mes vrais croyants ? »— Le temps était venu‖ des sept maigres génisses.Mais en vain tous les yeux‖ lisaient dans les auspices,L'aveugle Pharaon‖ dédaignait les voyants.
IV
Ulysse avait connu‖ les hommes et les villes.Sondé le lac de sang‖ des révolutions,Des saints et des héros‖ les coeurs faux et serviles.Et le sable mouvant‖ des constitutions.— Et pourtant, un matin,‖ des royales demeures,Comme un autre en trois jours,‖ il tombait en trois heures,Sous le vent empesté‖ des déclamations.
V
Les parlements jouaient‖ aux tréteaux populaires,A l'assaut du pouvoir‖ par l'applaudissement.Leur tribune savait,‖ par de feintes colères,Terrasser la raison‖ sous le raisonnement.Mais leurs coups secouaient‖ la poutre et le cordage.Et le frêle tréteau‖ de leur échafaudageUn jour vint à crier‖ et croula lourdement.
VI
Les doctrines croisaient‖ leurs glaives de ChimèresDevant des spectateurs‖ gravement assoupis.Quand les lambris tombaient‖ sur eux, ces gens austèresFerraillaient comme Hamlet,‖ sous la table accroupis ;Poursuivant, comme un rat,‖ l'argument en détresse,Ces fous, qui distillaient‖ et vendaient la sagesse,Tuaient Polonius‖ à travers le tapis.
VII
Ô de tous les grands coeurs‖ déesses souveraines.Qu'avez-vous dit alors,‖ ô Justice, ô Raison !Quand, par ce long travail‖ des ruses souterraines.Sur le maître étonné‖ s'effondra la maison,Sous le trône écrasa‖ le divan doctrinaireEt l'écu d'Orléans,‖ qu'on croyait populaireParce qu'il n'avait plus‖ fleur de lis ni blason ?
VIII
Reines de mes pensers,‖ ô Raison ! ô Justice !Vous avez déployé‖ vos balances d'acierPour peser ces esprits‖ d'audace et d'artificeQue le Destin venait,‖ enfin d'humilier,Quand son glaive, en coupant‖ le faisceau des intriguesTrancha le noeud gordien‖ des tortueuses liguesQue leurs ongles savaient‖ lier et délier.
IX
Vous avez dit alors,‖ de votre voix sévère :« Malheur à vos amis,‖ comme à vos alliés,Sophistes qui parlez‖ d'un ton de sermonnaire !Il a croulé,ce sol‖ qui tremblait sous vos pieds.Mais tomber est trop doux‖ pour l'homme à tous funeste ;De la punition‖ vous subirez le reste,Corrupteurs ! vos délits‖ furent mal expiés.
X
« Maîtres en longs discours‖ à flots intarissables !Vous qui tout enseignez,‖ n'aviez-vous rien appris ?Toute démocratie‖ est un désert de sables ;Il y fallait bâtir,‖ si vous l'eussiez compris.Ce n'était pas assez‖ d'y dresser quelques tentesPour un tournoi d'intrigue‖ et de manoeuvres lentesQue le souffle de flamme‖ un matin a surpris.
XI
« Vous avez conservé‖ vos vanités, vos haines,Au fond du grand abîme‖ où vous êtes couchés,Comme les corps trouvés‖ sous les cendres romainesDebout, sous les caveaux‖ de Pompéia cachés,L'oeil fixe, lèvre ouverte‖ et la main étendue,Cherchant encor dans l'air‖ leur parole perdue,Et s'évanouissant‖ sitôt qu'ils sont touchés.
XII
« Partout où vous irez,‖ froids, importants et fourbes,Vous porterez le trouble.‖ En des sentiers étroitsDes coalitions‖ suivant les lignes courbes,Traçant de faux devoirs‖ et frappant de vrais droits,Gonflés d'orgueil mondain‖ et d'ambitions folles,Imposant par le poids‖ de vos âpres parolesA l'humble courageux‖ la plus lourde des croix.
XIII
« Peuple et rois ont connu‖ quels conseillers vous êtes,Quand, sous votre ombre, en vain‖ votre prince abrité,Aux murs du grand banquet‖ et des funestes fêtes,Cherchant quelque lumière‖ en votre obscurité,Lut ces mots que nos mains‖ gravèrent sur la pierre,Comme autrefois Cromwell‖ sur sa rouge bannière :Et nunc, reges mundi,‖ nunc intelligite. »
Post-Scriptum
I
Mais pourquoi de leur cendre‖ évoquer ces journéesQue les dédains publics‖ effacent en passant ?Entre elles et ce jour‖ ont marché douze années ;Oublions et la faute‖ et la fuite et le sang,Et les corruptions‖ des pâles adversaires.― Non. ― Dans l'histoire il est‖ de noirs anniversairesDont le spectre revient‖ pour troubler le présent.
II
Il revient quand l'orgueil‖ des obstinés coupablesSort du limon confus‖ des révolutionsOu pêle-mêle on voit‖ tomber les incapables.Pour nous montrer encor‖ ses vieilles passionsEt hurler a grands cris‖ quelque sombre horoscope.― En observant la vase‖ aux feux d'un microscope,On voit dans les serpents‖ ces agitations.
III
S'agiter et blesser‖ est l'instinct des vipères.L'homme ainsi contre l'homme‖ a son instinct fatal,Il retourne ses dards‖ et nourrit ses colèresAu réservoir caché‖ de son poison natal.Dans quelque cercle obscur‖ qu'on les ait vus descendre,Homme ou serpent blottis‖ sous le verre ou la cendreMordront le diamant‖ ou mordront le cristal.
IV
Le cristal, c'est la vue‖ et la clarté du JUSTE.Du principe éternel‖ de toute vérité,L'examen de soi-même‖ au tribunal augusteOù la raison , l'honneur,‖ la bonté, l'équité,La prévoyance à l'œil‖ rapide et la scienceDélibèrent en paix‖ devant la conscienceQui, jugeant l'action,‖ régit la liberté.
V
Toujours, sur ce cristal,‖ rempart des grandes âmes,La langue du sophiste‖ ira heurter son dard.Qu'il se morde lui-même‖ en ses détours infâmes,Qu'il rampe, aveugle et sourd,‖ dans l'éternel brouillard.Oublié, méprisé,‖ qu'il conspire et se torde,Ignorant le vrai beau,‖ qu'il le souille et qu'il mordeCe diamant que cherche‖ en vain son faux regard.
VI
Le DIAMANT ! c'est l'art‖ des choses idéales,Et ses rayons d'argent,‖ d'or, de pourpre et d'azur,Ne cessent de lancer‖ les deux lueurs égalesDes pensers les plus beaux,‖ de l'amour le plus pur.Il porte du génie‖ et transmet les empreintes.Oui, de ce qui survit‖ aux nations éteintes,C'est lui le plus brillant‖ trésor et le plus dur.
24 février 1862.
28 mars 1862.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 17[ababccb] 2[abab] 1[aa] 1[abba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a terre / solitaire féminine, classiqueb bois / abois / rois masculine, classiquec galeries / Tuileries féminine, classiquea rue / nue féminine, classiqueb noir / pouvoir / savoir masculine, classiquec calcule / bascule féminine, classiquea livides / vides féminine, classiqueb flamboyants / croyants / voyants masculine, classiquec génisses / auspices féminine, classiquea villes / serviles féminine, classiqueb révolutions / constitutions / déclamations masculine, classiquec demeures / heures féminine, classiquea populaires / colères féminine, classiqueb l'applaudissement / raisonnement / lourdement masculine, classiquec cordage / échafaudage féminine, classiquea Chimères / austères féminine, classiqueb assoupis / accroupis / tapis masculine, classiquec détresse / sagesse féminine, classiquea souveraines / souterraines féminine, classiqueb Raison / maison / blason masculine, classiquec doctrinaire / populaire féminine, classiquea Justice / d'artifice féminine, classiqueb d'acier / d'humilier masculine, classiquec intrigues / ligues féminine, classiqued délier / alliés masculine, classiquea sévère / sermonnaire féminine, classiquec pieds / expiés masculine, classiqued funeste / reste féminine, classiquea intarissables / sables féminine, classiqueb appris / compris / surpris masculine, classiquec tentes / lentes féminine, classiquea haines / romaines féminine, non classiqueb couchés / cachés / touchés masculine, classiquec étendue / perdue féminine, classiquea fourbes / courbes féminine, classiqueb étroits / droits / croix masculine, classiquec folles / paroles féminine, classiquea êtes / fêtes féminine, classiqueb abrité / obscurité / intelligite masculine, classiquec pierre / bannière féminine, classiquea journées / années féminine, classiqueb passant / sang / présent masculine, classiquec adversaires / anniversaires féminine, classiquea coupables / incapables féminine, classiqueb révolutions / passions / agitations masculine, classiquec horoscope / microscope féminine, classiquea vipères / colères féminine, classiqueb fatal / natal / cristal masculine, classiquec descendre / cendre féminine, classiquea JUSTE / auguste féminine, classiqueb vérité / l'équité / liberté masculine, classiquec science / conscience féminine, classiquea âmes / infâmes féminine, non classiqueb dard / brouillard / regard masculine, classiquec torde / morde féminine, non classiquea idéales / égales féminine, classiqueb d'azur / pur / dur masculine, classiquec empreintes / éteintes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
133 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources